‹ Avadâna-C̦atakaChapitre 144 sur 167 · BHADRIKA · texte numérisé non relu

BHADRIKA

Le bienheureux Buddha (1)... résidait à Çrâvasti, à Jetavana, dans le jardin d’Anâthapindada.

ANNALES DU MUSEE GUIMET

Six ans après l’époque où il devint Biiddha, douze ans après sa sortie de sa famille ^ Bhag'avat vint à Kapilavastu. Alors Dronodana, Amrtodâna et plusieurs milliers de Çàkyas eurent la vue des vérités. Le roi Guddhodana seul fit exception.

Alors le roi Çuddliodaiina, à la vue des brillants succès de son fils, fut dans un suprême étonnement. Cette pensée lui vint donc à l’esprit : « Si mon fils n’avait pas adopté la vie religieuse, ce serait un roi Cakravartin, conquérant des quatre extrémités^ (du monde), fidèle à la loi, roi de la loi ; mais maintenant, entouré comme il l’est, d’initiés aux cheveux nattés, il n’a aucun éclat. Si donc je faisais initier un liomme de chaque maison (ou famille)^ des Gàkyas ^ ! » En conséquence, le roi Guddliodana fit faire à son de cloche cette l>roclamation en ville : « Ordre à tous les Gàkyas de s’assembler ! » Les Gâkyas s’assemblèrent tous, et le roi leur dit : « Messieurs les Gàkyas, écoutez^! Si le prince Sarvârthasiddha n’avait pas adopté la vio religieuse, vous auriez des ressources et des honneurs; mais maintenant qu’il a adopté la vie religieuse, tout Gàkya homme de (bonne) maison ^ qui veut des ressources et des honneurs est obligé de se faire initier. »

Alors cinq cents jeunes gens, Bhadrika, Aniruddha, Revata, Devadatta et autres se firent initier. Leur barbier, nommé Upàli, voyant que de Upâsakas ils étaient devenus initiés se mit à pleurer. Les Gàkyas lui demandèrent : «Pourquoi }deures-tu, Upàli ? » — Lui, d’un air piteux, abattu, pouvant à peine parler, répondit : « Vous êtes initiés; qui m’entretiendra désormais de

1 Le tibélaiu dit : « Douze années s'étant écoulées, douze années s'élant passées, depuis qu'il était devenu j)arfait et accompli Bucldha. » Je dois ajouter que la mauvaise impression de notre exemplaire du Kandjour rend cette phrase peu lisible, surtout le mot que je rends par Buddha; je crois bien cependant que tel est le sens du passage. La différence avec le texte sanskrit est grave; niais l’exactitude de celui-ci ne peut faire l’objet d'un doute.

2 Anga {« membre »); tib. : mtha (« extrémités»).

3 Je traduis le tibétainqui est fort clair : çâkga-rnams-las (ex. Çâkyis); khgim-i'e {domum quamque) mi-re (virum quemque). Le sanskrit a ; çùhyakulc visayâm vipûkayû...

■* Çrnoantu bhadanta : Çükyd : la lecture hhadanta : doit-être une faute pour bhavanta: terme de politesse : le tibétain emploie la forme vulgaireet simple : « Vous, Çàkyas » sans douteparce que c'est le discours d'un supérieur à ses inférieurs.

= Le tibétain dit : « chaque homme de chaque maison ». C’est l'expression que nous avons déjà vue ; le texte sanskrit correspondant est ekaikena kulapurusena çükyena.

® Le texte sanskrit est üpâçakaçatdn pravrajitdn drstvâ : le tibétain traduit : «ayant vu qu’ils étaient initiés» et rend ainsi tân pravrajitdn drstvâ : mais on y trouve le terme vsnen bkur—byed pa, après celui qui signifie « barbier » ; c’est évidemment la traduction du mot écrit dans notre Manuscrit Vpdçakaça que je lirais volontiers upasthânaka et traduirais par « serviteur ». La phrase serait donc : « Leur barbier et serviteur, nommé Ujiàli, voyant qu'ils s’étaient fait initier. »

ATADÀXA-CATAKA IX, 9, (89)

nourriture et de vêtement ? « Les Gàkyas reprirent : c( Upâli, étends une étoffe ! » — Il étendit une étoffe et les Çâkyas y entassèrent tous les objets qu’on met sur le corps (pour le parer), des guirlandes, des ceintures, des joyaux, des perles, des lapis-lazuli, des bracelets, des anneaux. Quand le barbier Upâli vit tout cela quand il eut contemplé les ornements variés, une pensée conforme à l’exacte vérité^ naquit (dans son esprit) : « Pourtant (se dit-il), tous ces Çâkyas ont en partage la noblesse, la beauté, la jeunesse, la richesse ^ ; et néanmoins ils ont rejeté, comme un crachat, leurs gynécées et tous ces ornements pour se faire initier. Et moi, chétif, j’emporterais chez moi ces ornements ! Loin de moi une telle (pensée) ! Si plutôt je me faisais initier à leur suite ? »

Là dessus, le barbier Upâli se rendit au lieu où était Bhagavat. Quand il y fut arrivé, il tomba aux pieds de Bhagavat et s’adressa à Bhagavat en ces termes : « Bhagavat, si j’obtenais l’initiation de mes pareils, l’initiation à la discipline et à la loi bien enseignée, la réception, la condition de Bhixu, je je pratiquerais la conduite pure en présence de Bhagavat.» — Bhagavat lui dit : « Viens, Bhixu ! » et c’est ainsi qu’il fut initié.

Ensuite les cinq cents Çakyas, Bhadrika à leur tète, en tenue de Bhixus, vinrent présenter leurs hommages à l’assemblée des Bhixus qui avait le Buddha en tète; mais, reconnaissant Upâli, ils ne voulurent pas, à cause do la noblesse, de la beauté, de la jeunesse dont ils étaient doués, présenter leurs hommages à Upâli. Ici, Bhagavat interpella râyusmat Badrika : « Bhadrika, il faut lui rendre hommage ; car cet enseignement, qui est le mien, ne tiènt compte ni de la puissance, ni de la pureté des quatre castes ».

A ces mots, semblables à des arbres déracinés, les cinq cents Çâkyas, Bhadrika à leur tête, prenant leur a})pui dans la loi, tombèrent aux pieds de (Bhagavat). A l’instant même où ils firent le salut des pieds (du Buddha), cette grande terre trembla de six manières. Alors Bhadrika, à force d’application (.23)... Arrivée à l'état d'Arhat.

1 Le Maauscrir népâlais porte : tàn drsfvâa les as'ant vus ». Que représente les? — Le tibétain traduit : « ayant vu qu'ils étaient initiés »; il est très facile de supposer un mot pravrajitân oublié : seulement le sens, sans être choquant et quoique très admissible, est peu satisfaisant. Je préfère lire tâni, « ces objets », malgré le tibétain.

2 Yoniço manasikàra expression souvent répétée qui désigne une pensée juste, conforme, adéquate à la réalité, au principe des choses.

® Le mot « richesse » n’est pas dans le sanskrit.

ANNALES Dü MUSEE GÜIMET

11 était magnanime, compatissant pour les petits et les malheureux.

Par la suite, s’étant (un jour) levé de bon matin, ayant pris son vase et son manteau il partit et prit la direction de Çràvastî. Enfin, il entia, pour mendier, dans la hutte d’un Candàla. Or, dans le même moment, le roi Prasenajit de Koçala, monté sur l’éléphant par excellence * Ekapundarika avec son cocher Dîrglia-Gàràyana ^ (pour le diriger), était en marche pour rendre visite à Bhagavat.

Le roi aperçut Bhadrika, aux sens reposés, à l’esprit reposé, complètement maître de toutes ses pensées, jouissant d’un calme parfait, vêtu de lambeaux ramassés dans les ordures, au moment où il sortait de cette hutte de Candala après avoir reçu une misérable aumône. En le voyant, il s’adressa à son cocher Dîrgha-Gàràyana : « Gàràyana, (lui dit -il), ne serait-ce ([>as) là le Bhixu Bhadrika? » — « Gomme tu le dis. Seigneur » [répondit le cocher.]'* A ces mots, le roi Pi*asenajit de Koçala fut tout bouleversé et il tomba à terre sans connaissance. Alors le cocher [Birgha p Gàràyana lui jeta de l’eau (à la figure) pour le faire revenir à lui, et, a}>rès lui avoir fait reprendre connaissance, le rejilaça sur sa monture. ‘

Ensuite le roi étant arrivé en présence de Bhagavat, fit le salut des pieds de Bhagavat, puis parla ainsi à Bhagavat : « Bhaga\at, j’ai vu une chose prodigieuse® : ce Bhadiûka, roi desÇàkyas", vêtu de haillons ramassés dans les ordures, accepte une misérable aumône et, avec une tenue dont le calme poussé à rextreme amène à la foi les dieux et les hommes, il sort de la hutte d’un Gandâla, emportant cette aumône. Et je me suis dit : « G’est un (vrai) prodige que la discipline rigoureuse de. cet enseignement de Bhagavat, en vertu duquel des jeunes gens de cette qualité, nageant dans le bienêtre, arrivent à avoir une conduite et une attitude si modeste! »

Bhagavat répondit : « Ecoute, grand roi, une autre chose (non moins)

1 Ilastinûga « l’éléphant des éléphants » (?). — Le tibétain traduit : « prince des éléphants ».

2 « Unique lotus blanc ».

3 Le tibétain rend cûrâyana ytar brgyu-vai-bu, « fils du marcheur » ou « fils de Cârayana. »

•* Ces mots ne sont que dans le tibétain. Est ce par un oubli du copiste qu'ils manquent dans le sanskrit ? r.elte lacune ne fait rien perdre au récit de sa clarté et lui fait gagner en rapidité.

3 Dans le tibétain seulement.

Je traduis d'après le tibétain : Il y a dans le sanskrit : « j'ai vu ceci » ou « voici ce que j'ai vu ». Cela vaut peut-être autant : mais il faut croire néanmoins que le copiste indien a passé un mot tel que adbhutaùi.

~ Pour cette qualification, voir l'index I, au mot Bhadrika.

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étonnante sur Bhadrika. Ce Bhadrika, grand roi, quand il s’est retiré soit dans la forêt, soit auprès d’un arbre, soit dans une maison abandonnée, prononce trois fois cet Udâna : Oh ! oh ! quel bonheur d’être initié ! Quand j’habitais la demeure des rois, j’avais beau être bien gardé par les ministres, les gens de la ville et de la campagne, protégé par des murailles, des fossés, des portes, des tours le cœur en proie aux alarmes, agité, plein de défiance je ne pouvais trouver le sommeil : et maintenant, sans souci des affaires et de la vie, partout où je me trouve, j’y réside en paix.

Les Bhixiis, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha, celui qui détruit tous les dont ’S : Quels actes, ô vénérable, Bhadrika avait-il faits dans d’autres existences passées, pour être beau, admirable, charmant, riche, pour être revenu à la vie dans une famille de roi et pour que, après son initiation, l’état d’Arhat se soit manifesté pour lui ?

Bhagavat répondit : Autrefois, Bhixus, dans d’autres existences, Bhadrika (12)... Le fruit des œuvres et la transmigration.

Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, dans la ville de Bénarès, un mendiant^ affamé, exténué, errait çà et là. Une jeune fille qui portait des beignet'^, vint à passer : le mendiant, à cause des beignets, assailit la jeune fille, lui enleva de force un beignet et prit la fuite. La jeune fille le poursuivit, s’attacha à ses pas; et lui, sans hésiter, traversa un cours d’eau.

Quand il n’y a pas d’apparition de Buddhas, il paraît dans le monde des Pratyêkabuddhas compatissants pour les humbles et les misérables, voués à demeurer et coucher à la limite (des lieux habités) uniquement dignes des bienfaits du monde.

Alors donc, un Pratyèkabuddha se trouva en présence de ce mendiant (qui fuyait). En voyant le maintien calme du Pratyèkabuddha, le mendiant éprouva

* Ou « créneaux ». Le mot du texte est Stûpa représenté en tibétain par fjcayi-san qui veut dire « bête féroce » et désigne, sans doute, des figures d’anim mx féroces représentées sur les remparts pour épouvanter l'ennemi et protéger l’habitant par une puissance magique. Ce serait donc une variante; car on ne peut tirer du mot sanskrit le sens indiqué par le tibétain.

2 Le texte sanskrit emploie le terme kottamallaka, et le répète toujours sous cette forme. KottOrmallaha devrait signifier «champion de forteresse », ce qui n'aurait guère d’à propos. Le tibétain spran-po nous apprend qu'il s'agit d’un mendiant et qu’il faut lire krodamallaka : « portant une besace au côté ».

Ann. g. — XIX

ANNALES DD MUSEE GUIMET

de bonnes dispositions à un haut degrés Ne comptant plus pour rien sa propre détresse, il offrit le beignet au Pratyêkabuddlia

Pour faire naître en lui un ravissement complet®, le (Pratyêkabuddlia), déployant ses ailes comme le roi des cygnes, s’éleva dans les plaines de l’air et se mit à faire voir différents prodiges. Alors le mendiant, en voyant ces merveilles, ces prodiges capables d’attirer à la fois les dieux et les hommes, tomba comme un arbre déraciné aux pieds (du Pratyêkabuddlia) et se mit à faire un pranidhàna : « Puisque j’ai offert un beignet à une personne aux vœux prospères, digne de l'offrande, puissé-je, par cette racine de vertu, par cette production de pensée, par cet abandon conforme à la loi du sacrifice, (puissé je) à chaque naissance être d’une famille élevée, (puissé-je aussi) obtenir des lois telles (que celles de ce personnage, puissé-je, entin) me concilier un maître encore plus distingué que lui et ne pas me l’aliéner !

Bhaga'vat reprit : « Que pensez-vous, Bhixus ? Celui qui, en ce tempslà, à cette époque-là, fut le mendiant c’était ce Bhadrika. C’est pour avoir offert un beignet à un Pratyêkabuddlia, c’est par la maturité de cette action qu’il est revenu à l’existence chez un riche Çàkya.

Plus tard, il fut initié sous le bienheureux Kàçyapa et, pendant douze mille ans, observa soigneusement la conduite pure et chaste j c’est à cause de cela que, maintenant, l’état d’Arhat s’est manifesté pour lui.

C’est que, Bhixus, les actes entièrement noirs (5)... Actes blancs et actes noirs.

Rapprochements et remarques

Il y a, dans l’Apadâna pâli, un texte relatif à unBhaddiya (=Bliadriya), noni qui peut être considéré comme une variante de Bhadrika. Il est impossible d’affirmer l’identité des deux personnages ; mais elle parait probable. Je donne ici les parties essentielles de l’Apadâna pâli.

1. Le parfait Buddha Padumuttara, le grand Muni, à l’esprit bienveillant, recevait des visites de toutes gens ; car il était le guide des chefs de tous les mondes...

1 Mahûprasàdo, en tibétain dya-va ehen-po « une grande joie ».

2 Le tibétain répété ici l’équivalent de mahûprasàdo et dit : « à cause de... » répétition bien inutile, mais qui est dans le style de nos textes.

* Tasyu ripraharsasamjananârthum. Le tibétain rend vipraharsa, d’une façon qui ne nous semble pas heureuse, par les termes dga-va-chen-po qui rendent le sanskrit mdhâprasâdo et reviennent ainsi trois fois de suite dans une seule ligne.

AVAI)ÂNA-(jATAKA IX, 10, (90)

3. Moi aussi (me dis-je), je ferai des dons à un tel dieu des dieux. J’invitai le meilleur des Buddhas et sa confrérie incomparable...

5. Un palanquin (valant) cent mille (pièces de monnaie) en or, avec une triple couverture en laine frangée, avec des coussins de lin et de coton, — tel est le siège de grand prix que je préparai pour lui.

9. Padumuttara qui connaît le monde, qui reçoit les hommages, — assis dans l’assemblée des Bhixus, prononça ces stances :

10. « Celui quia donné le siège d’or aux trois couvertures, je vous dirai sa (destinée); écoutez bien mes paroles.

11. « Soixante-quatorze fois, il exercera la royauté divine, jouissant de la gloire, environné d’Apasaras. Mille (fois), il exercera l’emploi de gouverneur de province.

12. « Cinquante et une fois il sera Cakavartin ; — dans toutes ses existences, il sera d’une grande famille.

13. « Enfin il se fera initier, poussé par la racine blanche de ses actes; et, sous le nom deBhaddiya, sera un auditeur du maître »...

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