RASTRAPALA
— Gardienne du royaume —
Le bienheureiireiix Buddha (1) étant entré à Sthidakosthaka ^ résidait dans la forêt de Sthûlakostliaka.
Or, en ce temps-là un roi nommé Koravj^a exerçait la royauté à Sthûlakosthaka (10). Roi puissant et juste...
Le fils de son frère appelé Ràstrapàla était beau, admirable, charmant, doué de tous les membres et organes. Bhagavat, ayant vu que le temps de le convertir était arrivé, se leva (un jour), de bon matin, prit son vase et son manteau, et, entouré d’une troupe de Bhixus, suivi de la confrérie des Bhixus, entra dans Sthùlakostaka pour mendier.
Râstrapâla vit le Buddha... {[&) Description physique du Buddha... Aussitôt qu’il le vit, son esprit fut rasséréné en présence de Bhagavat, de bonnes dispostions naquirent en lui; il tomba aux pieds de Bhagavat et lui demanda l'initiation. Alors Bhagavat lui dit : « Mon fils, as-tu la permission de tes père et mère? » — « Non, vénérable! » répondit Râstrapâla. —
* « Qui a de vastes greniers », Le tibétain traduit : î/w? (pays) gsus-po (estomac) che (grand),
- Le tibétain traduit ce nom par Ssgva-Vi'ii'SRan « voix désagréable »,
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Bhagavat reprit : « C’est que, mon fils, ni les Tatliâgatas, ni les auditeurs des Tathâgatas ne confèrent l’initiation et la réception sans l’autorisation des père et mère. »
Alors Ràstrapâla se rendit en présence de ses père et mère. Quand il y fut arrivé, il fit l’éloge du Buddha : « J’ai vu, dit-il, le bienheureux Çâkyamuni, le parfait et accompli Buddha ; il a quitté les splendeurs de la royauté d’un Gakravartin et les soixante mille (femmes de son) gynécée, et rasé, couvert du double vêtement (des moines), il circule ici même, dans Stbûlakostaka, en quête d’aumônes. 11 est digne de vous de me permettre de me faire initier à la suite de l’initié Bhagavat h »
Le père et la mère de Râstrapâla n’accordèrent pas la permission. Alors Râstrapâla jeûna une première fois, puis une deuxième et une troisième, et ainsi de suite jusqu’à six fois.
Cependant le père et la mère de Râstrapâla se rendirent au lieu où était le fils du maître de maison - Râstrapâla; et, quand ils y furent arrivés, ils parlèrent ainsi à Râstrapâla, le fils du maître de maison : il faut que tu le saches, cher Râstrapâla ; — car tu es un jeune homme qui désires le bien-être, et tu ne connais pas la douleur : — il est difficile d’observer la conduite pure (brahmacaryam) ; il est difficile de vivre dans la retraite; il est difficile de se résoudre à chercher les bois et les forêts, les lieux extrêmes pour y mettre son siège et son lit-'*. Cher Râstrapâla, reste assis ici même, jouis des désirs, fais des dons, et accomplis des actes méritoires ! »
A ces discours, Râstrapâla, le fils du chef de maison, resta silencieux.
Alors le père et la mère de Râstrapâla, le fils du maître de maison, lui dépêchèrent des parents : « Eh! parents, dirent-ils, réveillez notre cher Ràstrapâla! »
Là-dessus, les parents de Râstrapâla, le fils du maître de maison, se rendirent au lieu où était le fils du maître de maison Râstrapâla; et, quand ils y furent arrivés, ils parlèrent ainsi à Ràstrapâla, le fils du maître de maison :
1 Ou « du bienheureux initié ».
2 1! n'y a ici dans le Manuscrit népalais, que grl.aj.ati, « maître de maison » et, dans le tibélain que bu « fils ». Mais la qualification de « fils de maître de maison » revient plus loin dans les deux textes; appliquée au neveu d’un roi, elle me paraît assez singulière.
3 La phrase sanskrile est peu satisfaisante grammaticale lient et se construit mal. Il y a une légère différence avec le tibétain qui ne reproduit pas les mots « siège et lit ».
AVADÂNA- GATAKA IX, 10, (90)
« Il faut que tu le saches, cher Râstrapala; car tu es un jeune homme qui désires le bien-être, etc... (Même discours que ci-dessus)...
Ace discours, Râstrapâla, le fils du maître de maison, resta silencieux. Alors le père et la mère de Râstrapâla, le fils du maître de maison, envoyèrent au fils du chef de maison Râstrapâla des compagnons de son âge : « Eh! dirent-ils, jeunes gens, qu’on réveille notre cher Râstrapâla! » Là-dessus, les compagnons d’âge de Râstrapâla, le fils du chef de maison, se rendirent au lieu où était le fils du chef de maison Râstrapâla; et, quand ils y furent arrivés, ils parlèrent ainsi à Râstrapâla le fils du chef de maison : « Gentil Râstrapâla, il faut que tu le saches ; car tu es un jeune homme qui désires le bien-être. . . (Même discours ^)...
A ce discours, Râstrapâla, le fils du chef de famille, resta silencieux. Alors les compagnons d’âge de Râstrapâla, le fils du maître de maison, se rendirent au lieu où étaient le père et la mère du fils du maître de maison Râstrapâla; et, quand ils v furent arrivés, ils parlèrent ainsi au père et à la mère de Râstrapâla, le fils du maître de maison. Chers père et mère, permettez* au gentil Râstrapâla de se faire initier avec une foi entière (en passant) des lieux inhabités dans les lieux habités. Que ferez- vous de lui (quand il sera) mort^? Car, chers (amis), s’il peut se délecter dans l’initiation, vous le verrez vivant; mais s’il ne se délecte pas (de cette façon), quelle autre voie resterat-il à votre fils? — Nulle autre (que la mort) ; mais si vous consentez (à l’initiation), excepté auprès de son père et mère, il n’ira nulle part'^. »
Les parents répondirent ; Chers jeunes gens, nous accorderions bien la permission à Râstrapâla, pourvu que, après son initiation, nous puissions le voir, nous rencontrer avec lui.
* Il n'y a qu’une petite variante. Au mot tâta « cher », employé, dans les deux premiers discours, par le père et la mère, et par les parents, les compagnons substituent le mot saumya qui est plus respectueux et'que le tibétain rend par des-pa «brave, noble ». Je le traduis par « gentil » pris dans son acception véritable et primitive.
2 Le tibétain dit: « Sachez-le, permettez, etc...» Le Manuscrit népâlais est iciparticulièrementdéfectueux.
2 Kiiîinirtena karisyalha.
* Le texte sanskAi: Kânyâputrasya gatirnânyatra mâtâpitaceva... est évidemment mutilé après gatir. Le tibétain doit être complet, mais il est obscur. Le voici ; 6u (fllius, ou filio?); 'gro-vai (viæ) ; sa ou su (quid?); pha-ma (pâtre maire); ma gtogs-pa (exceptis); gjan taliud); ma mchis-so (non est); je pense que cette phrase comprend deux parties distinctes et que la deuxieme se réfère à l’hypothèse du consentement des parents. C’est ce que paraît justifier le passage pâli parallèle ; kâ tassa annit gati bhaoissati. « Quelle autre voie aura-t-il (que celle de mourir de faim)?» — Tdheva pacchâgamissati. « Il reviendra ici même (si on lui permet de se faire initier). »
ANNALES DU MUSEE GÜIMET
Alors les compagnons de Râstrapâla, le fils du maître de maison, se rendirent au lieu où était le fils du maître de maison Râstrapâla; et, quand ils y furent arrivés, ils parlèrent ainsi à Râstrapâla : « Gentil Râstrapâla, ton père et ta mère consentent à ce que tu sois initié, pourvu que, après ton initiation, ils puissent se rencontrer avec toi et voir ton visage. » — <( Oh! ils se rencontreront avec moi », répondit Râstrapâla.
Alors Râstrapâla, le fils du maître de maison, fit naître en lui par degrés l’énergie et la force du corps, puis il se rendit au lieu où était Bhagavat. Ouand il y fut arrivé, il fit avec la tête le salut des pieds de Bhagavat et se tint debout à une petite distance. Se tenant debout à une petite distance, Râstrapâla, le fils du maître de maison, parla ainsi à Bhagavat : « J’ai la permission de mon père et de ma mère, Bhagavat! Puissé-je obtenir l’initiation et la réception dans la discipline et la loi bien enseignée avec la condition de Bhixu de manière à pratiquer la pureté (le brahmacarya) en présence de Bhagavat! »
Râstrapâla obtint l’initiation et la réception dans la discipline et la loi bien enseignée avec la condition de Bhixu. Une fois initié... (23)... Arrivée à l’état (VArhat...
Alors Bhagavat interpella les Bhixus : Bhixus, voici « le premier de mes auditeurs Bhixus- ermites ^ » ; il n’est autre que Râstraj)âla.
Alors les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha qui détruit tous les doutes : « Vénérable, dirent-ils, quels actes Râstrapâla avait-il faits pour reprendre ainsi naissance dans une riche famille royale, pour être beau, admirable, charmant, et pour que, après son initiation, l’état d’Arhat se soit manifesté pour lui ? »
Bhagavat répondit : « Bhixus, autrefois, dans d’autres existences, Râstrapâla.., (12)... Le fruit des œuvres et la transmigration...
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, un roi du Videha, entouré de sa suite, fuyant éperdu devant les forces (supérieures) de l’ennemi, atteignit une forêt et s’y enfonça. Au milieu du jour, brûlé par les rayons d’un soleil ardent, il errait çà et là avec le gros des forces qui l’accompagnaient sans trouver son chemin.
1 Le mot « ermite «est omis dans le Ms. népalais; il est représenté en tibétain par dgon-pa-purnam 'i-kyi. Le mot sanscrit oublié doit être uranyànârii on ûranyakônû ,u « habitants le la forêt ».
AVADÀNA-ÇATAKA IX, 10, (90)
Or, quand il ne paraît pas de Buddhas dans le monde, il y paraît des Pratjêkabiiddhas compatissants, etc... dignes des bienfaits du monde. Un Pratjêkabuddha donc habitait dans ce mauvais passage ; ému de pitié pour le roi du Videha, il lui enseigna son chemin et lui montra un étang d’eau potable où le roi [avec sa suite], put sauver sa vie, (cette vie) à laquelle on tient tant. Alors le roi, pénétré envers lui de sentiments pieux l’emmena dans la ville et l’entretint pendant trois mois de toutes les choses nécessaires. Après le Nirvana complet de ce personnage, il fit élever un monument pour ses reliques, et il émit ce vœu (pranidhàna) ; Puissé-je recevoir des qualités telles que celles de ce (Pratyèkabuddha), puissé-je me concilier un maître encore plus éminent que lui et ne pas me l’aliéner! »
Bhagavat ajouta : Que pensez-vous, Bhixus, celui qui en ce temps-là, à cette époque-là fut le roi, c’était Ràstrapâla.
Ràstrapâla a encore fait et accumulé d’autres actions. Dans ce même Bhadrakalpa (où nous sommes), quand les créatures (humaines) vivaient vingt mille ans, le Buddha nommé Kâçyapa parut dans le monde (14)... Apparition d' un Buddha ancien... Etant entré dans la ville de Bénarès, il résidait à Rsipatana dans le Mrgadàva. Or, en ce temps-là, dans la ville de Bénarès, un roi nommé Krkî exerçait la royauté (10)... Roi puissant et juste...
Le plus jeune fils de ce roi étant allé à Rsipatana, vit le Buddha (16) .. Description physique du Buddha...
A l’instant même où il le vit, son esprit fut rempli de bonnes dispositions ^ à l’égard de Bhagavat. En vertu des bonnes dispositions nées en lui, il fit le salut des pieds de Bhagavat et s’assit devant lui pour entendre la loi. Alors le bienheureux Kàçyapa lui exposa la loi et fit naître en lui de bonnes dispositions^ tellement qu’il entretint le bienheureux Kàçyapa avec sa suite et adopta le refuge et les hases de renseignement. Quand le (Buddha) fut entré dans son Nirvana complet, le plus jeune fils du roi fit dresser un dais sur son Stùpa. — Que pensez -vous, Bhixus ? Celui qui fut alors le fils du roi, c’était précisément en ce temps-là, à cette époque-là, ce Ràstrapâla actuel.
1 Prasàda que le tibétain traduit ici par dad « foi ».
2 Prasàda rendu ici en tibétain par dga « joie ».
3 Encore le mot prasàda rendu par le tibétain dad « foi ».
ANNALES DU MÜSEE GUIMET
Râstrapâla a encore accompli, accumulé d’autres actions.
Autrefois, Bliixus, dans la voie du passé, dans la grande ville de Bénarès, (demeurait) un brahmane qui vivait de racines^; en cherchant des racines, il gravit une montagne. Arrivé au terme de ses tours et détours, il aperçut un Pratyêkabuddha malade. Alors, éprouvant envers lui de bonnes dispositions^, il lui donna ses soins ; et, lorsque ce (Pratyêkabuddha) fut relevé de maladie, il lui donna des aumônes et fit un vœu (pranidhâna) : « Puissé-je obtenir des qualités semblables aux siennes! puissé-je me concilier un maître plus éminent que celui-ci et ne pas me l’aliéner! »
Bhagavat ajouta : Que pensez-vous, Bhixus? Celui qui, en ce temps-là, à cette époque-là, fut le brahmane vivant de racines, c’était précisément ce Râstrapâla. — Par la maturité de cet acte, il n’endure jamais de souffrances dans le Saihsàra, et maintenant il est revenu à la vie dans une riche famille royale, beau, admirable, charmant. C’est par cette cause aussi que l’état d’Arhat s’est manifesté pour lui.
C’est que Bhixus, les actes entièrement noirs (5). Actes blancs et noirs... Ainsi parla Bhagavat (2) . . .
Rapprochements et remarques
I. Il y a, dans la littérature bouddhique, plusieurs textes relatifs à RâsÜirapâla. Il n’entre pas dans notre plan de les étudier ni même de les énumérer. Nous dirons seulement un mot de l’un de ces textes, le Ratthapâla-Suttantam du Majjhima-Nikâya (Majjhima-panfiàsa IV, 2).
La première partie de ce texte correspond très exactement à la première partie de notre récit, c’est-à-dire au récit du temps présent, à la partie qui va jusqu’à l’arrivée de Râsthrapâla à l’état d’Arhat. Ce n’est pas à dire que la coïncidence soit parfaite ; il y a des différences de rédaction ; mais elles sont de peu d’importance. Il serait trop long de les indiquer de même qu’il serait fastidieux de reproduire la version pâlie. Il suffit de dire que, dans l’ensemble, les deux récits se suivent parallèlement avec une parfaite ressemblance, et que la plus grande divergence consiste en ce que le récit pâli, au lieu de faire de Râsthrapâla le neveu du roi, lui donne la qualification vague de fils de famille.
Si l’on pousse la comparaison plus loin et qu’on l’étende aux deux textes tout entiers, on voit clairement la différence d’un Sûtra et d’un Avadâna. Le sûtra pâli a pour sujet
1 Mülika; le tibétain traduit « qui arrachait des racines» ou même « dont l'occupation était d’arracher des racines »,
2 Prasàda rendu en tibétain par dad « foi ».
AVADÀNA-ÇATAKA IX, 10, (90)
une instruction motivée par un incident de la carrière ultérieure du nouvel Arhat, l’Avadâna sanskrit a pour sujet les actions d’autrefois qui ont mérité à Rasthrapâla ses succès d’aujourd’hui.
II. Ges actions d’autrefois sont racontées en pâli dans le Ratthapâla-apadâna, qui, par son titre et le sujet qu’il traite, correspond à la deuxième partie de notre récit sanskrit, mais ne lui correspond guère par les détails qui sont très différents. Malgré ces divergences, ou même à cause de ces divergences, je donne ici cet apadâna.
RATTHAl’ÂI.A -APADÂNA
1. Au bienheureux Padumuttara, un tel aîné du monde, j'avais donné un éléphant de choix aux défenses royales (?), lai’ge et magnifique.
2. Je lui avais offert un parasol blanc avec un éléphant (?) et un cornac. — Après avoir fait agréer tout cela, je fis un jardin pour la Confrérie.
3. Au bienheureux Padumuttara, un tel aîné du monde, j’avais préparé des résidences pendant cinquante quatre mille ans fou valant cinquante quatre mille pièces de monnaie ?)
4. Ayant fait un grand parasol, je le remis au grand rsi ; — il en fut satisfait le grand homme, existant par lui-même, suprême individualité.
5. Il réjouissait tout le monde en enseignant la base de l’Amrta. Et le Buddha me fit cette prédiction, lui, le chef, le meilleur des lotus ^ ; assis dans l’assemblée des Bhixus, il prononça ces stances :
6. « Celui-ci a fait des résidences pendant cinquante quatre mille (ans). Je dirai la maturité (de cet acte) ; écoutez bien mes paroles :
7. Il habitera une maison à étages, pendant dix- huit mille (ans), dans les régions célestes où il renaîtra ayant de l’or à souhait.
8. Cinquante fois souverain des dieux, il exercera la royauté céleste ; cinquante-huit fois, il sera roi Gakravartin,
9. Dans le cent millième kalpa, un rejeton d’Okkâka, appelé de son nom Gautama, sera le maître (ow docteur) dans le monde (des hommes), venant du monde des dieux.
10. Poussé parla racine blanche (de ses actes) au milieu des jouissances d’une famille opulente, il renaîtra à cette époque-là ; puis il se fera initier.
11. Poussé par la racine blanche (de ses actes), sous le nom de Ratthapâla, il sera docteur dans le monde, enseignant les dieux et les hommes.
12. Bien décidé, absolument calme, exempt d’Upadhi, ayant acquis la connaissance de toutes les souillures, il atteindra le Nirvana sans souillure. »
13. Allant toujours de l’avant, ayant renoncé à la possession des jouissances, les estimant) comme un crachat, ce n’est plus dans les jouissances que je me déclare satisfait.
14. L’énergie, comme un bœuf patient, m’apporte le bien du Yoga (Nirvana). Je porte mon dernier corps dans l’obéissance à la loi du Buddha parfait.
* Jalajuttarna, synonyme de Padumuttara, nom de ce Buddha: — jeu de mots.
A.nn. g. — XIX
ANNALES DU MUSEE GUIMET