DÎRGHANAKHA
Le bienheureux Buddha (1)..., étant entré à Râjagrha, résidait à Venuvana dans l’enclos du Kalandaka.
Or dans ce temps-là, un Brahmane nommé Tisya^ résidait au village de Nâlada; il obtint du [brahmane] Mathara sa fille Gârî en mariage.
A l’époque où Çàriputra^ descendit dans le sein de Gàrî, elle engagea avec son frère [Dîrghanakha] des discussions (savantes) dans lesquelles elle ‘ triomphait.
[Alors cette pensée vint à l’esprit de Dîrghanakha : « Elle a dans son sein un être à qui ses mérites feront une grande réputation : Gela est du moins
* Tisya est ren lu par Rjyal en li!)étain Ce nom est écrit ailleurs Shar-rgyaJ. Nous avons déjà vu Rgyal-va correspondre à Pusya (VIII, ■<), il semble qu’il y ait eu confusion entre Tisya et Pusya donnés l’un et l’autre co;n ne le huitième astérisme lunaire par Wilson. D'après Schmidt, Rgyal n’est que le sixième,
2 Ou « le fils de Çàrî » c’est un nom propre ou une qualidcation devenue nom propre.
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fort vraisemblable. Sous cette influence puissante ne ferais -je pas bien de résider désormais dans quelque (autre) contrée ? » ] ^ Dîrghanakha partit donc dans la direction du Midi où il lut un grand nombre delivres.
Lorsque, le temps s’étant écoulé, Çâriputra fut né, à l’âge de seize ans, il étudia la Grammaire d’Indra® et vainquit tous les discoureurs; plus tard il se fit initier à l’école de Bhagavat.
Quand le parivrâjaka Dirgbanakha reçut cette nouvelle : « Ton neveu a vaincu tous les Tîrthikas et maintenant il a adhéré à la doctrine du Gramana Gautama» ; à l’ouïe de ce discours, un profond découragement naquit en lui ; il envoya promener tous ses livres, et désespéra du terme final. Ensuite, il arriva par degrés à Râjagrha.
Dans ce moment, Bhagavat, sorti d’une profonde méditation, enseignait aux quatre assemblées la loi douce, douce, savoureuse comme le miel, le miel des abeilles. Cependant Çâriputra se tenait devant Bhagavat, un éventail à la main, éventant Bhagavat.
Le parivrâjaka Dîrghanakha, voyant Bhagavat assis (dans cette réunion groupée) en forme de demi- lune® et Çâriputra, un éventail à la main, éventant Bhagavat, s’adressa à Bhagavat en ces termes: Bhagavat, rien ne m’agrée^.
Bhagavat répondit : Agnivaiçyâyana est-ce que cette vue, en vertu de laquelle tu dis : Rien ne m’agrée, cette (vue) même ne t’agrée pas ® ?
— Gautama, cette vue en vertu de laquelle je dis : Rien ne m’agrée, cette (vue) même ne m’agrée pas.
— Agnivaiçyâyana, puisque telle est ta pensée, telle est ta vue, cette vue, il te faut l’abandonner, la rejeter, la vomir, sans t’attacher à une autre vue, sans en adopter, en faire surgir une autre.
1 Tout ce qui est entre crochets ne se trouve que dans le tibétain.
* Aindram vyâkaranam , tih. dvaà-pai vrda-sprod.
* C'est ce que dit très clairement le tibétain; peut-être le sanskrit devrait-il se traduire ; a un jour de demi-lune », c'est-à-dire de premier ou de deuxième quartier.
Ou « je ne puis rien supporter ». Le verbe xamate employé ici a la même racine que xamâ et xànti qui désignent la « patience ». Miis xamate est rendu dans le tibétain par 'ts'al et surtout 'dod qui expriment le « désir », tandis que la traduction ordinaire de xamâ et xànti est vzad. Le tibétain traduit donc : « je ne désire rien, je n’aspire à rien. » La traduction que j’adopte est une sorte d'intermédiaire entre la nuance du sanskrit et celle du tibétain.
“ La traduction tibétaine de ce mot signifie : « üls de celui quia un vêtement de feu » ou « l’apparence du feu ».
6 La dernière partie de cette question et la première de la réponse qui suit manquent dans le Ms. népalais; ce qui rend le passage inintelligible.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Eh bien ! Gotaraa, puisque telle est ma pensée, telle est ma vue, j’abandonnerai cette vue je la rejetterai, sans m’attacher à une autre vue, sans en adopter, en faire surgir une autre.
Agnivaçyâjana, beaucoup de gens dans le monde ne seront pas d’accord avec toi ; bien peu de gens (au contraire), ayant cette même pensée, ayant cette vue, tiendront un langage tel que le tien. Agnivaiçyâyana, les Çramanas et les Brahmanes qui abandonnent résolument cette vue sans en adopter une autre sont estimés de beaucoup les moins nombreux dans le monde h
Agnivaiçyâyana, voici les trois vues différentes sur lesquelles on peut se rencontrer. — Quelles (sont ces) trois ? — Ici Agnivaiçyâyana quelques-uns ont cette vue qui leur fait dire : Tout m'agrée. — Mais il y en a une autre ; car quelques-uns ont cette vue qui leur fait dire: Rien ne m’agrée. — 11 y en a (encore) une autre ; car quelques-uns ont cette vue qui leur fait dire : Telle chose m'agrée, telle chose ne m’agrée pas.
Là, Agnivaiçyâyana, la vue qui consiste à dire : Tout m’agrée, cette vue tend à fortifier la convoitise non à l’affaiblir ; à fortifier la haine, non à l’affaiblir; à fortifier régarement, non à l’affaiblir : (elle tend) à l’union, non à la séparation; aux kleça, non à la purification ; à l’accroissement, non à la diminution; à la recherche du plaisir, à la prise de possession, à l’ambition.
Là, Agnivaiçyâyana, la vue qui consiste à dire : Rien ne m’agrée, cette vue tend à aflâiblir la convoitise, non à la fortifier; à affaiblir la haine, non à la fortifier; à affaiblir l’égarement, non à le fortifier : elle tend à la séparation, non à l’anion; à la purification, non au kleça; à la diminution, non à l’accroissement; à l’absence de recherche du plaisir, de prise de possession, d’ambition.
Là, Agnivaiçyâyana, la vue qui consiste à dire : Telle chose m’agrée, telle chose ne m’agrée pas, cette vue-là, en tant que la chose agrée, tend à fortifier la convoitise, non à l’aflaiblir ; à fortifier la haine, non à l’affaiblir ; à fortifier l’égarement, non à l’affaiblir; (elle tend) à l’iinion, non à la séparation; au
* Ce paragraphe, dans le Ms. né) âlais, se réduil à la première et à la dernière phrase. « Agnivaiçyàyana, beaucoup de gens dans le monde ne sont pas d’accord avec toi... ceux-là sont déclarésplus que rares dans le monde. » J'ai donc dû traduire, d’apiés le tibétain, en ajoutant toutefois au premier membre de phrase une négation qui n'y est pas, mais qui est dans le sanskrit et sans laquelle la phrase ne se comprend pas. L’expression finale « de heaucouj) les moins nombreux » ou « jilus que rares » rend le sanskrit tanubhya : tanularâ.— Tanu pourrait être pris dans le sens de « peu considéré » ; mais un texte parallèle que nous donnons plus loin prouve que tanu est ici l'opposé de bahu « nombreux.»
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kleça, non à la purification ; à la recherche du plaisir, à la prise de possession, à l’ambition. (Mais) en tant que la chose n’ag'rée pas, elle tend à affaiblir la convoitise, non à la fortifier; à affaiblir la haine, non à la fortifier; à affaiblir régareinent, non à le fortifier : (elle tend) à la séparation, non à runion ; à la purification, non au kleça; à la diminution, non à l’accroissement; à l’absence de recherche du plaisir, de prise de possession, d’ambition.
Là-dessus, l'auditeur de l’Arya qui a entendu (prêcher la doctrine) se fait à lui-même cette leçon : Si j’avais cette vue qui fait dire : Tout m’agrée, il en est deux avec lesquels je serais en contradiction, celui qui a cette vue consistant à dire : Rien ne m’agrée, et celui qui a cette (autre) vue consistant à dire : Telle chose m’agrée, telle chose ne m’agrée pas. Or quand on est en opposition, il y a contradiction, quand il y a contradiction, il y a outrage; se voyant donc exposé à l’opposition, à la contradiction, à l’outrage, il rejette cette vue, il rejette l’autre vue, il rejette encore l’autre vue et n’en adopte (aucune) autre. Voilà comment il abandonne cette vue, la rejette, la vomit, sans s’attacher à une autre vue, sans en adopter, sans en faire surgir une autre.
Là (encore), l’auditeur de l’Arya qui a entendu (prêcher la doctrine), se fait à lui-même cette leçon : Si j’avais cette vue qui fait dire : Rien ne m’agrée, il en est deux avec lesquels je me trouverais en opposition, en contradiction, celui qui a cette vue consistant à dire ; Tout m’agrée, et celui qui a cette vue consistant à dire : Telle chose m’agrée, telle chose ne m’agrée pas. (^Liand il y a opposition, il y a contradiction ; quand il y a contradiction, il y a outrage. — Se voyant donc exposé à l’opposition, à la contradiction, à l’outrage, il rejette cette vue et n’en adopte pas une autre. Voilà comment il abandonne cette vue, la rejette, la vomit, sans s’attacher à une autre, sans en adopter, sans en faire surgir une autre.
Là (enfin), l’auditeur de l’Arya qui a entendu (prêcher la doctrine) se fait à lui-même cette leçon ; Si j’avais cette vue qui fait dire : « Telle chose m’agrée, telle chose ne m’agrée pas », il en est deux avec lesquels je me trouverais en opposition et en contradiction, celui qui a cette vue consistant à dire : « Tout m’agrée », et celui qui a cette autre vue consistant à dire : « Rien ne m’agrée ». Or, quand il y a opposition, il y a contradiction; quand il y a contradiction, il y a outrage. — Se voyant donc exposé à l’opposition, à la contradiction, à l’outrage, il renonce à cette vue et n’en adopte pas une
ANNALES DU MUSEE GUIMET
autre. Voilà comment il abandonne cette vue, la rejette, la vomit, sans s’attacher à une autre, sans en adopter, sans en faire surgir une autre.
Agnivaiçyâyana, ce corps a une forme, il est matériel, composé des quatre grands éléments. L’auditeur de l’Arya doit demeurer ferme, les yeux de l’esprit fixés constamment sur la production et la destruction, sur l’absence de passion, sur l’obstruction, sur le renoncement absolu. Si l’auditeur de l’Ârya demeure ainsi ferme, les yeux de l’esprit fixés sur la production et la destruction, la complaisance pour le corps, l’affection pour le corps, la tendresse pour le corps, la tendance à considérer le corps comme un séjour, un point d’attache, une habitation, tout cela par (la puissance de) sa méditation, cesse de se développer.
Agnivaiçyâyana, ces trois sensations existent.
— Quelles (sont ces) trois? — Sensation de plaisir, sénsation de douleur, sensation exempte de plaisir comme de douleur.
Au moment où l’auditeur de l’Arya qui a entendu (prêcher la doctrine) éprouve une sensation de plaisir, deux sensations sont en ce moment-là supprimées pour lui, la sensation de douleur et la sensation exempte de douleur comme de plaisir. En ce moment l’auditeur de l’Ârya n’éprouve qu’une sensation de plaisir mais cette sensation de plaisir est impermanente, sujette à la loi de la suppression (nirodha).
Au moment où l’auditeur de l’Arya éprouve une sensation de douleur, deux sensations sont, en ce moment-là, supprimées pour lui, la sensation de plaisir et la sensation exempte de douleur comme de plaisir. L’auditeur de l’Ârya n’éprouve, en ce moment-là, qu’une sensation de douleur; mais cette sensation est impermanente, soumise à la loi de la suppression.
Au moment où l’auditeur de l’Arya éprouve une sensation exempte de plaisir et de douleur, deux sensations, sont, en ce moment-là, supprimées pour lui, la sensation de plaisir et la sensation de douleur. L’auditeur de l’Arya, en ce moment-là, n’éprouve qu’une sensation exempte de plaisir et de peine ; mais cette sensation est impermanente, soumise à la loi de la suppression.
* Le tibétain dit ici et plus loin « éprouve une sensation... de | la durée d’un jour (ni-ts'e) », c'està-dire « très courte, passagère ». Cette expression paraît correspondre au mot du texte sanskrit eva «( seulement, ne... que », mais elle n'a pas de véritable équivalent.
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Alors cette pensée lui vient : Gjs sensations, quel est leur point de départ? Quelle est leur cause? Gomment naissent -elles ? Gomment se produisent-elles? — G’est le toucher qui est leur point de départ, le toucher qui est leur cause; c’est du toucher qu’elles naissent, c’est le toucher qui les produit. Puisque ce toucher, en prenant naissance, donne naissance aux sensations, si l’on supprime ce toucher, les sensations sont (du même coup) supprimées, s’apaisent complètement, se refroidissent, disparaissent. Ainsi, quelque sensation qu’il éprouve, sensation de plaisir, sensation de douleur, sensation exempte de plaisir et de douleur, (il dit :) je sais exactement comment ces sensations apparaissent et disparaissent, quel mal elles font actuellement et ultérieurement, et comment on s’en défait.
Par cette connaissance exacte qu’il a de l’apparition et de la disparition des sensations, du mal actuel et ultérieur qu’elles font et du moyen de s’eu défaire, les sensations ont beau se produire, il demeure ferme, l’esprit fixé sur l’impermanence, sur le dépérissement, sur l’absence de passion, sur la suppression, sur le renoncement. S’il éprouve une sensation qui intéresse le corps, il la connaît très exactement : G’est une sensation intéressant le corps que j’éprouve, dit-il; s’il éprouve une sensation intéressant la vie, il la connaît exactement : G’est une sensation intéressant la vie que j’éprouve, dit-il.
Aussi, quand le corps se brise, quand la vie est arrivée à son terme, à l’instant même^, toutes les sensations qu’il a eues sont supprimées sans qu’il en reste rien; sans qu’il en reste rien, elles disparaissent, périssent, finissent. (Gar) cette pensée lui vient (à l’esprit) : On a beau éprouver une sensation de plaisir, le moment où le corps se brise ne manquera pas d’arriver; mais ceci est la fin de la douleur : qu’on éprouve une sensation de douleur ou une sensation exempte de plaisir et de douleur, le moment où le corps se brise ne manquera pas d’arriver ; mais ceci est la fin de la douleur. Donc, lorsqu’il éprouve une sensation de plaisir, c’est détaché qu’il l’éprouve, non attaché ; de même pour la sensation de douleur et la sensation exempte de plaisir et de douleur, c’est détaché qu’il l’éprouve, non attaché. Détaché de quoi ? Détaché de la convoitise, de la haine, de l’égarement, détaché de la naissance, de la vieillesse, de la maladie, de la mort, du chagrin, de la
* Ou ici même, c'est-à-dire avant que la mort ait produit son effet.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
lamentation, de la douleur, de la tristesse, de l’agitation, délivré (en un mot) de la douleur. — Voilà ce que je dis.
Pendant ce temps, l’Ajusmat Çàriputra, reçu solennellement depuis une qiunzaine, se tenait derrière Bhagavat, un éventail à la main, éventant Bhagavat.
L’.Vyusmat Çàriputra fit cette réflexion : Bhagavat célèbre uniquement l’abandon de ces lois, il célèbre uniquement l’absence de passion, l’obstruction uniquement, le renoncement uniquement; si je résidais dans la contemplation de l’abandon de ces lois, si je résidais dans la contemplation de l’absence de passion, dans la contemplation de l’obstruction, dans la contemplation du renoncement ?
Gomme l’Ayusmat Çàriputra résidait dans la contemplation de ces lois, dans la contemplation de la ruine, dans la contemplation de l’absence de passion, dans la contemplation de l’obstruction, dans la contemplation du renoncement, son esprit fut délivré des souillures de manière à ne plus (jamais) être pris; et (en même temps) l’œil de la loi sans poussière et sans tache naquit à l’égard des conditions (de l’e.xistence) pour le parivrâjaka Dîrghanakha.
Alors le parivrâjaka Dîrglianakha, voyant bien la loi, possédant bien la loi, comprenant bien la loi, pénétrant bien la loi jusqu’au fond, ayant traversé tous les doutes, dissipé toutes les incertitudes, ne mettant plus sa confiance dans aucun autre, n’ayant jilus à être conduit par un autre à l’égard des lois enseignées par le maître, ayant obtenu pleine confiance en lui-même, se leva de son siège, rejeta son vêtement de dessus sur une épaule, et faisant l’anjali, incliné du côté où était Bhagavat, s’adressa en ces termes à Bhagavat ; « Puissé-je obtenir, ô vénérable, l’initiation dans la discipline et la loi bien enseignée, la réception solennelle et la condition de Bhixu ! , Puissé-je pratiquer la pureté en présence de Bhagavat !» — Le parivrâjaka- Dîrglianakha obtint l’initiation dans la discipline et la loi bien enseignée, la,^ réception solennelle et la condition de Bliixu. • : . c
1 Prâpta (« ayant acquis ») que le tibétain rend par tfïos (« ayant entendu »).
« Dissipé toutes les incertitudes » est dans le tibétain seul et doit avoir été omis par négligence dans le Ms. sanskrit; car on retrouve cette expression dans le passage correspondant du Siibhadra, X, k. Elle ne manque jamais, du reste, dans la phrase pâlie correspondante que les textes répètent à satiété.
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Ainsi initié, il fut un Ayusmat qui vivait seul, retiré, vigilant, appliqué, désintéressé; vivant seul, retiré, vigilant, appliqué, désintéressé, en vue du but pour lequel des fils de famille, faisant tomber leur barbe et leurs cheveux, et revêtant des habits grossiers, quittent, avec une foi parfaite, les lieux habités pour les lieux inhabités, et résident dans la pureté au-dessus de laquelle il n’y a rien.
Ayant ainsi vu la loi, il fit apparaître devant ses yeux la science supérieure, en prit possession, et fit cette déclaration : « La naissance est détruite pour moi, j’ai pris la pureté pour résidence, j’ai fait ce que j’avais à faire, je ne connais pas d’autre existence que celle-ci. »
Quand cette connaissance fut bien formée en lui, l’Ayusmat devint un Arhat dont l’esprit était bien et entièrement délivré
Alors Bhagavat, s’adressant aux Bhixus, leur dit : « Bhixus, le premier (de ceux) de mes Bhixus qui ont acquis la connaissance distincte^, le voici ; il n’est autre que le Bhixu Kosthila'h »
' Les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha, celui qui détruit tous les doutes. Quels actes, ô vénérable, le grand Kosthila^ avait-il faits pour être grand orateur (Mahâvâdî), et pour que, après son initiation, l’état d’Arhat se soit manifesté pour lui? Bhagavat répondit : Bhixus, Kosthila, autrefois, dans d’autres existences... {{2) ... Le fruit des œuvres et la transmigration .. .
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, dans la ville de Bénarès, cinq cents voleurs ayant à leur tête un généralissime étaient en campagne pour le vol. En avançant toujours, ils parvinrent à une forêt de mimosa catecltu Alors le généralissime dit ; « Vous, avec vos yeux larges comme des lotus, vojmz s’il n’y aurait pas ici quelque homme d’une autre bande, afin que nous puissions passer après avoir fait une offrande aux Yaxas. »
^ On remarquera que cette arrivée à l'état d'Arliat n'est pas présentée ici dans la forme habituelle,
î Agra :... pratisamvitprâiitânâm.
3 En tibétain gsus-po-che « grand estomac (ou magasin) ». C’est le même terme qui traduit le nom de lieu Sthûlakosihaka (récit 80). Je ne m’explique pas ce nom. S’agit-il de l’emmagasinement de la science et spécialement de la Bodhi?Car Kosthila doit être un surnom, aussi bien que Dîrghanakha, du reste. D'après le Dul-va, le vrai nom de ce personnage était (en tibétain) Stod-riVis qui pourrait correspondre à un sanskrit Dirghottara (ou Dirghastuti). - ■ -
■* Le Ms. népalais porte ici Kâthila,
3 Le Ms. népàlais porte ; khadira-vadira-oanam. — Vadira, doit n’être qu’une répétition fautive de khadira faite par étourderie : le tibétain rend seulement khadira.
Ann. g. - XIX
ANNALES DU MUSEE QUIMET
Or, un P]'atyekabudcllia demeurait dans cette forêt de mimosa catechu ; les voleurs, en fouillant le bois, l’aperçurent et ^ le menèrent au généralissime. Le généralissime donna cet ordre : « Qu’on le mette à mort » ! Alors le Pratyekabuddha, pour le plus grand bien de ces hommes, semblable au roi des cygnes déployant ses ailes, s’éleva dans les routes du Svarga et se mit à faire voir divers prodiges. Aussitôt le généralissime tomba à ses pieds, comme un arbre déraciné, lui fît l’aveu de sa faute, lui offrit des aliments, et prononça ce vœu (praniclhâna) : « Puissé-je recevoir de telles qualités! puissé-je rencontrer un maître encore plus éminent que celui-ci et ne pas me l’aliéner! »
Bhagavat ajouta : Que pensez- vous, Bhixus? Celui qui, en ce temps-là, à cette époque-là, fut le généralissime des voleurs, c’était ce Kosthila. Plus tard, il fut initié sous le bienheureux Kâçyapa. Là, pendant dix mille ans, il garda fidèlement la résidence dans la pureté j c’est à cause de cela que maintenant l’état d’Arhat s’est manifesté pour lui.
C’est que, Bhixus, les actes entièrement noirs (5)... Actes blancs et actes noirs...
Ainsi parla Bhagavat... (2) ..
Rapprochements et remarques
I. Eugène Burnouf a ilonné la première partie de cet Avadâna (le récit du temps présent) dans son Introd à Vhist. du Buddhisme indien (p. 406-411 de la réimpression).
II. L’histoire de Dirghanakha, de sa sœur et de son neveu, est racontée au commencement du Kandjour. Il serait intéressant de donner ici des extraits de ce recueil, mais ce serait allonger démesurément cette notice. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à l’analyse de Csoma (V. Annales du Musée Guimet, II, pages 151-2).
III. Unsutra tibétain du Kandjour (Mdo.jXXVIII, 2), intitulé : « Questionsde Dîrghanakha»(V. Annales, etc.. Y, p. 283), nous montre ce personnage posant à Çâkyamuni dix questions relatives aux perfections physiques et morales du Buddha, et renseigné par lui sur les actions vertueuses qui en sont la cause. Dirghanakha appelle le Buddha a Çramana Gautama », et le Buddha lui répond en l’appelant : « Grand Brahmane ». Bien que ce texte soit assez court et non dépourvu d’intérêt, il diffère trop de notre texte sanskrit, et nous le laissons de côté à regret.
IV. Le quatrième texte du troisième chapitre de la deuxième section du recueil pâli
1 Le tibétain ajoute ou le Ms. népalais omet ! « l’ayant saisi v.
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intitulé: Majjhima-nikâya reproduit, article par article, point par point, sinon mot pour mot, la discussion de notre récit sanskrit entre le Buddha et Dîrghanakha, ou plutôt la leçon faite à Dîrghanakha par le Buddha. Nous croyons devoir en donner la traduction complète; nous ferons néanmoins quelques coupures, c’est-à-dire que nous supprimerons quelques-unes de ces redites qui allongent inutilement le texte.
Suttanta (intitulé) Bîghanakha ‘
Voici ce que j’ai entendu : Bhagavat résidait une fois à Râjagrha, à la montagne du Picdes-Vautours, dans la Grotte du Sanglier.
Or, le parivrâjaka Dîrghanakha se rendit là où était Bhagavat. Quand il y fut arrivé, il échangea avec lui des amabilités. Après un entretien aimable et affectueux, il se plaça à une petite distance. Se tenant à une petite distance, le parivrâjaka Dîrghanakha parla ainsi à Bhagavat : Gotama, pour moi, voici ce que je dis et ce que je pense : Rien ne m’agrée.
— Aggivessana, cette pensée même : « Rien ne m’agrée, » cette pensée ne t’agrée pas?
— Si cette pensée m’agréait, je dirais : Vois ceci ! c’est une telle chose (quî me plaît); vois ceci! c’est une telle chose (qui me déplaît)
— Aussi, Aggivessana, sont-ils plus que beaucoup dans le monde ceux qui disent : Vois ceci, c’est une telle chose (qui me plaît); voici ceci, c’est une telle chose (qui me déplaît), et qui, n’abandonnant pas cette manière de voir, en prennent (aussi) une autre. Ils sont moins que peu dans le monde, Aggivessana, ceux qui disent : Vois ceci ! c’est une telle chose (qui me plaît); vois ceci! c’est une telle chose (qui me déplaît), et qui, abandonnant cette vue, n’en adoptent pas une autre
Il y a. A..., des Çramanas et des Brahmanes qui parlent ainsi, pensent ainsi : Tout m’agrée.
Il y a. A..., des Çramanas et des Brahmanes qui parlent ainsi et ont cette pensée : Rien ne m’agrée.
II y a. A..., des Çramanas et des Brahmanes qui parlent ainsi et ont cette pensée : Certaine chose m’agrée, certaine chose ne m’agrée pas.
Ici, A..., pour les Çramanas et les Brahmanes qui parlent ainsi et ont cette pensée : 'Tout m’agrée, une telle manière de voir implique la passion, l’union intime, la satisfaction, l’application, l’acceptation.
Ici, A..., pour les Çramanas et les Brahmanes qui parlent ainsi et ont cette pensée : Rien ne m’agrée, une telle manière de voir implique l’absence de passion, d’union intime, de satisfaction, d’application, d’acceptation.
1 Le texte de ce Suttanta a été publié par M. Trenckner dans la collection de la Pâli text Society (Majjhima-nikâya I, p. 497-501).
* Ou bien... «je dirais : ceci devrait être ainsi, cela devrait être ainsi ».
3 Toute cette première partie de l'argumentation est traitée autrement dans le texte sanskrit. C’est la partie plus difficile du texte ; c’est aussi celle dans laquelle les deux versions sont le plus divergentes dans l’expression d’une pensée qui est cependant la même.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Là-dessus, le parivrâjaka Dîrghanakha dit à Bhagavat : L’honorable Gotama exalte ma manière de voir, l’honorable Gotama exalte fort ma manière de voir.
Ici, A..., pour les Çramanas et les Brahmanes qui parient ainsi et ont cette pensée : Certaine chose m’agrée, certaine chose ne m’agrée pas, leur manière de voir, pour ce qui agrée, implique la passion, etc...; pour ce qui n’agrée pas, elle implique l’absence de passion... d’acceptation.
Ici, A..., au sujet des Çramanas et des Brahmanes qui parlent ainsi et ont cette pensée : Tout m’agrée, l’homme avisé fait la réflexion suivante : Cette vue (qui consiste à dire) Tout m’agrée, si j’j adhérais fortement, si je l’adoptais pleinement, disant : C’est la vérité, toute autre (vue) est fausse, il en est deux avec lesquels je serais en dissentiment, le Çramana ou le Brahmane qui dit et pense : Rien ne m’agrée, — le Çramana ou le Brah mane qui dit et pense : Certaine chose m’agrée, certaine chose ne m’agrée pas. Je serais donc en dissentiment avec ces deux-là. Or, quand il y a dissentiment, il y a contradiction; quand il y a contradiction, il y a opposition; quand il y a opposition, il y a outrage. Voyant donc, en (ce qui) le (concerne), dissentiment, contradiction, opposition, outrage, il abandonne cette manière de voir et n’en adopte pas une autre. Voilà comment se fait l’abandon, voilà comment se fait le rejet de ces manières de voir.
Ici, A..., au sujet des Çramanas et des Brahmanes qui parlent ainsi, pensent ainsi : Rien ne m’agrée, l’homme avisé fait la réflexion suivante : Cette vue (qui consiste à dire) : Rien ne m’agrée, si j’y adhérais fortement, si je l’adoptais pleinement, disant : C’est la vérité, toute autre (vue) est fausse, il en est deux avec lesquels je serais en dissentiment, le Çramana ou le Brahmane qui dit : Tout m’agrée, — le Çramana ou le Brahmane qui dit : Certaine chose m’agrée, certaine chose ne m’agrée pas. Je serais en dissentiment avec ces deux. Or, quand il y a dissentiment, etc. (comme ci-dessus).
Ici, A.,., au sujet des Çramanas et des Brahmanes qui parlent ainsi, pensent ainsi : Certaine chose m’agrée, certaine chose ne m’agrée pas, l’homme avisé fait la réflexion suivante : Cette vue (qui consiste à dire) : Certaine chose m’agrée, certaine chose ne m’agrée pas, si j’y adhérais fortement, si je l’adoptais pleinement en disant : C’est la vérité, toute autre (vue) est fausse, il en est deux avec lesquels je serais en dissentiment, le Çramana ou le Brahmane qui parle ainsi, pense ainsi : Tout m’agrée, — le Çramana ou le Brahmane qui pense ainsi|: Rien ne m’agrée. Je serais en dissentiment avec ces deuxlà. Or, quand il y a dissentiment, etc. (comme ci-dessus)... Voilà comment se fait l’abandon, comment se fait le rejet de ces manières de voir.
Or, Aggivessana, ce corps, qui a une forme, qui est composé des quatre grands éléments (bhûta), qui provient d’un père et d’une mère, qui s’entretient de riz boulli, de riz, de gruau de riz, qui ne dure pas, exposé à être défait, pulvérisé, brisé, soumis par conséquent à la loi de la destruction, doit être considéré (comme un siège) d’impermanencc, de douleur, de maladies, d’ulcères, de dards, de souffrance, de malaise, comme étranger, du dehors, vide, et n’étant pas le moi. Pour celui qui considère le corps (comme un siège) d’impermanence, de douleur, etc., etc., tout ce qui tient au corps, la passion pour le corps, la tendresse pour le corps, la recherche du corps (sont des choses auxquelles) il renonce. . •
AVADAMA-ÇATAKA X, 9, (99)
Aggivessana, ces trois sensations existent, la sensation de plaisir, la sensation de peine, la sensation exempte de plaisir et de souffrance. A..., au moment où l’on éprouve une sensation de plaisir, on n’éprouve en ce moment-là ni sensation pénible, ni sensation exempte de plaisir et de peine; c’est une sensation de plaisir qu’on éprouve en ce momentlà. Au moment où l’on éprouve une sensation de peine, on n’éprouve, à ce moment-là, ni sensation de plaisir, ni sensation exempte de plaisir et de peine; c’est une sensation de peine qu’on éprouve à ce moment-là. Au moment où l’on éprouve une sensation exempte de plaisir et de peine, on n’éprouve ni sensation de plaisir ni sensation de peine ; c’est une sensation exempte de plaisir et de peine qu’on éprouve à ce moment-là.
Or, A..., la sensation de plaisir est impermanente, complexe, tenant à une série de causes et d’effets, soumise à la loi du dépérissement, de la séparation, de la suppression. De même la sensation de peine est impermanente, complexe, etc... De même la sensation exempte de plaisir et de peine est impermanente, complexe, etc., etc.
Considérant cela. A..., l’auditeur de l’Arya, qui a entendu prêcher la doctrine, se dégoûte de la sensation de douleur, se dégoûte de la sensation de plaisir, se dégoûte de la sensation exempte de plaisir et de peine. En étant dégoûté, il ne s’y attache pas ; par l’absence d’attachement, il est délivré. « Je suis délivré, bien délivré, » dit -il en connaissance de cause. « La naissance a péri, la pureté a été revêtue, ce qui était à faire a été fait, il n’y a plus d'autre existence que celle-ci. » Voilà ce qu’il sait parfaitement.
A..., le Bhixu qui a l’esprit délivré de la sorte n’a plus d’entretien avec personne, de contradiction avec personne ; et ce qui se dit dans le monde le laisse indifférent.
Pendant ce temps l’Ayusmat Çàriputra, se tenant derrière Bhagavat, éventait Bhagavat.
Alors l’Ayusmat Çàriputra eut cette pensée : Bhagavat a enseigné l’abandon de telles et telles conditions par (l’effet de) la connaissance supérieure, le Sugata a enseigné le rejet de telles et telles conditions par (l’effet de) la connaissance supérieure. — L’Ayusmat Çàriputra, par suite de ces réflexions, n’acceptant pas les (dites) conditions, son esprit fut délivré des souillures
Quant au Parivrâjaka Dirghanakha, l’œil de la loi sans poussière et sans tache naquit pouf lui. Tout ce qui est soumis à la lo^ d’origine est soumis à la loi de suppression, disait-il.
Alors le Parivrâjaka Dirghanakha, ayant vu la loi, obtenu la loi, compris la loi, plongé dans la loi, traversé le doute, dissipé les incertitudes, acquis la confiance, ne s’appuyant plus sur autre chose que l’enseignement du maître, dit à Bhagavat : Excellent, Gotama! Excellent, Gotama! C’est comme si, Gotama, on redressait ce qui est de travers, ou qu’on découvrit ce qui est voilé, ou qu’on montrât le chemin à un égaré, ou qu’on tint un flambeau dans l’obscurité pour faire voir les formes à ceux qui ont des yeux. C’est ainsi que Gotama a fait briller la Loi par plusieurs déductions : Eh bien ! je vais en refuge dans son excellence Gotama, dans la Loi, dans la Confrérie. Que son excellence Gotama me reçoive comme Upâsaka ; (car), à partir d’aujourd’hui jusqu’à mon dernier jour, je suis allé dans le refuge.
J’ai reproduit la conclusion de ce Sûtra, bien qu’elle soit fort connue ; car c’est la fin
ANNALES DU MUSEE GUIMET
commune d’un grand nombre de textes pâlis. On y voit que Dîrghanakha devient simplement Upâsaka, tandis que dans notre texte sanskrit il devient Arhat. Mais toutes les expressions par lesquelles on exprime son état moral au moment où il fait sa profession de foi, conviennent bien mieux à un Arhat qu’à un Upâsaka.