V. SÛTRA SUR LE NIDÂNA, LA PARESSE ET l’ÉNERGIE
Bliixus, celui qui possède les dix forces, le Tatliâgata, Arhat, parfait Buddha, confiant d’une (légitime) confiance en lui-même^, sait distinguer (pour l’occuper), la place éminente et magistrale, il pratique le brabmacarya, il fait entendre dans l’assemblée la voix du lion. Ou bien (dit-il), ceci étant, cela est, ou bien : ce qui est produit par ceci se manifeste ; ou bien encore : de l’ignorance procèdent les Sanskâras, des Sanskâras procèdent la conscience, de la conscience procèdent le nom et la forme, du nom et de la forme procèdent les six Âyatanas, des six Âyatanas procède le contact, du contact procède la sensation, de la sensation procède la soif, delà soif procède l’attache, de l’attache procède l’existence, de l’existence procède la naissance, de la naissance procèdent et découlent la vieillesse et la mort, le chagrin, la lamentation, la douleur, la tristresse, le trouble. Telle est l’origine de ce grand et unique amas de douleur.
Ou bien (dit-il aussi), ceci n’étant pas, cela n’est pas; par la suppression de ceci cela est supprimé ; ainsi de la suppression de l’ignorance vient la suppression des Sanskâras, de la suppression des Sanskâras la suppression de la conscience, de la suppression de la conscience la suppression du nom et de
* Ce sûtra qui sert de conclusion ou de morale à deux récits de l’Avadàna-Çataka (37 et 40) n’y est point qualifié sûtra; mais le même texte fi;,mre dans le Kandjour (A/do., vol. XXV à la fin), comme un sûtra en régie et il a son équivalent en pâli. C'est donc incontestablement un sûtra et non des moins importants. La traduction en a déjà été publiée parallèlement avec la version pâlie dans le tome V des Annales du Musée Guimet, p. 139-142. La présente traduction présente quelque modification en ce qui touche la manière de rendre le mot Kalyûna-milra « ami de la vertu » ou « ami vertueux » et les termes synonymes qui l'accompagnent.
2 Le tibétain dit : intiépide par les quatre intrépidités.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
la forme, de la suppression du nom et de la forme, la suppression des six Ayatanas, de la suppression des six Ayatanas la suppression du contact, de la suppression du contact la sup[)ression de la sensation, de la suppression de la sensation la suppression de la soif, de la suppression de la soif la suppression de l’attache, de la suppression de l’attache la suppression de l’existence, de la suppression de l’existence la suppression de la naissance; parla suppression de la naissance, la vieillesse, la mort, le chagrin, la lamentation, la douleur, la tristesse, le trouble, sont supprimés. Ainsi se produit la suppression de ce grand et unique amas de douleur.
J’ai bien proclamé, Bhixus, la loi étendue^ ouverte, qui retranche les causes jusqu’à ce qu’elle ait brillé en plein pour les dieux et pour les hommes. Cette loi étendue, ouverte, qui retranche les causes ayant été ainsi proclamée jusqu’à briller })leinement pour les dieux et pour les hommes, le fils de famille qui a été initié par foi doit abonder en application, abonder en vigilance. Celui qui est désireux d’abonder dans l’application au commandement du maître doit faire dessécher sa chair et son sang jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la peau, les os et les nerfs; il doit alors redoubler d’efforts pour acquérir ce qu’il a commencé (à poursuivre); fort, énergique, toujours luttant, n’abandonnant pas le fardeau grâce à la fermeté de son héroïsme, il obtiendra le prix de son activité en portant le poids du combat dans les lois de vertu.
Pourquoi cela? C’est que le paresseux reste (rivé) à la douleur, submergé dans les lois du péché contraires à la vertu, unies aux kleças, à la renaissance, à la tristesse, à la maturation de la douleur, et, par conséquent, à la naissance, à la vieillesse et à la mort, en sorte qu’on manque le but si important que l’on poursuit ; au contraire celui qui a une initiative énergique vit dans le bien-être, il n’est pas submergé dans les lois du péché contraires à la vertu, unies aux kleças, à la renaissance, à la tristesse, à la maturation de la douleur, et, par conséquent, à la naissance, à la vieillesse et à la mort, en sorte qu’on remplit le but si important que l’on poursuit. Voilà [Bhixus], une parole du plus grand prix : le maître présent et la loi qui calme les peines en les faisant connaître (à fond), qui révèle le Nirvana complet qui conduit à la Bodhi parfaite enseignée par le Sugata.
* Utcâna rendu en Tibétain par gsal-va « brillant » peut-être d'après une leçon uddra.
A VADÂNA- GATAKA
En conséquence, Bhixus, ceux qui connaissent à fond leur propre avantage, celui d’autrui et l’avantage commun (de soi et d’autrui) doivent apprendre ceci chacun pour soi : Est- ce que l’initiation sera pour nous un avantage, sérieux, fructueux, une source de bonheur, une cause de maturation du bonheur ? et pour ceux qui nous feront jouir de leurs (aumônes en) vêtements, boulettes de riz, sièges, rafraîchissements, remèdes, ornements (ou ustensiles), pour ceux-là aussi les offrandes qu’ils nous feront apporteront- elles les grands fruits d’une extrême utilité, de grands avantages (des rayons de clarté ?) un grand développement? — Voilà, Bhixus, ce qu’il vous faut apprendre
* Ce sùlra est unique, c’est-à-dire qu'il paraît une seule fois (dans le récit 88). Le sûtra indiqué par une simple mention dans le récit 3 lui correspond à certains égards; mais ou ne peut pas affirmer qu’il le désigne effectivement. Si l’on s'en rapporte au Ratna-avadàna-màlà il ne le désignerait pas ; car l'instruction rapportée dans le récit de ce recueil correspondant au troisième récit de l'Avadana-Çalaka n’est pas l'équivalent du sûtra reproduit dans le quatre-viugt-huitiéme.
PREMIERE DECADE
PRÉAMBULE
La première décatie pourrait être intitulée : Comment on devient Buddha. Chacun des dix récits repose sur un fait, dont le Buddha est témoin et à l’occasion duquel il formule une prédiction par laquelle il assure, au héros de l’acte dont il est à la fois le témoin et l’objet, la dignité de Buddha dans l’avenir. Il suit de là que les dix textes de cette pi'emière décade sont de véritables Vyàkaranas ; car ils répondent de point en point à la définition que nous avons donnée de cette espèce ,de texte. La morale de ces dix récits consistant dans le précepte d'honorer le maître est la même pour tous. Aussi peuton dire que, à l’exception du nom sous lequel chacun des héros de ces récits doit être connu comme Buddha, les dix textes sont identiques entre eux dans la deuxième partie; ils ne diffèrent en réalité que dans la première, par le lieu de la scène, la qualité des personnes et la nature de l’acte : encore verrons nous que, même sur ces divers points, il est possible d’établir des rapprochements.
Quant au lieu de la scène, c’est Çrâvasti et Jétavana dans huit de ces récits, les huit derniers; c’est Vaïçâli dans un, le deuxième, et Râjagrha (Venuvana) dans le premier ; dans celui-ci toutefois le vrai lieu de la scène est ailleurs, dans les montagnes du sud, où le Buddha est attiré ; mais Venuvana est le lieu où il résidait, quand eut lieu l’histoire racontée dans le texte.
La variété des personnages est assez tranchée ; on trouve parmi les héros de ces récits une femme (2), un brahmane (1), un roi (8), un jardinier anonyme (7), un marchand également anonyme (4), deux notables ou erêsthî (0 et 10), un pauvre tisserand (5), deux
enfants en bas âge d’hommes riches (3,0) ; tous ces personnages de conditions si diverses sont appelés à être un jour des Buddhas? Et pourquoi? parce qu’ils ont rendu hommage au Buddha, que le Buddha a répondu à ces hommages par un prodige, et que le prodige a éveillé dans le cœur du témoin des dispositions telles que l’élévation au rang de Buddha en est la juste récompense.
Le pauvre tisserand Sonia (5) offre au Buddha une frange qu’il est en train de confectionner, et le manteau usé du Buddha paraît aussitôt en bon état et bien liordé.
Le jardinier anonyme (7) offre au Buddha un lotus qu’il destinait au roi ; Anâthapindada et un adhérent des Tîrthikas se disputent en enchérissant l’un sur l’autre pour l’offrir l’un cà Nârâyana, l’autre au Buddha. Le lotus offert au Buddha prend des dimensions d’une roue de char et se tient au-dessus du Buddha.
Le brahmane Pûrna (1) appelle par des offrandes le Buddha dont il a entendu faire l’éloge, qui demeure fort loin, et qui arrive en un clin d’œil; la nourriture ofï’erte parle Brahmane au Buddha pour lui seul se multiplie de manière à nourrir les mille Bhixus delà suite du Buddha. Ce prodige convertit le brahmane.
Yaçomatî(2), bru d’un général, offre au Buddha un l’epas, avec des fleurs qui forment au dessus du Buddha, une maison, un baldaquin, un temple de pierreries; pareil prodige signale le don du marchand anonyme du quatrième récit qui, revenu heureusement avec des richesses d’un voyage d’outre- mer, par la protection du Buddha, ne lui offre d’abord que de la fumée d’Agaru. Le prodige qui signale cette oflrande l’engage à offrir un repas avec des pierreries.
Le roi de Pancâla du sud (8) réconcilié par le Buddha avec celui du nord qui devient rhat, nourrit et habille magnifiquement le Buddha pendant trois mois.
Un notable (10) très riche, qui avait rétabli les affaires très malades du roi Prasenajit, honore le Buddha de toutes les manières pendant une semaine de royauté éphémère qui lui avait été accordée comme récompense sur sa demande.
Les deux enfants Nanda (3) et Yadrika (6) se distinguent par leur précocité, ils lisaient tous les livres à sept ans ; mais l’un était paresseux, l’autre malade de corps et d’esprit, le Buddha seul réussit à les guérir. Nanda, réveillé de sa paresse par un prodige, devient riche et traite le Buddha, Yadrika nourrit et habille magnifiquement le Buddha.
Le héros du 9® récit, adhérent anonyme des Tîrthikas, a une contestation avec un adhérent du Buddha, et vaincu dans la lutte en voyant les offrandes faites au Buddha prendre le chemin du lieu où il réside tandis que les offrandes faites à Nârâyana se dissipent et disparaissent, il se fait auditeur du Buddha, et c’est à la suite d’une prédication qu’il mérite de devenir un Buddha de l’avenir.
Dans le même récit, il se fait un très grand nombre de conversions; mais dans les autres, sauf celle du roi de Pancâla du nord qui devient Arhat, il n’y a point de conversions autres que celles des personnages qui sont appelés à devenir des Buddhas.
I.es noms que ces personnages doivent porter comme Buddhas sont en rapport avec le fait qui leur vaut cette haute récompense : le Brahmane Pùrna, dont l’offrande déposée dans un vase en remplit mille, sera Pûrna-bhadra (heureux par la plénitude) ; le nom de Pùrna ou Sampùrna (plein, tout plein), qu’il avait déjà est aussi approprié â son action,
ANNALES DU MUSEE OUIMET
OU plutôt à celle qu’il provoque. Yaçomalî, dont l’offrande de fleurs se transforme en pierres précieuses, et le marchand qui offre des pierres précieuses seront respectivement Ratnamat (qui possède des pierres précieuses) et Ratnottama (supérieur par ses pierreries), le jardinier qui offre un lotus sera Padmottama (supérieur en lotus). Le tisserand Soma qui offre une frange sera Daçottama (supérieure pai- les franges), et le roi de Pancâla du sud sera Vijaj’a (le victorieux); le noble qui a fait triompher Prasenajit et assure au Buddha le respect des peuples sera Abhayaprada (qui donne la sécurité). Nanda, l'enfant le paresseux, devenu un négociant actif et riche, sera Atibalaparâkrama (qui a l’héroïsme d’une force extrême). Quant au jeune Vadrika (le grand), son nom de Buddha n’est pas clair : le sanskrit le donne sous la forme douteuse Çyangavâni (?) et le tibétain sous la forme probablement fausse Çâkyamuni; nous ne trouvons pas, dans les circonstances de sa conversion, d’indice qui nous mette sur la voie de le restitution de ce nom.
Voici maintenant les dix récits de la première décade.