NÀVIKÂ (II
— Les Mariniers —
Lo bienlieureux Buddha (1)... résidait à Çràsvastî, à la partie inférieure du cours de l’Ajiravatî, dans un village do mariniers.
Or les mariniers se rendirent au lieu où était Bhagavat. Quand ils y furent arrivés, ils saluèrent avec la tête les pieds de Bhagavat et s’assirent non loin de lui. Quand les mariniers furent assis à peu de distance, Bhagavat les rendit attentifs, les instruisit, les éclaira, les réjouit par un discours sur la loi. Après les avoir rendus attentifs, instruits, éclairés, réjouis par un discours sur la loi présentée de plusieurs manières, il garda le silence. Alors les mariniers se levant de leurs sièges, rejetant leurs manteaux sur une épaule, et faisant l’anjali du côté de Bhagavat, dirent à Bhagavat ; Que Bhagavat avec l’assemblée des Bhixus accepte pour demain un repas sur les bords de l’Ajiravatî; nous le ferons traverser en barque. — Bhagavat accueillit par son silence la demande des mariniers.
Alors les mariniers nettoyèrent la rive de l’Ajiravatî de toutes pierres, de tout gravier, de tout sable; à la place, ils dressèrent des parasols, des étendards, des bannières; ils ornèrent de fleurs des vases d’encens, et prépa-
oo
AVADÀNA-ÇATAKA II, I, (11)
rèrent une nourriture saine et parfumée; puis, ayant fait un amas de Heurs considérable, ils ornèrent le lieu du passage avec des autels de fleurs. Ensuite ils firent annoncer l’heure à Bhagavat par un messager : « C’est le moment Bhagavat; le repas est prêt, l’heure est arrivée. »
Alors Bhagavat, entouré d’une troupe de Bhixus, suivi de l’assemblée des Bhixus, se dirigea du côté où était le village des mariniers. Quand il y fut arrivé, il s’assit en avant de l'assemblée des Bhixus sur un siège préparé (pour lui).
Quand les mariniers virent que l’assemblée des Bhixus avec le Buddha en tête était commodément assise, ils les rassasièrent (en les servant) de leurs propres mains, avec des mets solides et liquides, purs et consacrés.
Après les avoir ainsi rassasiés et comblés de diverses manières (en les servant) de leurs propres mains par des mets solides et liquides, purs et consacrés, quand ils virent que Bhagavat avait fini de manger, s’était lavé les mains et avait mis de côté son vase, ils prirent des sièges plus bas (que le sien) et s’assirent devant Bhagavat pour entendre la loi.
Alors Bhagavat connaissant les bonnes dispositions, les éléments et la nature de ces mariniers, leur fit une telle démonstration de la loi renfermant les quatre vérités sublimes que, après l’avoir entendue, quelques-uns de ces mariniers atteignirent le fruit de Srota-àpatti, quelques-uns le fruit de Sakrdâgàmi, quelques-uns le fruit d’Anâgâmi; quelques-uns se firent initier, et quand ils eurent rejeté tous les Kleças, la qualité d’Arhat se manifesta pour eux; quelques-uns produisirent une pensée pour la Bodhi des Çrâvakas, quelques-uns en produisirent une pour la Bodhi des Pratyekabuddhas, quelques-uns. en produisirent une pour la Bodhi parfaite au-dessus de laquelle il n’en existe pas, et l’assemblée tout entière fut vivement portée pour le Buddha, attachée à la Loi, pleine d’empressement pour la Confrérie. Puis les mariniers avec de grandes marques de respect, transportèrent le Buddha avec la Confrérie des Bhixus (à l’autre rive du fleuve).
Les Bhixus ayant l’esprit incliné * par la vue de ces hommages rendus au Buddha, questionnèrent le bienheureux Buddha: Où Bhagavat a-t-il produit ces racines de vertus?— Bhagavat dit : Le Tathâgata, Bhixus, a fait, accu-
* Avarjito.'^manasa : que le tibétain rend par sems-dga *var gyur-te « ayant l’esprit rendu joyeux n,
ANNALES DU MUSEE GUIMET
mulé, entassé des actes dans les existences antérieures (12*’*')... Le fruit des œuvres du Tathâgata.
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, un parfait et accompli Buddlia du nom de Bliàgîratlia (14)... Apparition d'un Buddha ancien... parut dans le monde. En voyageant entouré de soixante- deux mille Arhats, à travers le pays, il atteignit le bord de la Gangâ. En ce moment un chef de caravane entouré de [dusieurs centaines (de compagnons) transportait ses marchandises de l'autre côté du fleuve du Gange. Or, il régnait dans le pays une grande crainte des voleurs. Le chef de caravane aperçut le parfait Buddha Bhàgîratlia entouré de soixante-deux mille Arhats. A cette vue il ressentit dans son esprit les meilleures dispositions : ayant donc l’esprit bien disposé ^ il adressa la parole à Bhagavat : « Avant toutes choses, dit-il, je ferai passer Bhagavat. )) Le parfait et accompli Buddha Bhàgîratha accueillit par son silence la proposition du chef de caravane. Alors le chef de caravane fit triomphalement traverser le fleuve en barque au parfait et accompli Buddha Bhàgiratha ainsi qu’à la confrérie des soixante-deux mille Bhixus. Puis aju'ès l’avoir rassasié de mets consacrés, il fit un vœu pour la Bodhi.
Bhagavat dit : Que pensez- vous Bhixus ? Celui qui, en ce temps -là, à cette éioque-là, fut le chef de caravane, c'était moi, qui ai fait passer en barque le parfait et accompli Buddha Bhâgîiatha entouré de ses soixante-deux mille Arhats, qui l’ai rassasié de mets consacrés, et qui ai fait un vœu. C’est par la maturité de cet acte que, dans le Samsara, j'ai éprouvé un grand bien-être, et que maintenant, arrivé à la Bodhi parfaite au-dessus de laquelle il n’y en a pas, j’ai obtenu de tels actes d'adoration.
En conséquence, Bhixus, voici ce qu’il vous faut apprendre (3)... Le culte du maître...
Ainsi parla Bhagavat (2)...
Rapprochements et remarques
I. Cet Avadâna est le troisième texte du Kalpa-dr-av. (fol. 12-16) ; il y est seulement donné sous le titre, très facile cà cemprendre, de Sârlhavaha (le marchand, le chef de caravane). Le récit versifié suit de très près le récit en prose de l'Avadâna-Çataka sans
1 D’après le tibét.iin, il faudrait employer l’expression « joie » ; car il se sert de sems dya-var ’gyur pour rendre le sanskrit cittam pratâdayamûsa et prasanna-citta.
AVADÂNA-ÇATAKA II, 2, (12)
S3 livl’er à des amplilications exagérées, sauf en un seul endroit, un troisième discours du Buddha. En voici l’analyse :
Description de la résidence du Buddha aux environs de Çrâvasti. Visite des mariniers, prédication du Buddha. Invitation des mariniers ; leurs préparatifs. Repas, à la suite duquel on offre le bétel. Nouvelle prédication du Buddha ; conversions nombreuses et diverses ; passage de la rivière en barque (tout est raconté quelquefois d’une manière plus sobre que dans l’Avad-àna-Çataka et souvent dans les mêmes termes). — Troisième prédication du Buddha aux Bhixus et aux mariniers sur le don fait aux Buddhas, sur les diverses espèces de dons et les avantages qui en résultent, long discours qui occupe presque un feuillet et demi et dont l’indication ne se trouve même pas dans l’Avadâna- Çataka. — Question des Bhixus : réponse du Buddha et l’écit de l’aventure de Bhâgiratha, reproduisant le récit de l’Avadâna-Çataka.
II. Les textes pâlis attestent aussi d’une façon moins hyperbolique peut-être, mais très claire, les succès de Çàkyamuni (ou Gotama) parmi les bateliers de l’Ajiravatî. Le Jatâka 190 nous montre, au début du récit, un auditeur du Buddha qui, se rendant à Jétavana, arrive le soir au bord de l’Ajiravatî et ne trouve pas de barque pour passer l’eau, parce que les bateliers, jugeant sans doute leur journée finie, avaient tiré leurs bateaux sur le bord et s’en étaient allés pour entendre prêcher le Buddha.
Ainsi l’Avadâna 11® de notre recueil, comme le 2® se rattache à des faits, à des données dont nous trouvons la confirmation dans la littérature du Sud.
?. STAMBHA (12)
— La Poutre —
Le bienheureux Buddha (1)... faisant un voyage à travers le pays des Kauravyas finit par arriver à la ville de Kauravya.
Or la multitude (qui habitait) Kauravya avait des tendances d’esprit généreuses à l’égard de la discipline du Buddha et se plaisait dans la libéralité. Bhagavat eut donc cette pensée : « Si j’évoquais ici Çakra, le roi des dieux, entouré de la troupe des Maruts, afin que, à sa vue, leurs racines de vertu puissent se développer ! » — Alors Bhagavat qjroduisit (en lui-même) une pensée mondaine^ : «Hé! Hé! que Çakra, le roi des dieux, accompagné de la troupe des Maruts, vienne ici avec des poutres eu bois de sandal supérieur (goçîrsa).
A l’instant où cette pensée fut produite, Çakra, le roi des dieux, entouré de
* Ou une pensée du monde: laukikam cittam.
Ann. g. — XIX. g
]a troupe des Maruts, arriva, eu même temps que Viçvakarma et les quatre grands rois entourés d’une foule de Devas, Nàgas, Yaxas, Gandharvas^ Kumbhandas, munis de poutres de bois de santal supérieur (goçirsa), poussant des lia! lia! et faisant retentir bien haut les cris Kila Kila; ils construisirent à l’intention de Bhagavat un palais fait en bois de santal supérieur (goçirsa). Puis, dans ce palais, Çakra, le roi des dieux, offrant à Bhagavat et à la congrégation des Çràvakas des mets divins, des lits et des sièges divins, de 5 parfums divins, des guirlandes de fleurs divines, les traita avec honneur, respect, considération, vénération.
Alors, la multitude des Kauravyas, en voyant ces magnificences divines, fut dans un suprême étonnement, et se livra à cette pensée : « Le bienheureux Buddha ne serait-il pas le premier dans le monde, puisque les dieux avec Indra lui rendent un culte? » Ayant donc l’esprit rempli d’une (bonne) inclination^, elle se rendit prés de Bhagavat. Une fois arrivée près de lui, elle s’assit à peu de distance. Assise ainsi à peu de distance, la multitude des Kauravyas eut une joie ^ extrême à l’occasion de ce palais. Alors Bhagavat, ayant fait disparaître ce pjalais, fit sur les quatre vérités sublimes \ une démonstration de la loi relative à l’impermanence (de toutes choses — anityatâ), démonstration telle que, après l’avoir entendue, parmi les hommes (habitant) Kauravya, quelques-uns atteignirent le fruit de Srota-âpatti, etc., etc.
Alors, les Bhixus, ayant l’esprit incliné ® vers Bhagavat par la vue de l’adoration divine, questionnèrent le bienheureux Buddha : « Où Bhagavat a-t-il créé ces racines de vertu ? »
Bhagavat dit : Autrefois Bhixus, dans d’autres naissances, le Tathâgata (12 bis)... Le fruit désœuvrés du Tathâgata.
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, un parfait et accompli Buddha du nom de Brahniâ (14)... Apparition d’un ancien Buddha... parut dans le monde.
Or, le parfait et accompli Buddha, Brahma, voyageant à travers le pays,
* Ce nom n’est pas dans le manuscrit sanskrit, par la faule du copiste, évidemment.
* Avarjitamanâ : rendu ici par sems 'dun-par gyur-nas, 'dun signifie « désirer ».
3 Prasâda rendu par dga; mais le sanskrit présente un jeu de mots ou une allitération intraduisible en tibétain comme en français. La phrase est : tasmîn pràsâdê 'tyartham prasàdam utpâdayati.
* La mention des vérités n'est point dans le sanskrit, par négligence ou autrement.
5 Même développement ici que dans le précédent Avadàna. Voir ji. 5ü (4» alinéa).
® Avarjitamanasa : rendu par sems dga-car gyur-te (se réjouir).
AVADÂNA- GATAKA, II, 2, (12)
entouré de 62.000 Arhats, arriva dans une capitale. Le roi Xatriya qui (y) avait recula consécration royale apprit cette nouvelle ; Brahmâ, le parfait et accompli Buddha, en parcourant le pays, escorté de 62.000 Arhats est venu dans notre royaume. A cette nouvelle, il se rendit dans tout l’appareil de la majesté royale et de sa puissance royale au lieu où était le bienheureux Brahmâ, le parfait et accompli Buddha. Quand il y fut arrivé, il salua avec la tête les pieds de Brahmâ, le parfait et accompli Buddha, puis s’assit à peu de distance. Quand le roi Xatriya (qui avait été) solennellement sacré, fut assis à peu de distance, Bhagavat l’instruisit par des lois propres à faire (naître) la Bodhi. Alors, le roi, ayant conçu de la joie b se leva de son siège, rejeta son manteau sur une épaule, fit l’anjali eu s’inclinant du côté où était Bhagavat, et dit à Bhagavat : Que Bhagavat accepte une résidence de trois mois dans cette capitale qui m’appartient ; je fournirai à Bhagavat et à la confrérie de ses auditeurs des vêtements, des aliments, des lits, des sièges, des remèdes, des ornements *.
Brahmâ, le parfait et accompli Buddha accepta par son silence. Alors le Xatriya, le roi qui avait été solennellement sacré, fit faire, à cause de Bhagavat, un palais en bois de sandal supérieur (goçîrsa). Après l’avoir orné d’étoffes diverses, paré de toutes sortes de fleurs, encensé de plusieurs vases de parfums, il l’offrit à Bhagavat et à la confrérie de ses auditeurs, les rassasia pendant trois mois d'aliments consacrés et les couvrit d’habits variés et excellents. Après quoi, il fit un vœu pour la Bodhi.
Bhagavat dit : Que pensez-vous, Bhixus? Celui qui en ce temps-là, à cette époque- là, fut le roi Xatriya, sacré solennellement, c’était moi. C’est pour avoir rendu un tel hommage au parfait et accompli Buddha Brahmâ, c’est par la maturité de cet acte que j’ai éprouvé dans le Samsâra un grand bienêtre, et que maintenant, arrivé à la Bodhi parfaite au-dessus de laquelle il n’y en a pas, je reçois de tels hommages.
En conséquence, Bhixus, voici ce qu’il vout faut apprendre (3)... Le culte du maître.
* Prasâda, tibétain, dga.
2 Pariskârair, le tibétain dit : smar-zoi\ « des effets en nature et de l'argent ».
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Rapprochements et remarques
I. Ce récit est reproduit dans le douzième texte du Kalpa-dr. av. (f‘® 93-102) où il porte le titre Kauravyajana-prabodhana « comment (le Buddha) réveilla la foule des Kauravya». Le récit versifié du Kalpa-druma, bien plus développé que le récit en prose de r Avadàna-Çataka, y ajoute en plus des traits nouveaux. En voici l’analyse.
Honneurs rendus au Buddha. — Son voyage dans le pays de Kauravya. — Bonnes dispositions des habitants. — Jalousie, mauvais desseins, méchants discours de Tîrthikas ; leur accusation en règle contre le Buddha, occupe trente-deux çlokas (cet épisode n’est pas dans l’Avadâna Çataka). — La foule est ébranlée par ces discours. — Réflexions du Buddha sur ce qu’il convient de faire. Evocation de Gakra, de Viçvakarma et des autres dieux. Construction du palais en bois de sandal. 11 est offert au Buddha avec toutes sortes de démonstrations respectueuses. Admiration et concours de la foule. Discours par lequel les Kauravyas s’exhortent mutuellement à vénérer le Buddha dont ils vantent les qualités et à rejeter le Tirthikas. Le Buddha fait disparaître le palais. Nouvel étonnement de la foule. Longue prédication du Buddha sur ce qu’il faut faire pour arriver à la puissance surnaturelle qui présente tant d’avantages, qui fait la force des Yogis, du soleil, de la une, de Brahmâ, de Visnu, de Raudra (Çiva), d’Indra, etc., et conduit à la Bodhi. (Ce discours est une adjonction par rapport à l'Avadâna-Çataka qui ne l’indique nullement). Hommages nombreux rendus au Buddha et à ses moines à la suite de ce discours. Nouveau sermon (de 24 Çlôkas), répondant à l’indication donnée dans l’Avadâna-Çataka, sur Vimpermanence (Anityam khalu samsdram, certes le Samsara n’a pas de durée, etc.) et finissant par une exhortation à chercher la Bodhi. Effet de ce discours. Conversions nombreuses et variées. Confusion des Tirthikas.
Question adressée au Buddha. Histoire du Buddha Brahmâ reproduisant le récit de l’Avadâna Çataka.
IL Au sujet de la « production d’une pensée du monde », nous lisons dans le Divyaavadùna (I D 4G) L « C’est une loi que dans le temps où les bienheureux Buddhas produisent une pensée mondaine, en ce même temps, les êtres animés, jusqu’aux fourmis et aux insectes, connaissent la pensée formée dans l’esprit de Bhagavat ; les Nâgas s’en aperçoivent. Par quelle raison se disent (ces êtres), Bhagavat a-t-il produit une pensée du monde ^?».
3. Goçirsa est traduit par Burnouf « tête de bœuf », çîrsa signifiant « tête » et « bœuf » ou « vache ». Mais go se prend aussi dans le sens de « terre », et c’est précisément celui que lui donne le tibétain en « le traduisant par sa; quant au mot çîrsa, il le rend par mehog « excellent, supérieur ». Goçîrsa signifierait d’après- cela : « venu dans une terre excellente » ou simplement « excellent, supérieur ». Je pense donc qu’il faut le rendre par l’un de ces deux termes ou reproduire le mot sanskrit. J’ai cru que le mieux était de faire l’un et l’autre. D’après Jaeschke le mot sanskrit Goçîrsa est transcrit par les tibétains Gor-çi-ça.
* V. The Bivya-avadâna by E. B. Cowell and R. A. Neil, p. 77.
AVADÂNA-ÇATAKA II, 3, (13)