C. PANCAVÀRSIKA
— Fêle de cinq ans —
Le bienheureux Biuldha (1)... étant entré à Kâjagrha y résidait dans la forêt des Bambous (Venuvana) dans l’enclos de l’Écureuil (Kalandakanivâpa).
Lorsque le malfaisant Devadatta, après avoir causé mille maux à l’enseignement de Bliagavat, se vit incapable de produire seulement l’iiorripilation chez Bhagavat, alors il interpella ainsi le roi Ajâtaçatru : « Qu’il soit rendu dans Râjagrha un édit défendant d’aller trouver le Gramana Gautama ou de lui donner des aliments ; il en résultera que, ne recevant aucun profit, ne recevant aucun honneur, il effectuera nécessairement son départ pour une autre contrée. » — Le roi fit ainsi. Alors ceux qui étaient Upâsakas, qui avaient vu les vérités, ceux-là se mirent à pleurer : « Ah ! Hélas ! disaient-ils, la voilà sans appui la ville de Rajagrha où l’on avait joui de la présence d’un bienheureux Buddha dont la manifestation est aussi difficile à obtenir que la fleur do l’Udumbara; et maintenant, il ne sera plus possible de l’y rencontrer. » Tels étaient leurs discours. En se transmettant de bouche en bouche, ces bruits arrivèrent jusqu’aux Bhixus, et Tayiismat Ananda les rapporta à Bhagavat comme ils les avaient entendus. Bhagavat dit : « Ne prends pas cela trop à cœur, Ananda; même ici (dans de telles circonstances) les Tathâgatas connaissent le moment (convenable). 11 y a plus : aussi longtemps que ma doctrine doit durer (mes) auditeurs auront ce qui leur faut ; ils n’auront point d’incertitude (à cet égard), à plus forte raison (n’en doivent-ils pas avoir) maintenant.
« Or, pour ce qui est au-dessous de lui, Gakra le roi des dieux possède la vue de la connaissance. 11 voit donc la modification apportée à l’enseignement de Bhagavat. 11 ne l’eut pas plus tôt vue que, pour provoquer un effort des donateurs compatissants, pour faire (éclore) la magnanimité (qui doit accompagner) la production d’un Buddha, pour retrancher l’orgueil et l’insolence d’ Ajâtaçatru et de Devadatta, pour faire naitre des dispositions joyeuses, il fît resplendir tout Râjagrha d’une magnifique clarté, et fit entendie cette voix:
« Moi que voici, à dater de ce jour, je fournirai Bhagavat et la confrérie des
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Bhixus de vêtements divins, de boulettes de riz, de lits, de sièges, de remèdes contre la fatigue, de médicaments, d’ornements. Après avoir prononcé ces paroles, il se rendit au lieu où était Bhagavat; quand il y fut arrivé, il adora avec sa tête les pieds de Bhagavat, et se plaça à peu de distance. Placé à peu de distance, Çakraleroi des dieux parla ainsi à Bhagavat : « Que Bhagavat accepte ma proposition; dans cette ville même de Râjagrha, je fournirai Bhagavat de vêtements divins, etc... »
Bhagavat répondit : « (Merci), Kauçika, il me suffit d’avoir réduit mon esprit à un calme parfait; car ils sont nombreux les désirs de mérites mondains. »
Çalvra dit : « Que Bhagavat accepte de moi cinq années (d’assiduités) ! pendant cinq ans je me vouerai au service du Tathâgata. » — Bhagavat dit : « (Merci) Kauçika, il me suffit d’avoir réduit mou esprit à un calme parfait; car ils sont nombreux les désirs de mérites mondains. »
Çakra dit : « Que Bhagavat accepte de moi cinq jours (d’assiduités). » Alors Bhagavat, pour témoigner la force de ses propres mérites, afin d’être agréable à Çakra le roi des dieux, et à cause de la continuité des cinq années futures (?) accepta en gardant le silence.
Alors Çakra, la roi des dieux, comprenant au silence de Bhagavat son acquiescement, fitapparaitre le bois de bambous (tel que) le palais Vaijayanta avec des sièges divins, des étangs divins, des aliments divins. Bhagavat s’assit alors sur un siège préparé. Quand Çakra, le roi des dieux, vit la confrérie des Bhixus commodément assise avec le Buddha en tête, alors, entouré de plusieurs milliers de dieux, il les rassasia et les combla de sa propre main. Après les avoir de sa propre main rassasiés et comblés en plusieurs manières, quand il vit Bhagavat repu, les mains lavées et le vase mis de côté, il prit un siège plus bas et s’assit devant Bhagavat pour entendre la loi.
Alors Bhagavat endoctrina, instruisit, éclaira et réjouit Çakra, le roi des dieux et toute sa suite par un discours sur la loi.
Or le roi Ajâtaçatru, de la terrasse de son palais où il s’était rendu, fut témoin de ces hommages rendus à Bhagavat dans le bois des Bambous. En regardant (ce qui se passait) , il éprouva des regrets et manifesta des dispo-
1 Le tibéiain dit : pour ne pas interrompre la durée de la fête de cinq ans. Ann. g. — XIX
ANNALES DU MUSEE GUIMET
sitioiis très fovorables^ Quant aux citadins^ habitants de Rajagrlia, ils éprouvèrent un vif empressement pour la loi. Etant donc venus trouver le roi, ils lui dirent : c( Seigneur, grand roi, les citadins habitants de Râjagrha sont ravis ^ de ce que les dieux qui ont tout en abondance et habitent dans la sérénité ont quitté les régions divines pour honorer Bhagavat. Bravo ! Seigneur, que l’édit soit rapporté ! » — Alors le roi Ajâtaçatru rapporta l’édit et fit faire à son de cloche dans Râjagrha cette proclamation : « On peut honorer Bhagavat sans nul empêchement. » Alors les citadins habitants de Râjagrha avec leurs suites, jdeins de joie, de satisfaction, d’entrain, éprouvant une vive allégresse et un plein contentement d’esprit, prirent des tleurs, des parfums, des guirlandes et se mirent en marche pourvoir Bhagavat. Alors les dieux et les hommes rendirent à Bhagavat de grands honneurs; et Bhagavat profita de l’occasion pour faire aux dieux et aux hommes une instruction pour la loi, (instruction) démonstrative des quatre vérités (et) telle que, après l’avoir entendue, beaucoup de dieux et d’hommes réalisèrent la vue de la vérité.
En voyant ce culte rendu à Bhagavat, les Bhixus eurent un doute et questionnèrent Bhagavat : « C’est une merveille, ô vénérable, qu’on fasse ainsi fête à l’enseignement de Bhagavat. »
Bhagavat dit : « Dans d’autres naissances antérieures, Bhixus, le Tathâgata (12*'“)... Le fruit des œuvres du Taihàgata...
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, un parfait et accompli Buddha nommé Ratnaçaila (14)... parut dans le monde.
En voyageant dans le pays, ce (Buddha) arriva à une capitale. Dans cette capitale, un roi nommé Dharmabuddhi exerçait la royauté. Or, dans cette capitale, il y avait une grande contagion. Alors pour faire cesser le fléau, ce roi offrit à Bhagavat de l'héberger pendant trois mois avec la confrérie de ses auditeurs; et, quand les trois mois furent écoulés, la contagion fut calmée. Alors le roi et les gens de la ville ayant l’esprit incliné à croire, firent au Tathàgata et à la confrérie de ses auditeurs un (accueil de) cinq ans*.
1 Ou « une grande foi « : mahàntam prasdUam, en tibétain : dad-pa chen po.
- D'après le tibétain il faudrait dire « courtisans »; car ii rend par pln-vraù-'hhor-gyi-mi-rnam» n les hommes du cortège du palais », le mot sanskrit paurâ.
3 Musyante.
■* C'est le mot du titre pincavirsiham rendu en tibétain par lo-h\a-pai dgah-ston « manifestation de joie de cinq années ».
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Et Bhagavat dit ; « Ananda, Ratnaçaila, la grande lumière, sollicité par celui qui était le roi, accomplit avec im calme parfait du corps* le séjour de cinq ans.
Que pensez-vous, Bhixus, celui qui, en ce temps-là, à cette époque-là, fut le roi, c’était moi. C’est pour avoir fait cet (accueil de) cinq ans au grand Ratnaçaila le Tathàgata, c’est à cause de cela que j’ai éprouvé dans le Samsâra un grand bien-être, et c’est aussi le motif pour lequel maintenant de tels hommages sont rendus au Tathàgata; et, après mon Nirvana complet, mon enseignement aura bien des centaines (d’accueil) de cinq ans.
En conséquence, Bhixus, voici ce qu’il vous faut apprendre (3)... Le culte du maître...
Ainsi parla Bhagavat (2) . . .
Rapprochements et remarques
Ce récit est, sous le titre de Dharmabuddhi, le dixième du Kalpa-dr. av. 219-232). Il est très développé dans toutes ses parties. En voici l’analyse :
Devadatta, après avoir demandé vainement un arrêt de mort contre le Buddlia, obtient à grand peine un édit du roi Ajâtaçatru défendant d’aller à lui. Joie des Tirtliikas ; • longues lamentations (en 10 çlokas) des üpâsakas. Le Buddha console et rassure Ananda. Indignation d’Indra qui, dans un discours de 00 çlokas adressé aux dieux, exprime ses ses motifs et son dessein d’intervenir. Sa descente près du Buddha et ses trois demandes successives de le servir toujours (sadâ), puis pendant cinq ans, puis pendant cinq jours. Acceptation du Buddha à la troisième demande. Transformation du lieu de la scène (Grdhrakuta, plus loin on dit Venuvana) en résidence divine. Repas servi au Buddha qui répond par une leçon en 11 çlokas. Brahma et une foule de dieux (Lokapâlas, Daityas, Nâgas, Gandharvas, Yaxas, Râxasas, Kinnaras, Siddhas, Vidyâdharas, Sâdhyas, Vâsavas, Tàrakas, Grahas, etc.) et de saints personnages viennent ajouter leurs hommages à ceux d’Indra et de sa suite.
Le roi, remarquant quelque chose d’insolite, envoie trois courriers qui, captivés par le spectacle, ne reviennent pas. La population intriguée apprend de la bouche d’un certain bhixu ce qui se passe. La foule regarde de loin n’osant avancer, de peur du roi. Enfin, les pauvres, qui n’ont rien à perdre, partent pour la fête divine, entraînant le reste du peuple, sauf les riches. Ceux-ci vont trouver le roi, lui rendent compte de cet événement extraordinaire et demandent l’autorisation de suivre la multitude. Le roi consent et révoque son édit. Les plus grands honneurs sont rendus au « Çramana Yati » qui, dans
‘ Çàntahâyena; le tibétain ji-var hdod-phyir suggère la leçon Çanta-kdmena et rattache cette expression à adhîstha « sollicité ». « Sollicité en vue du calme » ; c'est peut-être la vraie lecture et le véritable sens.
ANNALES DU MUSEE OUIMET
un discours de 72 çlokas, explique aux dieux et aux rois, la véritable élévation à laquelle on doit aspirer dans le Samsara.
Question des Bhixus. Réponse : le Buddha Ratnaçaila errait dans les Etats du roi Dharraabuddhi, quand une contagion s’y déclare. Le roi désolé ne savait que faire. Un adhérent des Tîrthikas lui dit que le mal venait de la présence d’un Buddha et lui conseille d’expulser Ratnaçaila. Bien loin de là, le roi va trouver le Buddha et lui offre l’hospitalité pour trois mois. Le Buddha accepte en bénissant le roi et, dès ce moment, la contagion diminuant progressivement, finit par « disparaître dans la forêt». Dharmabuddhi n’était autre que Çâkyamuni dans une existence antérieure.