DAÇAÇIRAS
— Dix Têtes —
Lo bienheureux Buddha (1),.. parcourant le pays chez les Magadhains, arriva au bord du Gange avec la confrérie des Bliixus. Or, les Bhixus aper-
ANNALES DU MUSEE GUIMET
curent de loin un antique stupa que le vent, la chaleur et la pluie avaient dégradé, très dégradé. A cette vue, les Bliixus questionnèrent encore Bhagavat : « De qui est ce stupa, ô vénérable ? » dirent-ils. Bhagavat répondit :
« Du Pratjêkabiiddha Daçaçiras. » Les Bhixus reprirent : « Quels furent, ô vénérable, l’origine, le nom, la fin du Pratyêkabuddba Daçaçiras ? » Bbagavat dit : « Vous désirez l’entendre, vous, Bliixus? » — « Oui, vénérable, répondirent les Bliixus. » — « Eh bien! Bhixus, écoutez et fixez bien et dûment dans votre esprit (ce qui sera dit) ; je vais parler.
Autrefois, Bliixus, dans la voie du passé, dans la ville de Bénarès, le roi appelé Brahmadatta exerçait la royauté, etc. (10)... Roi puissant et juste.
Or, il n’avait pas de fils et, désireux d’avoir un fils, il implorait Çiva, ^'aruna, Kuvera, Çakra, Bralimà, etc., en un mot, tous les dieux supérieurs (1 1)... Manière d'obtenir des enfants.
Or, il y avait, dans le parc du roi, un grand étang à lotus, couvert de lotus, de lotus rouges, de lotus (bleus), de lotus blancs. (Les bords) de cet étang do lotus ^ étaient ornés d’oies, de Gakravâka, d’Araiidava et d’autres oiseaux. Là, un lotus de dimensions extraordinaires naquit soudain (se dressant comme) une épine. 11 grossissait de jour en jour, mais ne s’épanouissait pas. Le jardinier le fit savoir au roi qui dit : « Qu’on surveille soigneusement ce lotus. » Plus tard, à un lever de soleil, ce lotus s’entr’ouvrit et, dans le péricarpe de ce lotus, se trouva un enfant assis les jambes croisées, beau, admirable, charmant, jaune, couleur de l’or, la tête en forme de parasol, les bras lojigs, le front large, la voix haute, les sourcils joints, le nez élevé, les membres ornés des trente-deux signes du grand homme, embellis par les quatrevingts belles proportions. Le jardinier, l’ayant vu, en informa le roi. A cette nouvelle, le roi avec ses ministres, avec son gynécée, se rendit au parc. Il vit donc, le roi, cet (enfant) qui brillait dans le péricarpe du lotus. A cette vue, le ravissement, la satisfaction, l’allégresse, une joie suprême et un pro fond contentement d’esprit naquirent en lui : il se plongea dans l’étang, saisit r(enfant) et, avec un grand respect, l’emporta dans sa demeure. 11 avertit b'S Çramanas, les Brahmanes, les devins, et quand trois semaines furent
• Le texte a siiniileraent Nalinî « réunion de lotus. » Dans la traduction tibétaine, il y a 'gram, le Lord ».
AVADÀNA-GATAKA III, 4, ( ';{ 4 ) 101
écoulées, le vingt et unième jour, on célébra une fête de naissance, où on donna (à renfanl) le nom de Daçaçiras^
Lejeune Daçaciras fut confié à huit nourrices (T)... Education... Il était vertueux (8)... Personnage vertueux. Il voit son père^ dans l’exercice de ses devoirs de roi, lié à ce qui est méprisable, accomplissant des actes méprisables. A cette vue, le jeune prince éperdu- demanda à son pore l’autorisati ui : ({ Autorise-moi, cher père, je veux me faire initier à la loi et à la discipline bien enseignée ; » si bien que, muni de l’autorisation de son père, il se fit ra scr la barbe et les cheveux, revêtit des vêtements jaunes, et, poussé par une foi parfaite, quitta les lieux habités, pour passer, comme initié dans les lieux inhabités. Ainsi, sans (recevoir aucune) instruction, il se mit devant les yeux les lois qui forment les trente-sept ailes de la Bodhi, et la Pratyêkabodhi lui fut manifestée. Puis, s’élevant dans les champs de l’air, il exécuta en présence de son père divers prodiges. Alors le roi l’entretint avec des aumônes pondant trois mois. Enfin, fatigué de porter l’existence corporelle, après avoir fait des prodiges variés, il arriva au repos absolu (Nirvrtti) comme un feu dont le bois (qui lui servait d’aliment) est consumé; et on lui éleva ce stupa.
Alors les Bhixus ayant conçu un doute, questionnèrent Bhagavat, celui qui ôte tous les doutes : « Quels actes, ô vénérable, Daçaçiras avait-il faits pour ne pas naître dans le sein d’une mère, pour naître dans un lotus ? »
Bhagavat dit ; « Bhixus, Daçaçiras a accompli des actes (12). . . Le fruit des œuvres et la transmigration.
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, dans le quatre-vingt-onzième Kalpa, un Buddhadu nom de Vipaçyi (14)... Apparition d'un ancien Buddha... parut dans le monde. Etant entré dans la ville royale de Bandhumatî, il y résidait.
Or Vipaçyi, le parfait et accompli Buddha, s’étant levé de bon matin, ayant ]>ris son vase et son manteau, entouré de la troupe de ses Bhixus, suivi de la confrérie de ses Bhixus, entra dans la capitale Bandhumatî pour mendier. A ce moment, un négociant était précisément descendu dans la rue, un lotus à la main. Il aperçoit Vipaçyi, le parfait et a compli Buddha (10)... Descrip-
* « Qui a dis tètes » ou « qui a une tête (grosse comme) dix ». Ordinairement on signale le motif qui a fait adopter un nom pour un enfant. Ici cette explication est suppiimée.
2 Samvigna « tremblant » (tib. mi dgc-nas, « non réjoui »).
AN N Al, lis DU MU S EK GUI MET
Uon physique du Buddha... Aussitôt qu’il l’eut vu, il lança son lotus audessus de llhagavat. A peine lancé, le lotus, prenant les dimensions d’une roue de char, se plaça au-dessus de Bhagavat, suivant Bhagavat quand il marchait, s’arrêtant quand il s’arrêtait; si bien que Vipaçji, le parfait et accompli Buddha, prédit la Pratyêkabodhi à ce négociant. Alors l’esprit joyeux, content, ravi, il retourna chez lui ; au même instant sa femme accouchait et poussait des cris (de douleur). Il questionna sa servante : « Qu’y a-t-il donc ? » demanda-t-il. — La servante le lui dit; et le négociant tout bouleversé se mit à faire un vœu: «Que jamais, dans mes transmigrations, je n’entre dans le sein d’une mère ! »
Bhagavat reprit : «Que pensez-vous, Bhixus ? Celui qui, en ce temps-là, à celte époque, fut le négociant, c’était ce Daçaçiras, le Pratyêkabuddha. Grâce à cette racine de vertu, pendant vingt et un Kalpas, il n’est jamais venu au monde dans le sein d’une mère, et, dans sa dernière existence, il a eu cette puissance surhumaine (vibhùti).
En conséquence, Bhixus (4)... Triple hommage.
Ain."i parla Bhagavat (2). ..
Rapprochements et remarques
1. 1,0 Daçaçiras est le quatorzième texte (fol. 13'i-l'i8) du Ratna-av.-mâla.
Eu voici l’analyse.
Promenade du Buddha et de ses Bhixus : question sur le stûpa dégradé qu’ils aperçoivent, puis sur Daçaçiras. Histoire de Daçaçiras : Le roi Brahmadatta ; il n’a point d’héritier. Ses plaintes; il s’adresse au destin (Daiva). Il s’en ouvre à sa femme qui l’avait questionné sur son chagrin et l’engage à s’adresser aux dieux. 11 suit cet avis et convoque les Brahmanes et les devins qui lui conseillent de solliciter Braliniû. Le roi invoque Brahma, mais sans succès. Il en est de même pour Visnu puis pour Çiva. Un ami lui conseille d’invoquer les Planètes, le Mères (mâti’kâ). Mais ce moyen ne réussit pas, non plus que celui d’invoquer les Gardiens du monde, suggéré par un de ses conseillers, ni que celui d’invoquer toutes les divinités sans exception, imaginé par un autre conseiller. Enfin un Upâsaka du Buddha conseille au roi de s’adresser aux trois joyaux. Le roi ne manque pas de le faire et un Sura ari'ivé à sa dernière existence descend du Tu.sita dans le monde des « mortels * » ; il entre dans un germe de lotus qui se développe lentement et d’où sort enfin un jeune garçon qui fait la joie du roi et même de la reine (Mahisî). Éducation soignée du jeune prince, qui, épouvanté par la vue des jouissances royales, demande la
* Caramabhaviha ; sura: tugtabhuvanâccyutvd martyalokamupâcarat.
AVADÀNA ÇATAKA III, 5-0, (25-20)
permission de se faire initier : Long discours du roi pour le retenir ; réponse encore plus longue du jeune prince décidé à renoncer aux plaisirs. Initiation (assez longuement détaillée) de Daçaeiras qui « ayant réalisé en lui la Pratyêkabodhi devient un Pratyêka- Sugata ». Il entre dans le Nirvana et on lui élève un stilpa.
Question des Bliixus sur cette destinée de Daçaeiras. Rencontre de Vipaeyi ; offrande d’un lotus. 11 reçoit la promesse d’être un Pratyêkabuddha, rentre chez lui et entend les cris de sa femme; longue lamentation sur la grossesse, la maternité, la paternité, et vœu pour ne point renaître au sein d’une femme. Il élève son fils avec soin et devient un Upàsaka qui, pendant vingt -un kalpas, renaît de lotus en lotus, sans passer jamais « par le sein d’une mère, par la demeure impure de l’urine et de la saleté, brûlée par le feu ».
On voit que ce texte est une amplification très développée de celui de l’Avadcana- Çataka.
2. L’histoire de la naissance de Daçaçiras est la reproduction textuelle de colle de la naissance de Gandana. Or comme il s’agit d’un fils unique dans les deux cas, on ne pourrait pas se rendre compte de la dualité de ces deux personnages, si l’on ne savait combien les Bouddhistes se soucient peu en général de faire cadrer ensemble leurs divers récits et d’éviter la contradiction.
3. L’bistoire du don du lotus reproduit celle qu’on a vue dans Padma (III, 2) ; mais ici l'identité des phénomènes racontés n’implique pas l’existence de deux récits inconciliables.
5 6. SÛXMATVÀG ET ÇÎTAPRABHA (25-26)
— Peaufine — — Clarté froide —
Not.\. — Ces (leux textes sont identiques ; ils ne dirtèrent que par le nom du héros et par de très légères variantes. Il suffit de donner le texte une seule fois d’autant plus que les faits qu’on y raconte n’ont rien d’extraordinaire. Nous donnerons on n)te les variantes qui distinguent le Çîtaprabha du Sùxmatvâg.
Le bieiilieureux Biiddha (1)... résidait à (L’âvastî, à Jètavana, dans le jardin d’Anâthapindada.
Or, en ce teinps-là, il y avait à Çràvastî un Çrestliî^ riche (9)... personnage iHche... et ce maître de maison était vertueux (8)... personnage vertueux...
Ce personnage fit en Ini-mèine les réflexions (suivantes) : « Ces jouissances sont de la nature (de l’image) de la lune reflétée dans l’eau, elles sont sern-
1 11 y a diuiî lo Çîtaprabha « un maîlr ■ dj maison ».
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blables ii un mirage^, sans pennanonco, sans solidilé, sans calme (pour respirer un instant), soumises à la loi du changement (perpétuel), également exposées aux cinq châtiments terribles. Il n’va point de moelle dans ces jouissances; mais si j’en tiiais delà moelle ! » Il invita donc à un repas Bhagavat avec la confrérie de ses auditeurs^, nettoya sa maison de toutes pierres, de tous cailloux, de tout gravier, l’arrosa d’eau de santal, la parfuma avec de larges vases pleins de bonnes odeurs, avec des parfums et de l’encens, la remplit de toutes sortes de fleurs, y fit préparer des sièges (ornés) de fleurs. Puis, après avoir préparé des boissons fraîches et bien douces des mets et des comestibles, il fit dire à BhagaA'at par un messager qu’il était l’heure. « C'est le moment, vénérable, le rc[ as est prêt : de quoi Bhagavat pense-t-il qu’il est l’heure ? (ou le moment?). »
Alors Bhagavat, s’étant levé de bonne heure, ayant pris son vase et son manteau, entouré de la troupe de ses Bhixus, suivi de la confrérie de ses Bhixus, se dirigea vers la demeure de ce maître de maison, (juand il y fut arrivé, il s’assit en tète de l’assemblée des Bhixus sur le siège préparé exprès (pour lui). Oiiaiid le maître de maison vit la confrérie des Bhixus avec le Buddlia en tète assise à l’aise, il la rassasia et la combla en lui servant de sa propre main des aliments purs et sains. Après l’avoir rassasiée et comblée, quand il vit que Bhagavat s’était lavé les mains et avait mis son vase à aumônes de côté, il prit un siège plus bas, et s’assit en présence de Bhagavat pour entendre la loi. Alors Bhagavat endoctrina, instruisit le maître de maison par un discours sur la loi. Après l’avoir endoctriné, instruit, éclairé par un discours sur la loi à l’aide de plusieurs déductions, il resta silencieux.
A ce moment le maître de maison, ayant obtenu la foi tombant aux pieds (de Bhagavat °) nourrit son intelligence.
Alors Bhagavat fit voir un sourire.
Or c’est la règle, quand les bienheureux Buddhas font voirie sourire (19)... Rire du Buddha. Prédiction de la Pratyêhahodhi.
1 Marîcüadrçâ : au lieu de cette expression, il y a, dans le Çî'aprablia, f/ajakarnasadrçâ, « semblables à l’oreille de l'éléphant. » Ce terme a, sans doute, un sens allégorique qui m'échaiipe.
2 Le Çilaj'rabba ajoute « au temps cbaud ».
2 « Bien douces » (susràdu) n’est pas dans le Çitapr. bha.
■* Vrasuda, tib. dad.
* Le tibétain ajoute ici, et seulement dans Sûxmalvàg ; « comme un arbre dont on aurait coupé la racine ».