ÇIVl
Le bienheureux Buddha (1)... résidait à Çràvastî, à Jètavana, dans le jardin d’Anâtliapindada.
Or, en ce temps-là, à Çràvastî, il se tenait deux (grandes) réunions des Bliixus, rune à la pleine lune (du mois) d’AsadhaÇ à l’entrée de la saison des pluies; l'autre à celle (du mois) de Kartika^. Là, les Bliixus récurent leurs vases à aumônes, font la lessive de leurs manteaux, recousent leurs haillons.
Or, un des Bliixus désireux de recoudre son manteau, no pouvait parvenir à enfiler son aiguille et, avec des paroles lamentables, désolées, entrecoupées il disait : « Qui, dans le monde, aspire aux mérites religieux^ ? » Bhagavat, non loin de lui, se promenait dans le promenoir. Alors Bhagavat avec une voix profonde, douce, claire, pénétrante comme la voix du coucou (Kalavinka), et telle que le son de la timbale, étendit son bras semblable à la trompe de l’éléphant en disant : « C’est moi, Bhixu, qui aspire aux mérites religieux dans le monde. » Alors le Bhixu, entendant la voix de Bhagavat
1 Le huitième mois.
2 Le douzième mois.
3 Ou, traînante;.
< Le tibétain répète cette phrase une deuxième fois.
AVADÂNA-GATAKA IV, 4, (34)
douée de cinq intonations ^ fat tout éperdu; vivement, vivement, il saisit la main de Bhagavat, la posa sur sa propre tête et dit : « Bhagavat, c’est par cette main-, la tienne, que pendant trois Asanklijeya-kalpüs tu as accumulé le don, la moralité, la patience, l’héroïsme, le Dhvâna, la science. » Alors Bhagavat répéta encore ; [« C’est moi, Bhixu, qui dans le monde, aspire aux mérites religieux, n’est-ce pas ce que j’ai déclaré? » Et Bhagavat reprit ;] ^ «Bhixu, je suis insatiable de mérites; j’cii ai savouré la douceur, Bhixu; c’est pour cela que je ne suis pas rassasié de mérites. »
Alors les Bhixus eurent un doute et questionnèrent Bhagavat, celui qui ôte tous les doutes: « C’est une merveille, ô vénérable, (dirent-ils), que Bhagavat ne soit pas rassasié des sanskâras composés de mérites religieux. » Bhagavat répondit : « Qu’y a-t-il ici d’étounant, Bhixus, si maintenant le Tathâgata, ayant écarté les attachements (1~)... Perfection morale da Buddha... n’est pas rassasié des sanskâras composés de mérites religieux^? Ecoutez ceci, et tixez-le bien et dûment dans votre esprit ; je vais parler.
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, un roi appelé Çivi^ exerçait la royauté dans sa capitale Givighosâ. Or, le roi Çivi était croyant (8)... 11 se levait dès l’aurore, entrait dans l’aire du sacrifice, puis donnait de la nourriture à ceux qui avaient besoin de nourriture, des vêtements à ceux qui avaient besoin de vêtements; il faisait abandon de ses richesses, de ses grains, de son or et de son argent, de ses joyaux, de ses perles, de ses lapis-lazuli, de ses conques, de ses pierreries®, de son corail, et jamais il ne venait à être rassasié des sanskâras composés de mérites religieux. 11 entrait dans le gynécée et donnait à la population du gynécée des aliments et des vêtements ; il en donnait aux jeunes princes, aux ministres, aux soldats, aux officiers de l’armée, aux habitants des villes et aux gens de la campagne.
1 Le mot du texte est « membre » (aùga lib. yan-lag).
2 Expression singulière, évidemment figurée, pour désigner l'effort personnel, volontaire. Le Ms. porte prânind, qui signifie « être vivant » et est impossible. Seulement prâninâ ferait songer à prdnena « par la vie » ; ce qui serait assez séduisant : mais le tibétain a phyag « main ». D'ailleurs le geste du Bhixu indique qu'il faut lire pdnind « par la main ».
3 Ce qui est entre crochets manque dans le Ms. et se trouve seulement dans le tibétain; il doit y avoir une omission dans le Ms. sanskrit.
^ Punyamayai : sumskarai
Le tib. rend ce nom par ji-ldan « qui possède le calme «, ailleurs (dans le Kar.na-Çataka) par jin-ldan, ce qui pourrait correspondre à un sanskrit xetravali.
* Ou « de ses cristaux », c'est le mot çilâ, rendu en tibétai.i par man-çe/, « verre, crist d ».
ANNAI.es du MUSEE OUIMET
Le roi Çivi se dit alors : Parce (moyeu) tous les êtres Inmiaiiissont rassa siés, mais il reste les petits êtres. Gomment s’y prendre pour les rassasier ? Il avait sacrifié tout son bien ; il n’avait pour tout vêtement qu’un langouti L Il lui vint à l’esprit qu’il lui restait son corps ; il fit donc cette réflexion : « Aux petits animaux, je livrerai mon propre corps. » Et avec un instrument tranchant, il se taillada son propre corps ; puis, choisissant un lieu où il y avait des moustiques piquants, il vint y exposer sa personne et resta là, les nourrissant de son sang comme il tût fait son fils unique et bien-aimé.
Or Çakra, le roi des dieux, a le privilège de voir et de connaître tout ce qui se passe au-dessous (de son ciil). Il se dit en lui-même : « Qu’est-cc que le roi Çivi fait donc ainsi en faveur des êtres? Est-ce par pitié? Il faut que je tâche de le savoir. » 11 prit donc la forme d’un vautour do la couleur de l’encre qu’on obtient en broyant de l’anjana, se présenta devant le i\ i Çivi et se mit à l’attaquer à coups de bec. Le roi ne trembla pas ; bien plus, regardant le vautour avec des yeux agrandis par l’amour fma/frÇ, il lui dit : « Mon cher, tout ce que tu veux avoir de mon corps, prends-le, je te le donne. » A ces mots, Çakra, le roi des dieux, gagné^, prit la forme d’un brahmane et se tenant devant le roi dit : « Bien ! maître de la terre, donne moi tes deux yeux. » Le roi répondit : « Grand Brahmane, prends ce qui est à ta convenance ; il n’y a nul empêchement de ma part. »
Alors Çakra, réjoui dans une mesure plus grande encore, dépouilla la forme de brahmane et, paraissant sous sa forme propre, il exhorta le roi en lui disant : « Bien ! bien ! maître de la terre; ta pensée est ferme, ton vœu (pranidhi) est inébranlable ; ta compassion envers les êtres a atteint le but, puisque tu es intrépide dans les lois (conditions) qui [)roduisent la terreur. 11 ne se passera pas longtemps avant que tu revêtes, grâce à cette fermeté dans tes déterminations, la Bodhi suprême au-dessus de laquelle il n’en existe pas. » [A ces mots, Çakra, le roi des dieux disparut]
Bhagavat reprit : Que pensez- vous, Bhixus ! Celui qui, en ce temps-là, à cette époque, fut le roi Çivi, c’était moi. Déjà alors, je ne me rassasiais pas
* Je rends par cette expression indo-chinoise le mot Çdtaha auquel on donne la signification de «jupe, jupon ». La traduction tib. dit ; ^7 os (manteau, vêtement), ya-ciiy (la moitié d'une paire), ya cig est sans dojte un artifice |)our traduire plus énergiquement le sanskrit eka « un seul ».
* Avarjita .'que le tibétain rend par dga-var gyur-te, réjoui.
3 Cette phrase ne se trouve que dans le Üvàviniçati-avadàna.
AVADÂNA -ÇATAK.V IV, 4, (3i) 127
des sanskàras formés par les mérites roligieu.v, à plus forte raison maintenant.
En conséipicncc, Bliixus, voici ce qu’il vous faut apprendre ; faisons dos dons et réalisons des mérites religieux. Voilà, Dhi.xus, ce qu'il vous faut apprendre.
Ainsi parla Bhogavat (2).
Rapprochements et remarques
I. Ce texte se trouve textuellement reproduit dans le DvâviiTi7ati-.\vadâna, ou plutôt à la suite de ce recueil dans l'Epilogue dont il forme le commencement. Seulement il y est réduit à la deuxième partie, au récit du temps passé Le texte qui sert de préambule au récit du temps pi'éscnt dans l’Avadâna-Çat. n’y figure pas; il est remplacé par l’introduction habituelle : « Alors Bbagavat interpella le Bodhisattva jNlabâsattva Maitreya : « Ecoute, Maitreya, je dirai les avantages (et le) fruit du don. — Bien, Bbagavat. — Bbagavat reprit, etc... »
II. Le texte du Kalpalatâ-av. intitulé Subhâsita-jcâtakam,le neuvième de notre recueil, est une version assez abrégée du Çivi ; elle compte trente-cinq vers.
III. Il existe une autre version sanskrite du Givi-jâtaka ; elle se trouve dans le JâtakamâJà dont elle forme le deuxième texte.
IV. Le Çivi-Jâtaka fait partie du grand recueil pâli, dont il est le quatre cent quatrevingt-dix-neuvième texte, et du petit recueil Cariya-pitaka, dont il est le huitième. On le trouve encore dans le livre extra-canonique Milinda-prasna.
V. Au commencement du Dzang-lun (sage et fou) du Kandjour, se trouve l’histoire d'un roi de Çi-vi (Gi-vyi) aupi’ès duquel s’était réfugié un pigeon poursuivi par un faucon. Le rapace réclame sa proie, et le roi de Çivi, pour le satisfaire, en sauvant la victime, lui donne sa propre chair à manger. Ce pigeon était Viçvakarma et le faucon était Indra, le roi de Çivi étant naturellement le Bodhisattva.
VI. Les deux avant-derniers récits du Karma-Gâtaka sont aussi intitulés Çivi; le deuxième n’est qu’une version plus abrégée et un peu diflerente du premier. Indra, sous la forme d’un Ràxasa se présente au roi de Çivi qui est le Bodhisattva pour éprouver sa sagesse, 'l'out se passe- en entretiens qui font éclater la science du futur Buddha.
VIL On voit que la rencontre du roi de Çivi et d'Indra est un thème susceptible de toutes sortes de variations, l/idée fondamentale est l’épreuve du Bodhisattva par Indra.
ANNALES DU MUSEE GUIMET