‹ Avadâna-C̦atakaChapitre 81 sur 167 · MAITRAKANYAKA · texte numérisé non relu

MAITRAKANYAKA

— Ami des jeunes filles —

Le bienheureux Buddha (1)... résidait à Çrâvastî, à Jêtavana, dans le jardin d’Anâthapindada.

Là, Bhagavat adressa la parole à ses Bhixus en ces termes: Bhixus, Brahma est avec les familles (111). S>ûira sur la 'piôié filiale.

^ Il faut sans doute lire Ddna-Kathâ,

ANNALES DU MUSEE GUIMET

Lorsque Bhagavat eut prononcé le Sùtra, les Bliixus ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha, celui qui ôte tous les doutes : « C’est une chose merveilleuse, ô vénérable, que Bhagavat sache si bien célébrer l’obéissance due aux père et mère ! »

Bhagavat dit : « Qu’y a-t-il de merveilleux si le Tathâgatha (17)... Perfection morale du Buddha... célèbre l’obéissance due aux père, mère et guru? C’est que, dans le temps passé..., pour avoir fait à ma mère une bien petite offense, j’ai subi de grandes douleurs. Ecoutez (comment) cela (est arrivé), et fixez-lebien et profondément dans votre esprit. Je vais parler.

Autrefois, Bhixus, dans les temps lointains du passé, il y avait, dans la ville de Bénarès, un grand marchand \ riche (9)... 11 épousa une femme ^ de la même tribu que lui (6). Mariage stérile... il ne lui naissait pas d’enfants (11)... Manière d’obtenir des enfants... Quelqu'un lui avait donné ce onseil : S’il te naît un fils, il faudra lui donner un nom de fille ; par ce moyen, il aura une vie plus longue. Sans fils, désireux d'un fils, il invoquait Giva, V'aruna... après huit ou neuf mois, elle accoucha.

Un fils naquit, beau, admirable, plein de charmes, blond, de la couleur de l’or, avec une tète comme un parasol, des bras pendants, un front large, des narines saillantes, des sourcils réunis, un nez élevé, doué, en un mot, de toutes les qualités extérieures de la beauté.

A sa naissaAce, on célébra une grande fête de naissance, et on procéda à l'adoption d’un nom. Quel sera le nom du jeune garçon, messeigneurs? Les parents dirent : Ce jeune garçon est le fils de Mitra et (d’une ?) jeune fille (Kanyâ). Ainsi, Messeigneurs, que Maitrakanyaka^ soit le nom du jeune garçon.

Le jeune Maitrakanyaka fut confié à huit nourrices (7)... Education brillante et iirospère.

Quant au père, il se rendit sur l’Océan et y trouva la mort.

Quand Maitrakanyaka fut devenu grand, il dit à sa mère : a Mère, du fruit de quel travail notre père vivait-il ? » La mère répondit : « Mon fils, ton père

1 Son nom (Mitra) est donné plus bas. — LeDivya-av. l'appelle à/trtda, puis Mitra; l’Avadana-kalpalatà l'appelle Maitra.

* L’Avadàna-kalpalatâ l'appelle Vasundharâ.

i* Ce nom doit signifier « qui a l'amitié des jeunes filles »; ce que justifie la suite du récit.

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était marchand de l’intérieur (?) V » Elle s’était dit : Si je lui avoue que c’était un marchand qui naviguait sur l’Océan, il pourrait bien quelque jour descendre aussi sur l’Océan et y trouver la mort. C’est pour cela qu’elle fit de lui un marchand de l'intérieur. Le premier jour, il gagna quatre kârsâpana et les mit entre les mains de sa mère, en lui disant : « Mère, avec cela assiste les Gramanas, les Brahmanes, les malheureux, les mendiants. »

Cependant quelqu’un lui dit : « Ton père tenait une boutique de parfums. » Et lui, quittant l’état de marchand de l’intérieur, prit une boutique de parfumerie ; il gagna huit kârsâpâna et les remit aussi à sa mère.

Quelqu’un lui dit alors : « Ton père était orfèvre (hairanika). » Et lui, quittant sa boutique de parfumerie, en prit une d’orfèvrerie. Dès le premier jour, il gagna seize kârsâpana et les remit aussi à sa mère ; le deuxième jour, il en gagna trente-deux et les remit toujours à sa mère.

Cependant les orfèvres devinrent jaloux et, comme ils connaissaient toutes les professions du pays, ils lui dirent : « Maitrakanyaka, pourquoi exerces-tu une profession contrairement à la loi ? Ton père était un négociant maritime. Qui t’a engagé dans une profession inférieure ? »

Excité par les paroles des orfèvres, il vint trouver sa mère et lui dit : « Mère, voici ce que j’ai appris ; notre père était un négociant maritime : avoue le. Moi aussi je naviguerai sur l’Océan, n La mère lui répondit : « C’est vrai, mon fils : mais que (veux-tu), enfant? Tu es mon fils unique, ne m’abandonne pas pour aller sur l’Océan! » Mais lui, entraîné par des compagnons méchants que l’envie dominait, ne revint pas sur son dessein.

Alors, sans tenir aucun compte des paroles de sa mère, il fit publier à son de cloche, dans la ville de Bénarès, l’avis suivant : « Ecoutez, respectables marchands qui habitez la ville de Bénarès, le marchand Maitrakanyaka va partir pour une expédition. Que ceux d’entre vous qui se sentent la force de venir à la mer avec le marchand Maitrakanyaka, apportent avec eux, sans être tenus de payer aucuns droits de douane, de fret ou de passage, les marchandises propres à un voyage maritime. »

Là-dessus, après avoir accompli tous les actes de félicité, de bénédiction, de prospérité pour les voyages, il se dirigea vers l’Océan, entouré de cinq

* Okkarika, lib. yul tson-pa, « marchand du pays, de la terre ferme ».

ANNALES DU MUSEE GUIMET

cents marchands, en y faisant porter les marchandises propres à une expédition maritime, des chars, des voitures, des seaux, des corbeilles, des chameaux, des boeufs, des ânes. Sa mère, le cœur troublé par l’affection, le visage inondé de larmes, embrassant ses pieds, lui disait : « Mon fils, ne m’abandonne pas pour descendre sur l'Océan ! » Mais elle avait beau le supplier par des paroles dont l’émotion ari'êtait l’expression; sa résolution était prise. Du pied, il frappa sa mère à la tète, et, suivi des marchands, il se mit en route, pendant que sa mère lui disait : «Mon fils, puisse le fruit de cette action ne pas mûrir pour toi ! » .

. Voyant successivement passer sous ses yeux les villages, les bourgs, les capitales royales, les villes, il arriva à la mer. Pour 500 purânas, il obtint un transport ; et, prenant un équipage quintuple, consistant en pompiers, rameurs, pêcheurs, vigie, pilote, après trois proclamations, il s’avança sur l’Océan. Cependant, Makara, de la race des poissons, apporla la calamité à l’embarcation, et Maitrakanyaka, s’attachant à une planche, atteignit la terre ferme.

Alors, furetant sur la terre ferme et voyant, à peu de distance, une ville appelée Ramanaka, il se dirigeait vers elle, quand quatre Apsaras en sortirent, belles, admirables, charmantes; elles lui disaient ; « Viens, Maitrakanyaka, sois le bienvenu ; voici notre maison d’aliments, notre maison de breuvages, notre maison de vêtements, notre maison de nuit, pleines de toutes sortes de pierreries, de lapis-lazuli, de conques, de cristal, de corail, d’or et d’argent. Entre, nous nous livrerons au plaisir. » — Lui, goûta le plaisir avec elles, pendant plusieurs années, comme un homme qui a fait des actions pures, qui a pratiqué des vertus (en rapport avec ces jouissances). Elles l’empêchent de continuer son chemin vers le sud; mais lui, lorsqu’il se voit arrêté dans sa marche vers le sud, considérablement afriigé, se remet en marche.

En continuant son voyage vers le sud, il aperçoit la ville de SadâmattamL Arrivé à la porte, il en voit sortir huit Apsaras, plus belles, plus admirables, plus charmantes (que les précédentes). Elles lui disent: «Viens, Maitrakanyaka, sois le bienvenu ! Viens, etc... » Elles l’empêchent de continuer sa marche vers le sud. Du moment où il en est empêché, il éprouve un profond chagrin et se met en marche.

* Ecrit ici Sadâryattam, plus loin Sadâmantam, La vraie leçon Sadâmattam est rendue en ‘ibélain par rtag-tu myon « toujours en joie » et par rtag-tu-myos « toujours ivre ». '

AVADÂNA-ÇATAKA IV, 6, (3G)

Eli allant dans la direction du sud, il aperçoit une ville nommée Nandana. Arrivé à la porte, il en voit sortir seize Apsaras, plus belles, plus admirables, plus charmantes (que les précédentes). Elles lui disent : «Viens, Maitrakanyaka ! Sois le bienvenu ! Viens, etc... » — Elles l’arrêtent ainsi dans sa marche vers le sud. Lui, quand il se voit arrêté, dans sa marche vers le sud, se fatigue de ce séjour et repart.

En avançant toujours dans la direction du midi, il aperçoit un palais appelé Brahmottara. Arrivé près de la porte, il en voit sortir trente deux Apsaras plus belles, plus admirables, plus charmantes (que les précédentes). Elles lui disent : « Viens, Maitrakanyaka, sois le bienvenu. Viens, etc... » Elles l’arrêtent dans sa’marche vers le sud. Du moment où il se sent arrêté dans sa marche vers le sud, il se fatigue^ de ce séjour et se remet en route.

A mesure qu’il avançait dans la direction du sud, sou désir s’accroissait. Enfin, en avançant toujours, il aperçoit une ville en fer, il y pénètre ; à peine y est -il entré, et la porte est-elle refermée sur lui que, allant plus avant, il voit un homme de grande stature, sur la tête duquel repose une roue en fer, rougie au feu, brillante, semblable à une flamme. Le pus et le sang qui dégouttent de la tête de cet homme forment sa nourriture.

Maitrakanyaka questionna cet homme : « Eh ! homme, lui dit-il, qui es-tu ? » — Il répondit : «Je suis un homme qui a offensé sa mère. » — A peine eut-il prononcé ces paroles que l’action de Maitrakanyaka se dressa devant lui : «Moi aussi, se dit- il, j’ai offensé ma mère; c’est par cette action que j’ai été entraîné jusqu’ici. »

A ce moment, dans cette ville, une voix sortie des airs se fit entendre : « Que ceux qui sont liés soient délivrés, que ceux qui sont libres soient liés! » — A peine ces paroles furent-elles prononcées que le disque disparut de dessus la tête de cet homme et parut sur la tête de Maitrakanyaka.

Alors, cjt homme, ayant vu que c’était Maitrakanyaka qui mettait fin à ses douleurs, lui dit :

Après avoir passé par Ramanaka, par Sadâmatta et Nandana,

Et par le palais de Brahmottara, comment es-tu venu ici ?

Maitrakanyaka dit :

ANNALES DU MUSEE GUIMET

Après avoir passé par Ramanaka, par Sackâmatta et par Nandaua,

Et par le palais de Brahmottara, je suis venu ici par curiosité.

Car le Karma nous entraîne bien loin,

Le Kai’nia fait sentir son action de loin.

Le Karma entraîne irrésistiblement au moment où l’acte est mfir C’est parce que l’acte a mûri que cette roue se meut sur ma tête,

Cette roue rougie au feu, enflammée, le fléau de ma vie.

L’homme dit :

Animé d’une pensée coupable, tu as maltraité ta mère.

Tu lui as frappé du pied la tête; et voici le fruit de ton action.

Maitrakanyaka dit :

Combien d’années posera-t-il sur ma tête, ce disque brûlant, enflammé, fléau de ma vie?

L’homme dit :

Pendant soixante mille et soixante fois cent ans.

Ce disque brûlant sera sur ta tête.

Maitrakanyaka dit :

O homme, quelque autre viendra-t-il ici?

L’homme dit :

Celui qui aura commis une action semblable (viendra après toi).

Alors Maitrakanyaka, vaincu par la douleur, (mais) faisant naitre en luimême la compassion envers les êtres, dit à l’homme : « O homme, je désire porter cette roue sur ma tête à cause de tous les êtres ! Que nul autre, auteur d’un acte pareil, ne vienne ici ! » A peine ces paroles furent-elles prononcées, que la roue, s’élevant au-dessus de la tête du Bodhisattva Maitrakanyaka, à la hauteur de sept arbres Tâla, resta suspendue en l’air ; quant à lui, étant mort, il renaquit dans le séjour des dieux du Tusita.

Bhagavat dit : «Que pensez-vous, Bhixus ? Celui qui, en ce temps-là, à cette époque-là, fut Maitrakanyaka, c’était moi. Parce que j’avais déposé les kârsâpana entre les mains de ma mère et les lui avait remis, par la maturité

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de cet acte, j’ai goûté le bien-être dans quatre grandes villes ; parce que j’avais fait subir à ma mère ce mauvais traitement, j’ai, par la maturité de cet acte, enduré de si grandes souffrances.

En conséquence, Bhixus, voici ce qu’il vous faut apprendre ; c’est ceci : Nous respecterons nos père et mère et nous ne leur ferons pas d’injures ; ainsi, nous n’aurons pas les torts de Maitrakanjaka, homme vulgaire, et nous aurons la multitude des avantages de ce même (être) devenu fils de dieu. Voilà, Bhixus, ce qu’il vous faut apprendre.

Pourquoi cela ? C’est que, Bhixus, un père et une mère se donnent du tourment pour leur fils ; ils le font boire, le font manger, lui donnent du lait, lui font connaître les richesses du Jambudvîpa. Si un fils prenait sa mère dans un bras et son père dans l’autre et qu’il les portât pendant cent ans, ou que, sur cette grande terre, en faisant les plus grands efforts, il les établît dans la majesté et le pouvoir suprême sur les provinces du Sud (Dekkhan) où abondent les perles, le lapis-lazuli, les conques, l’or, l’argent, l’émeraude, le corail, le galva ; s’il leur apportait, en un mot, tout ce qu’un fils peut apporter de bienfaits et de soulagement à son père et à sa mère, il ne ferait pas plus que celui qui, ayant un père et une mère incrédules, les amène à la foi, les y convertit, les y introduit, les y établit solidement; qui, ayant des parents peu moraux, ou envieux, ou doués de peu de connaissance, les amène à la moralité, à la libéralité, à la générosité, à la perfection de la connaissance, les y convertit, les y introduit, les y établit solidement ; oui, celui-là fait pour son père et sa mère autant que celui qui leur apporte le plus de bienfaits et de soulagements.

Ainsi parla Bhagavat (2).

Rapprochements et remarques

1. Le Maitrakanjaka est le dernier récit du Divja-Avadâna et le 24^ de l’Avadâna- Kalpalatà, très développé et luxuriant dans le premier de ces recueils (il occupe les pages 586-009 dans l’édition Gowell-Neil), très resserré dans le deuxième (il j compte environ 00 vers). Nous ne pouvons insister sur les différences, non plus que sur certains épisodes de ce récit qui se retrouvent dans des récits d’ailleurs différents. Mais il faut bien dire quelques mots de la version pâlie de ce Jâtaka,

2. Maitrakanjaka, sous le nom de Mitiavindaka, est le sujet de quatre Jâtakaspâlis, sel 82, 104, 369, 439. Les trois premiers ne sont que des abrégés à divers degrés du

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AN N A, UES •DU MUSEE GUI ME T

quatrième. Mittavindaka, lils de deux Srota-câpamia, manifestait de très mauvaises disl)ositions, qui ne tirent qu'empirer après la mort de son père. Il répondait grossièrement aux exhortations de sa mère, refusait de faire des dons, n’allait à la prédication de la loi que pour y dormir. Enfin il s’embarque en repoussant brutalement sa mère qui voulait le retenir. En mer, le sort étant tombé sur lui dans un moment difficile, on le jette à l’eau ; il s’accroche à une planche, atteint la terre ferme, passe par les quatre villes et arrive à' un enfer brûlant, où il prend la place d’un homme dont un disque tranchant coupe incessamment la tète. Lin fds de dieu visitant l'enfer lui fait comiaitre la cause de son supplice qui durera autant que sa vie, sans lui en i)réciser la durée.

I.e récit pâli, tout en reprodui.saiit le récit sanskrit, en diffère sur bien des points, et notamment par cette variante que Mittavindaka est non pas le Bodhisattva, comme Maitrakanyaka, mais un Bhixu du Buddha; c'est le « fils de dieu », visiteur des demeui’es infernales, qui était alors le Bodhisattva, c'est-à-dire le futur Buddha Çàkyamuni.

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