CHAPITRE VIII
lia royauté et la liberté.
Antagonisme de leur nature et de leur action.
Entre la royauté et la liberté il n’y eut jamais cette balance de compte qui se trouve dans l’histoire entre la royauté et le privilège. La royauté a dà plus à la liberté que la liberté ne lui a dû.
Privilège et royauté n’ont jamais pu exister, celuilà sans celle-ci, ni celle-ci sans celui-là.
La liberté, pour vivre, n’a jamais eu un besoin absolu de la royauté; la royauté, au contraire, toutes les fois qu’elle a été mise en péril par le monopole, a dû toujours, pour son salut, recourir à la liberté. 11 semble donc qu’elles auraient dû vivre comme deux sœurs, s’appuyant l’une à l’autre contre les aristocraties de la société , de l’État et de l’Église, leurs communes ennemies.
Forte, parce qu’elle est un principe; patiente, parce qu’elle est éternelle, la liherté ne marchanda jamais
LA ROYAUTE
sa part de dévouement et de sacrifices. Elle alla ainsi jusqu’aux jours suprêmes de 1781), où , de déceptions en déceptions, ayant étécontrainle de s’avouer qu’elle était dupe, elle dit au monde : « La liberté fera de soi. »
La royauté, elle, qui ne puisait sa force que dans son principe du droit divin , lequel est un mensonge , n’a eu pour la liberté ni affection ni droiture. Elle n’en a toujours fait qu’un instrument de règne, un pont pour passer un torrent , et que, le torrent passé , elle démolissait; mais un but de civilisation , jamais!
Aussi la France, avant 1789, n’avéit-ellô jamais joui de la plénitude de l’ensemble des libertés diverses qui constituent l’unité puissantè de ce mot : Liberté! Toutes et chacune d’elles avaient été mises par la royauté en perpétuel antagonisme : se guerroyant, se décrétant mutuellement d’inopportunité, d’impatience, d’incompatibilité; cherchant, sinon toujours à s’entre-détruire , tout au moins à se dominer. — Qui réclamait la liberté civile repoussait la liberté religieuse; qui voulait la liberté politique contestait la liberté sociale; et, plus d’une fois, toutes ces libertés ensemble ont crié haro sur la liberté de penser.
Pourquoi le caractère de notre sociabilité avait-il pris cette malheureuse direction? Pourquoi n’avaiton jamais pu se dire en France, avant 1789, que n’avoir pas toutes les libertés, toutes, c’était n’en avoir aubune, n’avoir pas la Liberté? C’est que, ne
voulant voir dans la liberté qu’un droit politique et de convention , la royauté en avait toujours fait l’un des bagages de la couronne, qu’elle en pouvait retirer ou y faire rentrer à la mesure de ses besoins et de ses caprices. Aussi , après bien des siècles de fonctionnement de cette prétention , la liberté, même au temps de sa plus grande efflorescence , semblait-elle ne pouvoir guère exister à titre de droit naturel, de droit commun. On la traitait comme un privilège : privilège pour une classe, pour un intérêt, pour un parti; écrit dans les lois, ou dominant dans les faits, il n’importe! toujours privilège! Sous ce rapport ^ les classes, les intérêts, les partis n’ont pas mieux valu que la royauté; ceux-là mêmesqui lui avaient le plus fait la guerre à cet endroit l’imitaient le plus en passant au pouvoir. Tant il est vrai que , relativement à la liberté , le pouvoir ressemble à un bandeau trop grand pour la tête qu’il ceiut; si grande que soit la tête, le bandeau glisse toujours sur les yeux.
La liberté et la souveraineté de l’homme sont de droit naturel.
Cette perversion de la liberté en privilège, du droit naturel en cette chose que le peuple , au moyen âge , avec ses instincts admirables , appela droit haineux ,
LA ROYAUTÉ
était venue de la pression logique des principes rigoureuxdu droit, que la royauté elle-même dut subir jusque dans les actes de son arbitraire.
A l’inverse de la royauté, la liberté est un principe et un droit; car elle est l’élément naturel et constitutif de l’essence et de la vie de l’homme, et la résultante nécessaire de ses rapports avec l’ordre, qui est l’essence et la vie de la société.
La liberté de l’homme fait nécessairement aussi sa souveraineté ; et c’est pour cela que souveraineté et liberté sont , comme droit et devoir, deux termes corrélatifs dont l’un ne peut aller sans l’autre. Qui est libre est souverain ; qui est souverain est libre.
Si l’homme était libre sans être souverain, sa liberté manquerait de sanction et de garantie ; une puissance quelconque la lui pourrait enlever. C’est par là que l’esclavage s’établit dans le monde.
Si l’homme était souverain sans être libre, sa souveraineté serait une fiction, une moquerie; elle manquerait des conditions virtuelles qui seules en légitiment la délégation, le consentement et l’exercice. Que fut le peuple-roi sous les Césars?
Le vieux Galba disait aux Romains que l’élection , ou l’exercice de la souveraineté , leur remplacerait la liberté. Le César chauve les trompait : la liberté est de tous les instants ; l’élection n’était que d’un jour. Ce jour passé , Rome retombait sous le joug. Aussi l’élection fut-elle vite abandonnée du peuple quand la liberté fut morte. L’élection passa à l’armée. Aux
mains des légions et des gardes du prétoire, elle n’était que la décision de la force et le concours à la tyrannie.
Ce ne fut plus alors l’élection qui tint lieu de liberté; ce furent la haine et le mépris.