I.A ROYAUTÉ
Dès ce moment la royauté eut la mesure de ce qu’elle pourrait entreprendre avec la bourgeoisie. Dans l’infatuation de son importance nouvelle, le bourgeois, en effet, se montra le premier jour ce qu’il devaitêtre jusqu’au dernier : — l’immolateurdu sens moral et des réalités sociales aux fictions et aux privilèges de son rôle politique.
.Malgré le succès obtenu dans sa première épreuve d’états généraux et sur une question qui tenait aux entrailles même de la société religieuse , uniques assises de la société féodale, la royauté se fôt peut-être montrée eu disposée à la renouveler*, mais les nécessités de plus en plus impérieuses de la couronne , dont le trésor était en déficit continuel , et dont l’autorité, de plus en plus envahissante, était contestée à la fois par les châteaux et par les cités, se chargèrent de lui forcer la main. Voici par quel cours tout-puissant des choses la convocation des états devint un principe constitutif de la monarchie, en matière de gouvernement et de subsides.
« Philippe le Bel , dit Pasquier, avait innové oer- « tain tribut... qui fut cause que les manants et ha- « bitants de Paris, Roues et Orléans, se révoltèrent « et mirent à mort tous ceux qui furent députés « pour la levée de ces deniers; et lui encore, à «su « retour d’une expédition contre les Flamands, veu- « lut imposer une autre charge de six deniers pour « livre de chaque denrée vendue. Toutefois, on ne « lui voulut obéir. »
L’embarras du roi n’était pas de venir à bout de ces révoltes de manants; il avait pour cela ses hommes d’armes et ceux des féodaux , toujours bien aises de guerroyer contre les villes qui s’étaient tirées de leurs mains. L’embarras du roi était d’en avoir de l’argent. Et comment y parvenir, puisque les communes , en suite de leur affranchissement , ne pouvant plus être imposées par les assemblées du baronnage , lequel ne représentait que lui-même, avaient le droit de refus «t de résistance ?
. Ici apparaît dans son vrai jour le rôle prépondérant et formaliste des légistes, dans le double travail de l’abaissement des communes et de l’accroissement du tiers-état pour la constitution de l’absolutisme centralisateur de la royauté.
« Par l’avis d’Enguerrand de Marigny, grand su- « perintendant de ses finances, continue Pasquier, a le roi, pour obvier à ces émeutes , pourpensa d’ob-
* tenir cela de son peuple avec plus de doaœur. Car,
* s'étant fait sage par son exemple et voulant faire « un nouvel impôt , il fit ériger un grand échafaud « dans la ville de Paris; et, par l’organe d’Enguer- « rand, après avoir haut loué, la ville, l’appelant « chambre royale , en laquelle tes rois anciennement « prenaient leur première nourriture, il remontre « aux syndics des trois états les urgentes affaires qui « tenaient le roi assiégé pour subvenir aux guerres âc « Flandre, les exhortant de le vouloir secourir en « celle nécessité puWqne où il allait du fait de tous. »
LA ROYAUTÉ
Le succès de la convocation des états et du discours d’Enguerrand deMarigny, pour subvenir aux guerres de Flandre , fut aussi complet que l’avait été celui de la convocation des états et du discours de Pierre de Flotte , contre les prétentions de la papauté.
Il est bien vrai qu’on demandait à la bourgeoisie de France des subsides pour écraser la bourgeoisie de Flandre ; il est bien vrai aussi que les communiers de la liberté française allaient être rués contrelescommuniers de la liberté flamande, et que cette nécessité publique , où il allait du fait de tous, n’était que la nécessité royale et féodale, où il n’allait que du fait de la couronne et des fiefs ; mais comment la bourgeoisie, qui , de ville à ville et de métier à métier, s’entre-délestait très-cordialement, eût-elle compris que la liberté était partout solidaire dans le monde? que l’esprit fécond d’universalité devait l’emporter sur l’esprit étroit de nationalité ? qu’en frappant , au nom de la féodalité , sur la liberté flamande, elle préparait elle-même les coups dont, après la bataille de Rosebecque, la royauté, sous Charles VI , devait, par ses exécutions sur les bourgeois de Paris , frapper la liberté française? Et, d’ailleurs, l’eût-elle compris, comment les affranchis, les parvenus de la veille auraient-ils tenu contre la qualification ministérielle de chambre royale, de nourricière et berceuse des rois, donnée à Paris , leur grande ville ?
En liesse de si congratulantes flagorneries, la bourgeoisie consentit donc qu’une imposition fort gri'eve
fût levée par tout le royaume. « Et , ajoute le saa vaut historien , le premier coup d’essai se tourna « depuis en coutume, non tant sous Loys-Hutih, Phi- « lippe-le-Long et Charles-le-Bel , que sous la lignée « des Valois. »
§ iv.
Réaction de la royauté contre la liberté politique.
C’est dans les états de 1314 qu’il aurait été déclaré qu’aucun subside ne peut être imposé sur les peuples que du consentement des gens d’état.
Passée en loi fondamentale des rapports de la royautéavec lesdroits du.peuple , cette maxime , loyalement pratiquée, aurait pu suffire à l’établissement etau progrès des libertés publiques. Octroi de deniers, en effet, est le corollaire obligé de redressement de griefs ; et ceux qui donnent ce qu’ils veulent et comme ils veulent sont toujours, en définitive , copartageants pour une bonne part de l’autorité souveraine. Mais c’eût été plus que la royauté ne voulait concéder.
Ayant subi, plus que consenti, la maxime de l’assemblée de 131 4, elle travailla de son mieux à la réduire en l’état de lettre morte, tout au moins de droit illusoire.
D’abord elle se fit de l’altération des monnaies un moyen facile de se procurer des finances sans recourir aux trois ordres pour l'rapperdesimpôts. Ensuite elle éloigna le plus possible les époques de la convocation
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des états, qu’elle réduisit aux nécessités les plus absolues: — soit, par exemple, lorsqu’à bout d’expédients et d’altérations monétaires il n’y avait plus moyen de faire entrer un denier an trésor; soit pour maintenir la tranquillité, troublée par des querelles, de régence comme après la mort de Louis XI , ou de religion comme sous Charles IX et Henri III ; soit simplement pour réprimer le luxe effréné des vêtements, comme en 1329 sous Philippe de Valois; soit, aux jours de nos désastres , alors que , séparant la royauté du royaume, il fallait dégagée l’intérêt territorial de celui-ci, compromis par la parole de celle-là, comme sous le roi Jean après les hontes de Poitiers; sous Louis XII , après les déroutes de Séminare , de Cérignolles et le désastre de Garigiiano , et , sous François I er , après la défaite de Pavie.
La royauté trouva que c’était encore trop; elle ne connut ni cesse ni repos qu’elle n’eût finalement tué et mis sous une triple pierre sépulcrale celte pauvre liberté politique.
Il est juste de dire, toutefois, qu’elle fut souvent aidée dans cette besogne par la nation elle-même. C’est ainsi que , fatiguée de toutes les impuissances politiques et de tous les désordres qui avaient suivi le soulèvement des métiers du prévôt Marcel sous le roi Jean, des maillotins et des éeorcheurs de Caboche sous le règne de Charles VI, la nation laissa établir des tailles générales sans la convocation et le consentement des étals. — Lâcheté des ancêtres contre la-
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quelle les descendants réagissent el qu’ils payent de leur sang ! Germe d’abus facilités , à la commodité desquels les gouvernements se laissent prendre , mais qui les ronge d’une plaie secrète dont ils meurent.
En quoi donc la royauté, qui rencontrait de pareilles lâchetés sur sa route, pouvait-elle se trouver sérieusement menacée , ou même seulement gênée par la liberté politique ? .
Fictions ôt impuissance de la liberté politique.
La liberté politique n’était qu’une fiction , parlant qu’une impuissance; seule l’omnipotence royale était une réalité toujours à l’œuvre.
Si, nonobstant la fameuse ordonnance de Philippe le Bel contre les attroupements pour fait de monnaies fausses, le populaire et les métiers entrent en sédition , comme il arriva aux états tenus durant la captivité du roi Jean ; si la bourgeoisie , conduite par le prévôt Marcel, a quelques velléités de république, que, par peur du populaire, elle va mettre aux genoux du roi Charles de Navarre , comme, plus tard, une autre bourgeoisie, conduite par le banquier Laffitte, s’en ira, toujours par peur du peuple, se remettre aux mains de Philippe d’Orléans, que pouvait importer à la royauté ? N’avait-elle pas alors, ce
LA ROYAUTÉ
qu’elle a toujours eu depuis, ses partisans royaux, qui, se faisant plus peuple que le peuple, le poussaient aux excès , créaient par l’anarchie les nécessités du despotisme, et, dans le sang versé par les réactions de la royauté et de la noblesse , étouffaient pour des siècles toutes les libertés, et enterraient sous les ruines du privilège politique les privilèges mêmes de la cité et du travail ?
La royauté se trouvait-elle bien compromise aussi parce que , dans les états généraux tenus en 1 484 pour la régence de la dame de Beaujeu , un député de la province de Normandie faisait entendre ces paroles, qui se trompaient d’heure, et quiç avant de passer à l’état, non do fait, mais seulement d’axiome politique et social, devaient dormir quatre siècles encore à l’état d’utopie et d’excentricité déclamatoire :
« Dans l’origine , le peuple souverain créa des rois a par son suffrage... Les princes sont institués non « afin de s’enrichir aux dépens du peuple, mais « pour, oubliant leurs intérêts, enrichir et faire avan- « cer la chose publique. Il n’v a que des flatteurs « qui attribuent la souveraineté au prince, laquelle « n’existe que par le peuple... La chose publique n’est « que la chose du peuple; c'est lui qui l’a confiée « aux rois. Quant à ceux qui l’ont possédée de toute « autre manière, ils n’ont pu être réputés que des « tyrans ou des usurpateurs du bien d’autrui. C’est « au peuple, qui l’a donnée, que la chose du peuple «, doit revenir ; or, j’appelle peuple, non point la popu-
» lace ou seulement les sujets du royaume , mais les « hommes de tous les états , même les princes. »
Qu’importaient, en effet, ces vaines déclamations au nom des principes de la souveraineté de droit?
Est-ce que les représentants du souverain de droit , les députés du peuple, ne continuèrent pas à ne pouvoir parler au souverain de fait qu’à genoux et découverts?
Est-ce que la royauté n’avait pas alors, comme elle les a eu depuis , ses théoriciens de droit héréditaire et de droit électif combinés et amalgamés de droit divin, d’après les paroles mêmes d’une oraison de la cérémonie du sacre ? — une grande autorité à laquelle il n’y avait rien à répliquer, sous peine de la hart et du bûcher !
Et qu’avait encore la royauté à se tourmenter de ce que messieurs du Tiers portaient leur fertilité d’innovations jusqu’à demander pour le peuple, « jadis nommé Francs, et dores, par sa misère ex- « trême, de pire condition que les serfs, » la suppression des tailles, la diminution de l’armée, l’abolition des pensions, la réforme de l’ordre judiciaire, l’annulation des sentences rendues par commissaires, la diminution des droits de douanes , enfin la convocation des états généraux tous les deux ans?
Qu’importait à la royauté que les députés de ses bonnes villes lui fissent entendre leurs doléances et remontrances : — sur lesexemptionsinnombrablesd’impôts octroyées à la haute bourgeoisie, sous prétexte de
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fonctions municipales; — sur les supurlélatioiis administratives, se multipliant saus cesse pour les besoins d’argent auxquels elles subvenaient par les pots-devin , comme elles ont continué depuis par besoin de se faire des créatures': choses qui développent également chez les peuples cette passion des emplois et des places qui est à la fois source de servitude pour ceux qui les obtiennent et source de révolutions pour ceux à qui on les refuse ; — • sur l’inégalité des taxes, qui , par les immunités des riches, mettait tout à la charge des pauvres; — sur la vénalité des titres et des emplois de la magistrature; « car, disaient-ils, qui vend « office vend justice, ce qui est infâme? »
La royauté en était quitte ( et rarement elle y manquait) pour faire publiquement bon accueil à ce bruyant bagage de doléances et de remontrances bourgeoises. Elle allait même jusqu’à témoigner une joie et une effusion non moins bruyantes pour l’indépendance de parole dont on usait avec elle. Mais , après avoir dit : « Nous aimons mieux avoir affaire à des « Francs qu’à des serfs, » en quoi se trouvait-elle le moins du monde empêchée de continuer son métier, en la forme et le fond , tel qu’olle l’avait pratiqué jusque-là ? Les rois mêmes que l’histoire écrite autrefois nous a donnés pour les meilleurs se génaient-iis beaucoup pour mettre le pied où les rois qui passent pour les plus mauvais avaient mis le leur?
Qui a achevé de fonder la vénalité des charges et d’en faire comme un article de la constitution monar-
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chique de )a France? N’est-qp point le roi Louis XII? et cela l’a-t-il empêché d’être surnommé Père du peuple?
Qui, à la vénalité temporaire des offices, a substitué, aussi par vente, l’hérédité? N’est-ce'pas Henri IV ? et Henri IV faisait bien autre chose !
Contrainte de justifier des recettes et des dépenses par l’exhibition des rôles , la royauté se gêna-t-elle jamais pour fournir des rôles manifestement faux? L’indignation des états de 1484, par exemple, l’ernpêcha-t-elle d’en recevoir un vote de subsides de 1 ,200,000 livres pour la couronne ( 0 millions environ de notre monnaie)? ce qui valut aux députés, de la part du chancelier, ce compliment qui n’était vrai qu’à demi : « Vous êtes des .sujets très-’ libres, qui « avez toujours secouru le roi el la république avec « le zèle le plus ardent. »
La royauté eut-elle honteausside fomenter des désordres et des haines dans les six nations d’état pour rendre illusoire la nomination des douze membres du çpnseil chargés de l’examen des rôles ? pour que , dans la répartition des tailles, chacun luttât au profit de sa province et tâchât de lui faire supporter le moins de charge pour accabler d’autant les autres? Ne finit-elle point par lasser l’assemblée qui, désunie par les rivalités de clocher et par les questions d’argent, se retira, réduite à s’avouer qu’on s’était joué d’elle après en avoir obtenu le consentement de l’impôt, et qu’elle avait trahi les droits du peuple que, par ferment, elle s’était obligée à défendre, pour
LA ROYAUTÉ
ne servir que les intérêts besogneux de la royauté, envers qui, en ce temps, nul serment ne la liait?
Et ces fameux états de 1484 n’auraient point donné cette désolante preuve de l’impuissance de la liberté politique, lorsque, n’étant pas un pouvoir, elle ne peut se faire obéir, impuissance doublée de leur propre incapacité et couardise, qu'eussent importé encore à la royauté ces redondants appels à l’électivité de la couronne et à l’égalité des races? Est-ce que Charles VIII, mourant sans enfants, ne sera pas remplacé de droit par son cousin Louis d’Orléans, qui prit à la fois son trône et sa veuve? et Louis XI! , mourant à son tour sans postérité successible de son mariage peu moral, ne sera-t-il pas remplacé par son gendre et neveu François l* r , ce gros garçon qui perdra lotit ? La liberté de l’homme et du travail en demeura-t-elle moins courbée sous les servages de la glèbe et du métier; la liberté civile et individuelle moins soumise à tous les arbitraires préventifs de l’incarcération et à toutes les abolitions des droits de la commune? Les emplois en furent-ils moins accrus et vendus , les fonctions judiciaires moins mises à l’eucan, les paysans moins écrasés par la taille, qu’ils supportaient seuls, et dont, par les exemptions de la haute bourgeoisie et de la noblesse , le poids allait toujours doublant? Les charges féodales qui disparaissaienten étaient-elles moins remplacées par des charges plus lourdes? et les serfs échappés de la glèbe féodale ne devenaient-ils pas ainsi autant de serfs du fisc royal?
Que, dans les états de 1614, lesderniers qui furent couvoqués avant 89 , un député du Tiers se permette de dire aux deux ordres de la noblesse et du clergé : « La France est notre commune mère, qui nous a « tous allaités de sa mamelle; messieurs do l’Église « sont les aînés, les nobles sont les puînés, et nous, « le tiers-état, nous en sommes les cadets; traitez- « nous donc comme des frères cadets et comme étant « de la maison , et nous vous honorerons et aimeu rons'; » eh bien! est-ce que la royauté, assaillie par les éclats de la grande colère de la noblesse et du clergé, ne sera point invoquée comme arbitre et priée « de remettre à leur place ces hommagers , ces « justiciables des deux premiers ordres , ces bour- « geois, marchands et artisans, qui les avaient tel- « lement abaissés que de se prétendre avec eux dans « la plus étroite société qui soit parmi les hommes, « qui est la fraternité? Rendez-leur, Sire, le jugement, « disaient-ils; et, par une déclaration pleine de jus- « lice, faites-les mettre en leur devoir et reconnaître « ce que nous sommes et ce qu’ils sont, et quelle « différence il y a entre eux et nous? »
Or, celle différence , avaient dit précédemment les nobles et les prêtres, est « celle de valet à maître. » Les rois, en toutes circonstances, en diront-ils moins aussi que Dieu lésa fait maîtres absolus, et que tous les droits et tous les privilèges ne sont que des concessions de leur munificence et bonté?
L’histoire des fictions de liberté et des réalités de
LA KÜVADTK /. ' ! •*
dépendance, que la royauté mettait au fond du mécanisme représentatif, en sera-t-elle moins écrite tout entière dans ces paroles de Henri IV à l’assemblée des notables de Rouen , en 1 o9b : a Je ne vous ai pas « appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour « vous obliger d'approuver aveuglément toutes mes voit lontés? •
Il faut donc bien véritablement qu’entre la royauté et la liberté politique il y ait eu incompatibilité absolue de coexistence, pour que la première ait , sans relâche, poursuivi de mort la seconde! Cependant, comme on vient de le voir, la royauté avait toujours eu aussi bon marché qu’en 1302 et en 1314 de cette liberté discoureuse, qui savait si bien s’enivrer du retentissement de ses paroles vides; qui se dédommageait de la parcimonie, et même du défaut absolu des redressements , par la faconde et la bravacherie des remontrances; qui abandonnait la liberté d’action à qui lui laissait la liberté de parole , et qui , en toute circonstance, se prêta de si bonne grâce à toutes les perfidies de la couronne.
Ainsi il arriva aux états d’Orléans , qui furent un guet-apens contre les princes de la maison de Bourbon , et aux états de Blois , autre guet-apens contre les princes de la maison de Guise.
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$ VI
Violation de» principes et de» forme» de la liberté politique.
La royauté se borna quelque temps à altérer le principe et à vicier l’exercice de la liberté représentative.
Jusqu’à Louis XII , les élections avaient été faites indistinctement, non par ordre ou par état, mais entre tous les citoyens jouissant du droit de commune; ils ne formaient ainsi qu’une seule assemblée. Aux états de 1506, ce roi, qu’on a, un peu à trop bon compte , surnommé le Père du peuple , constitua une assemblée à part, une véritable chambre haute, qu’il composa de dignitaires et de fonctionnaires. Cette assemblée assista à la séance d’ouverture du discours royal , délibéra séparément et vota ensuite , comme l’eût pu faire une chambre de Pairs d’avant 1848, sur les vœux exprimés par messieurs du Tiers. Ce ne fut qu’après Le vote exprimé par les nummés du roi que les vœux proposés par les élus du peuple furent acceptés comme bons, justes et raisonnables .
L’usage du vote par des nommés du roi fut trouvé si commode que la royauté eut des velléités de s’en tenir là , et d’enlever au mécanisme monarchique la délibération par les élus - du peuple, comme un rouage
LA ROYAUTÉ
bruyant sans être utile. Ainsi, en 1558, après vingt années d’atrocités , de brigandages , de sang, de parlements inquisiteurs, de bûchers dressés partout pour crimes d’hérésie , Henri II , au lieu de convoquer la nation , n’appelle auprès de lui qu’une assemblée de notables, composée de prélats, de baillis, de sénéchaux , de maires , d’échevins et de présidents de parlement. Aussi l’un de ces derniers, au nom de sa compagnie, qui, dans ce précédent, voyait une usurpation future , remercia-t-il fort le roi de ce qu’il avait formé un quatrième ordre distingue des autres , l’ordre des magistrats. Après avoir envahi les droits de justice , les légistes se préparaient à monopoliser les droits politiques.
La malencontreuse issue d’une assemblée de notables tenue à Fontainebleau en 1560, et qui n’avait abouti qu’à un défi de guerre civile entre les protestants et les catholiques , représentés les uns par l’amiral de Coligny, les autres par le duc de Guise, ne permit pas à la royauté des Valois de recommencer l’épreuve; mais les états d’Orléans , qui en sortirent, lui servirent à faire rétrograder l’institution représentative par l’altération desformes qui en sauvegardaient l’unité. L’assemblée cessa d’être la réunion des trois ordres pour une délibération commune; chaque ordre forma une chambre , et dans chacune il y eut des divisions et des subdivisions d’opinions qui amenèrent la rédaction de cahiers opposés, non-seulement d’état à état, mais de fraction d’état à fraction d’étal.
Les orateurs en vinrent à de véritables pugilats oratoires : la noblesse déclama contre le tiers-état; le tiers-état serra la gorge à la noblesse et au clergé ; le clergé tempêta contre le Tiers et contre la noblesse.
La division amena la dissolution , comme elle entraîna plus tard celle des états de 1614, qui, dit le président Hénault , a sont les derniers que l’on ait « eus, parce qu'on en reconnut l’ inutilité , plusieurs « objets ayant été présentés , et tous ayant été con- « tredits suivant les intérêts différents des trois états . » Cette inutilité, et pour les mêmes causes de la division et du vote par ordre , aurait été reconnue aussi cent cinquante années plus tard , si , par leur fermeté et l’appui du peuple s’agitant derrière eux, les meneurs des états qui devinrent Y Assemblée nationale n’eussent déjoué ce piège des traditions de la royauté et de l’aristocratie.
La liberté politique ne fut pas plus heureuse dans les assemblées provinciales,' laissées par privilège à certaines contrées qui, après leur réunion à la couronne, avaient, sous le nom de pays d’états, conservé le droit d’administration locale. Elle n’y fut maintenue que pour tomber, sauf en Languedoc, entre les mains de l’aristocratie , au-dessous de ce que les étals généraux étaient devenus aux mains de la royauté. Les assemblées provinciales ne furent généralement qu’un instrument des tyrannies et des exactions de la noblesse dans ses luttes contre la couronne.
. t Ainsi , à son tour, pour avoir été un privilège , et
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n’avoir pu se transformer ni en droit ni en pouvoir, la liberté politique eut le sort de la liberté civile. Quand la noyauté put s’en passer, elle envoya les états généraux où elle avait envoyé les communes , le jour où elle n’en avait plus eu besoin.
§ VII
La liberté politique se réfugie dans tes parlements.
U y eut alors contre la royauté la reproduction de cet enseignement remarquable, à savoir : qu’il faut que la liberté, impérissable de sa nature, se retrouve toujours quelque part.
A Rome , sous les Césars , chassée du sénat et des comices, elle se réfugia , par l’élection, dans l’armée et jusque dans les cohortes prétoriennes, dont les Césars avaient fait cependant l’instrument de leur despotisme.
En France , chassée de la commune , elle s’était réfugiée dans le tiers-état , de qui la couronne avait fait l’exécuteur et l'héritier de la commune.
Chassée des états généraux , la liberté alla s’asseoir dans les parlements, faction envahissante du tiersétat , par qui la couronne avait laissé peu à peu partager avec elle l'usurpation des droits de la nation. Après avoir vaincu la liberté dans la noblesse, dans le clergé , dans la commune, dans te tiers-état , avec
l’aide des légistes , la royauté allait être réduite à la combattre et à la vaincre dans la personne même des légistes, ses anciens complices. < :
La lutte fut vive. Le parlement avait réuni en lui tous les droits , toutes les libertés dont il avait favorisé la ruine. Il semblait ne les avoir voulu tuer que pour s’en attribuer le monopole par leur résurrection, et il marcha contre la royauté les ayant tous derrière lui pour le soutenir. Le pouvoir légistatif, que la royauté s’était arrogé , allait échouer souvent contre le droit de remontrance , et parfois aussi de refus d’enregistrement. Il vint même un jour où le monopole royal faillit succomber sous le monopole parlementaire, et le pouvoir constituant, usurpé par le premier contre le peuple, passer, au nom du peuple, dans le droit d’ usurpation du second. Mais, issus de la bourgeoisie, messieurs du parlement, dan6 te dernier coup de dés de la Fronde, se montrèrent ce qu’avaient toujours été les bourgeois , et ce que les a dits le plus puissant de leurs historiens : « de sages « et d'honnétes affranchis , n’ayant point le goût des « grandes entreprises ; en étant inquiets et embarrasa sés quand le sort les y jette; troublés de la res- « ponsabilité, se sentant hors de leur sphère, as- « pirant à y rentrer, et traitant à bon marché. » Épouvanté du rôle de Cromwell , le parlement de la Fronde , qui naguère , par ses réformations de la Chambre de saint Louis, avait usurpé le pouvoir constituant, recula un jour jusqu’à trembler devant
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un enfant , qui , pour en avoir ce que n’avait pü obtenir la majesté des lits do justice, 'entra dans la grand’chambre , au retour d’une chasse , botté, éperonné, le chapeau sur la tête et le fouet à la main. Et, en vérité, méritaient-ils qu’on y mit plus de façons, ces robins vaniteux de qui , lorsqu’elle savait s’y prendre, c’est-à-dire les acheter au moyen de concessions faites à l’intérét parlementaire , et payer par des abus le prix des abus qu’elle leur demandait, la royauté pouvait obtenir l’enregistrement des impôts les plus onéreux,, des mesures les plus oppressives? Il ne faut donc pas s’étonner que Voltaire ait pu écrire, en 1771, lorsque les parlements furent cassés : « Détruire la vénalité des charges, rendre la justice u gratuite, empêcher les plaideurs de venir à Paris « des extrémités du royaume... ne sont-ce pas là de « grands services rendus à la nation ? Ces parlements, « d’ailleurs, n’ont-ils pas été souvent persécuteurs et « barbares ? En vérité j’admire les Welches de prendre « le parti de ces bourgeois insolents et indociles ? Pour « moi, je crois que le roi a raison, et, puisqu'il faut « servir, je pense que mieux vaut le faire sous un « lion de bonne maison, et qui est né beaucoup plus « fort que moi, que sous deux cents rats de mon « espèce. »
La royauté fit donc justice en réduisant les parlements au rôle que le sénat romain avait accepté sous Tibère.
Les parlements, en effet, pouvaient bien parler au
nom du roi et représenter le roi , garder et interpréter les lois faites par le roi ; il leur suffisait , pour cela , d’avoir reçu l’investiture royale; mais ils ne pouvaient être ni la voix ni les représentants de la nation. Pour parler au nom de la nation et pour la représenter, il faut avoir reçu son investiture, c’est-à-dire être élu , être nommé par elle. Or, les parlements étaient nommés, payés et amovibles par le roi seul.
Toutefois, les parlements firent justice à leur tour en réagissant contre la royauté et en déclarant un beau jour à la France, toute grondante déjà d’ébullition révolutionnaire , que les états généraux seuls avaient le droit d’établir les impôts ; que les rois et les parlements, en s’arrogeant ce droit depuis des siècles, n’avaient été que des usurpateurs.
Ainsi toujours l’éternelle leçon donnée au monde par les retours éternels de l’ordre moral : le privilège châtié par l’usurpation , l’usurpation châtiée par le privilège !
§ VIII
Sommeil de la liberté politique.
Jamais , cependant , la royauté n’avait pu se croire davantage en droit de penser qu’elle en avait fini avec la liberté politique, avec les principes qui la constituent et les institutions qui en assurent l’exercice.
LA ROYAUTÉ
Personne en France, depuis cent cinquante ans, ne semblait plus se douter que cette malheureuse liberté, si muette sous la royauté ministérielle de Richelieu, si fripée sous la régence royale de Mazarin , si enterrée sous les splendeurs assyriennes de la royauté de Louis XIV, avait produit de si terribles convulsions avec les états de Robert le Coq et les méüers d’Étienne Marcel sous le roi Jean , avec les maillotins du savetier des Halles elles écorcheurs de Caboche sous Charles VI, avec les Seize du conseil de la Ligue sous Henri UI , et même un peu, sous la régence d’Anne d’Autriche , avec les barricadaurs du premier parlement de la Fronde.
Soit que, dans ses bonds violents et irréguliers, auxquels une réaction avait toujours fait subir un violent mouvementé^ recul, par delà même le point de départ, la liberté politique leur eût semblé aussi impuissante que dans sa marche régulière et pacifique, à laquelle l’autorité royale pouvait à son gré imprimer des temps d’arrêt et reprendre toujours quelque chose ; soit que, par l’effet prolongé d’un défaut absolu d’exercice, les plus grands esprits du siècle, les trois Ordres, le peuple lui-même en eussent perdu le goûjt avec l’usage; toujours est-il que, le jour où, se sentant vaincus, les parlements lancèrent à la royauté, comme le traitdu Parthe, le mot d’appel aux étals généraux, personne depuis un siècle ne songeait plus guère à la liberté politique ; personne, tout au moins, ne paraissait plus en éprouver le besoin . C’est à peine si le nom s’en re-
BT Ï.A I.IBKRTK POI.ITIÇIÎK.
trouvait, de ci de là, comme égaré dans quelques livres de théoriciens et de philosophes. Voltaire, visitant l’Angleterre, ne prête pas plus d’attention au mécanisme des institutions représentatives et aux débats du parlement dans Westminster que s’il était dans l’ignorance la plus parfaite de ce à quoi une constitution et un parlement peuvent servir. Turgot lui-même, l’administrateur selon le coeur de Louis XVI, ne semblait pas en savoir davantage. Pressentant bien la nécessité prochaine d’un retour à une forme représentative quelconque, il propose à son maître une réunion d’états qui auraient été simplement quelque chose * dans le genre des assemblées de Charlemagne : voix consultative, sans plus! « De cette façon, disait-il en « 1775, le pouvoir royal serait éclairé, non gêné, et « l’opinion publique satisfaite , sans péril. Car ces k assemblées n’auraient aucune autorité , et, si elles « voulaient s’y porter, Sa Majesté resterait toujours la « maîtresse. » Ainsi, toujoursau peuple l’ombre et les fictions de la liberté, à la royauté les droits et les réalités du pouvoir ! Combieu la remise à neuf de ce jeu usé aurait-elle pu durer saus péril?
Les cent cinquante années urant lesquelles la liberté politique sembla morte avaient été une époque de transition. La noblesse descendait , le peuple ne montait pas encore, et la royauté s’était établie absolue dans cet espace vide; mais en 1775 la transition touchait à son terme ; le peuple commençait à monter et allait réclamer, pour la société démocratique, la
LA ROYAUTÉ
place que, sous l’action royale, la société aristocratique avait perdue. Il arriva dès lors ce qui arrive toujours en ce monde, où la logique des événements, conséquence de la nature des choses, est supérieure à la logique des hommes, trop souvent faussée par les intérêts et les passions.
De cette situation sortirent des effets inattendus et contraires à ceux que la royauté avait pu s’en promettre. La royauté va périr : etde cet abandonnement même de la liberté politique, qui sera suivi d’un violent retour offensif, et de la diversion que, pour l’éloigner, il lui avait fallu ouvrir aux spéculations les plus téméraires de la libre pensée. Tout allait lui être funeste, tout, jusqu’aux adhésions qui, par les philosophes, les économistes et les lettres, arrivaient au despotisme en vue de certaines éventualités de transformation sociale. Mais elle allait être frappée plus immédiatement encore par sa victoire sur les parlements. En montrant aux peuples combien il lui était facile de renverser l’institution judiciaire qui avait fait sa force, elle leur enseigna combien il leur serait facile à leur tour de renverser l’institution royale, privée de son plus ferme appui.
§ IX
La liberté politique et les lettres au dix-huitième siéelç.
I-a seconde moitié du dernier siècle de la monarchie fut travaillée par une complication étrange d’idées les plus contradictoires en apparence, mais armées par cela même d’une formidable puissance de destruction. Elles circulaient librement avec autorisation et privilège du roi. Pourvu que leur émission ne fût point, pour la liberté politique dans son sépulcre, ce que devait être pour les morts les trompettes du jugement dernier, la royauté laissait volontiers mettre le boisseau de la désuétude sur les lois les plus compressives et sur les peines les plus répressives portées contre la liberté de penser.
Dieu, l’âme, l’esprit, la matière, l’homme, la société, la propriété, la famille, leur essence, leur nature, leur fin, leurs droits, leurs attributs, leurs fonctions, tout cela devint un objetd’examen , do controverse , d’affirmation , de doutes , de négations. Ce furent comme autant de tangentes par où la royauté laissa l’activité intellectuelle s’échapper et se dépenser en conversations, en correspondances , en petits soupers, en débordements de discours, de bons mots, de thèses, de paradoxes, de boutades, de contes, de nouvelles, de petits livres et de lourds in-folio. Cela fut
LA ROYAUTK
appelée» ce temps les Encyclopédistes pour les lourds in-folio, et de nos jours, en 1834, en ces jours de littérature agitée et féconde, nous donnâmes à la partie des petits livres le nom de Manon littéraire du dixhuitième siècle.
Les Contes philosophiques de Voltaire, Manon! les Contes.... moraux ( par antiphrase ) de Marmonlel, Manon! les in-douze libertins de Crébillon fils, Manou! les Petits Papiers de Diderot pour faire suite aux paradoxes de Jacques le Fataliste, Manon ! les soupers chez le baron d’Holbach, où on niait Dieu, les salons de madame du Deffant et de M“* de i’Espinasse, où les poètes recevaient des culottes de velours, Manon! Manon que tout cela! Mais quelle terrible Manon! et quelle besogne dissolvante elle accomplissait! Et comme elle avait la voix haute, et l’œil perçant, et la jambe leste, et le nez au vent, et la robe retroussée! Et comme elle faisait tourner les têtes, échauffait les sens et mettait l’esprit en campagne! Et personne n’en prenait ombrage, ni la cour, ni l’Église , ni les parlements , ni la noblesse , ni la royauté elle-même, qui, au besoin, trouvaitque la corruption faisait merveilleusement l’œuvre de la prostration sous le joug des maîtres.
Mais quoi! la Manon littéraire n’était point ce qu’on la croyait; elle s’était faite rieuse, mais pour qu’on la crût sans importance ; elle s’était faite bonne fille et toute à tous , mais pour que les soudards et les soldats du guet plantassent là la consigne pour venir
gaudrioller avec elle; elle chantait et faisait tapage au cabaret, mais pour que l’intendant de police n’entendit pas les propos sérieux de ses amoureux attablés dans- un coin ; elle s’en allait presque nue, mais pour que messieurs de la justice ne s’avisassent point de chercher les armes qu’elle |>ortait dans les plis de sa robe de linon. Aussi la voyant qui riait, chantait, buvait et faisait l’amour, les gens de cour et d’Église lui donnèrent la main pour danser, pour la faire monter dans leurs carrosses, et lui laisser jeter par les fenêtres de leurs boudoirs et de leurs oratoires tout ce qui, après la régence et Louis XV, pouvait rester encore des vieilles races, des vieilles mœurs, des vieilles idées, des vieilles fortunes, de la vieille foi, du vieil honneur lui-même. Messieurs les gens de justice, pour la garantir du froid et la rassurer contre les bûchers du grand escalier du Palais de Justice, l’enveloppèrent gaillardement dans les pans de leurs souquenilles fourrées d’hermine. Monsieur l’intendant de police lui fit les honneurs de ses salons et de ses petits cabinets, si bien que, lorsqu’un matin dn mois de juillet il voulut prendre à sa ceinture les clefs de la Bastille, il ne les y trouva plus : Manon les lui avait prises, et par-dessus les fossés, elle les jeta au peuple.
LA ROVÀÜTE
Les économistes et la liberté politique.
La Manon littéraire n’eût pu, seule, faire toute» ces choses ; mais derrière son rideau de voluptés et de folies, qu’elle jetait au devant des yeux qui auraient eu intérêt à voir clair, la forte et sérieuse armée des démolisseurs s’avançait en phalange serrée, comme un seul homme. Philosophes et économistes fouillaient et attachaient au pied de l’édifice la mine qui devait le faire sauter. Comment les aurait-on tenus en défiance ? Les philosophes, par eux-mêmes ou par leurs adhéren ts , étaient d’Église, de robe ou d’épée, gentils-hommes ou valets de la chambre du roi ; les économistes faisaient de l’absolutisme la pierre de l’angle de la société la plus parfaite, la plus adaptée au bonheur commun, avec l’égalité pour base : — une seule loi, un seul peuple, un seul. maître! Il est bien vrai que, dans leur régénération sociale, le maître ne s’appelait plus le roi ; le maître était une abstraction , un souverain impersonnel : on l’appelait l’État. Mais quoi! l’État n’avait-il pas été personnifié dans le roi par ce mot de Louis XIV : L’État, c’est moi ? C’est donc à son tour le roi qui allait être personnifié dans l’État. L’essentiel était que, roi ou État, État ou roi, la liberté politique n’entrât
pa» plus dans les combinaisons nouvelles que dans le mécanisme ancien.
Or, philosophes, encyclopédistes, économistes, fabricants de contes, de nouvelles ou de chansons, n’en avaient nul souci; ils en faisaient volontiers litière au despotisme, jKiurvu qu’ils eussent la liberté de conter, de chanter et de philosopher. — « Le système des contre-forces dans un gouvernement est une idée funeste, » disait l’un. — « Celui qui a imaginé les spéculations d’après lesquelles on a bâti le système des contre-poids dans une constitution a inventé une chimère, » disait un autre. — « Il faut, disait celui-ci, que l’État gouverne suivant les règles de l’ordre, et quand il en est ainsi il fautqu’il soit tout-puissant. » — « Que l’État comprenne bien son devoir, disait celui-là, et alors qu’on le laisse libre. » Oui, libre! c’est-à-dire maître, jusque-là qu’il aurait eu le pouvoir d’embrigader l’enfance et la jeunesse dans des écoles où elles auraient été pétries uniformément , comme dans un moule, par les mêmes idées, les mêmes sentiments, le même esprit, le tout arrêté, convenu , fixé , distribué, signé Ne varielur à perpétuité par l’État: « Car l’Etat, dit un abbé économiste, peut faire des hommes tout ce qu’il veut. »
Turgot, l’honnête Turgot lui-même trouve cela parfait, et il écrit au roi dans un Mémoire : — « J’ose vous répondre que, dans dix ans , votre nation ne sera plus reconnaissable. »
11 avait raison, Turgot : en dix ans le peuple de
LA KOYAIT*
France n’eût plus été le peuple français; il eût été quelque chose comme une contrefaçon du peuple de la Chine; car c’était là du Confucius à la suprême puissance. Si les temps alors , dans l’amour furieux de l’égalité qui emportait aux révolutions, eussent été mûrs pour la constitution d’une société par l’égalité dans la servitude , la secte des économistes en aurait bien certainement été le berceau. Leur principe de l’État conduisait tout uniment à substituer l’absolutisme démocratique le plus complet au despotisme royal le plus absolu. Mais cet absolutisme sortira fatalement de la Révolution , parce que la Révolution aura confondu l’indépendance, qui est des peuples, avec la liberté, qui est deThomme ; et c’est ainsi qu’en France, comme à Rome, la démocratie aura été une base toute prête pour y asseoir le pouvoir d’un seul.
Si l’absolutisme par l’égalité ne réussit point aux jours de l’économisme triomphant de Turgot et de Quesnay, c’est qu’il est dans la fatalité de semblables projets d’échouer presque toujours , la première fois, au moment où ils sont le plus près d’aboutir. La raison eh est dans les circonstances mêmes qui constituent le passage des théories aux réalisations. Si court , si rapide qu’il puisse être, ce passage ne peut s’opérer sans que l’esprit le plus paresseux lui-même ne sorte du sommeil pour entrer dans l’action. Une lumière subite se fait sur les idées et sur les choses ; plus de perspectives, plus de mirages ! Tout est là sous l’oeil , sous la main, dans son vrai jour; les rochers sont des rochers.
KT LA LIBBÉTÉ POLlTiyüK.
les abîmes sont des abîmes. Pas de milieu! il faut s’y heurter et s’y perdre, ou se rejeter violemment en arrière. Alors, dans un peuple comme dans un homme, des forces inconnues de résistance se révèlent; et, après quelques instants d’oscillation ces forces de résistance se transforment en forces enthousiastes de marche en avant sur d’autres points de l’horizon.
$ XI
La liberté politique se réfugie dans le peuple.
Quand s’ouvrit l’ère de 89, il se trouva que la tille perdue du dernier siècle de la monarchie n’avait énervé de ses ivresses que ceux qui s’étaient livrés à elle sans rien savoir du sens caché de ses plus folles orgies : les esprits légers , les âmes faibles , les corps fragiles, les consciences aussi détraquées que les fortunes, les Hercules de ruelle qui jouaient avec la robe de Nessus.
En dehors et en mépris et dégoût de cette portion vaine et frivoledela société, dont l'étemelle deslinee est de chanter et de danser sur la boucbe même des volcans qui vont les engloutir, il se formait une race sérieuse, attentive, sur qui les débauches delà Manon do siècle produisaient l’effet de l’ivresse des esclaves sur les enfants de Sparte. Froide et sévère, elle regardait passer les agonisants de l’orgie pour ep
LA KOYAUTÉ
compter les derniers râlements, et pour recueillir les bonnes vérités que les voiles de l’allégorie et les rires de la chanson défendaient contre les parlements et la Bastille.
Les économistes, de leur côté, n'avaient séduit que les beaux, esprits de la noblesse, du clergé, de la magistrature et de la haute bourgeoisie , tous ceux qui trouvaient bon que le souverain personnel, le roi, cédât la place au souverain impersonnel , l’État, parce que, ne faisant plus partiedu premier, depuis les ruines successives de leurs privilèges, iisespéraient faire partie du second, au moyen des plus hautes fonctions administratives, dans un ordre nouveau où l’administration devait dominer le gouvernement et l’État absorber le roi.
Mais, en dehors et en haine de ces réorganisateurs du despotisme à leur profit, il s’était formé une génération de penseurs vigoureux, indépendants, honnêtes de cœur, doués d’une puissante rectitude d’esprit. Fatigués de l’absolutisme de l’Étal sous le titre de roi, ils ne se sentaient pas disposés à recommencer le despotisme du roi sous le titre de l’État. Acceptant des économistes la démonstration de la nécessité d’un changement dans la nature et dans les droits des pouvoirs publics, ils étaient arrivés à deux idées très-simples : — la première, que les affaires d’un peuple seraient aussi bien faites, sinon mieux, par ce peuple lui-même que par personne au monde; la seconde, que, s’il peut y a voir quelque douceur à vivre
égaux sous un maître, il y a une douceur bien plus grande à vivre égaux dans la liberté absolue, sans maître aucun.
C’est toujours ce travail mystérieux qui s’accomplit dans le plus profond de la pensée des peuples sotis le joug : ils se sauvent de la réalité des misères présentes dans l’idéalisme d’une société future qu’ils croient leur devoir être meilleure. Là avait été , humainement parlant , la cause des progrès souterrains de la société chrétienne dans la société païenne sous la tyrannie des Césars ; là fut la cause de cette incubation de liberté révolutionnaire qui se fit au sein même de la société du dix-huitième siècle, l’un des siècles les plus perdus dans les joies abaissées du matérialisme et dans les quiétudes honteuses de l’asservissement.
Voilà comme il se fil que, au moment où la royauté croyait n’en avoir plus rien à craindre, la liberté politique, frappée au seul mot d’états généraux comme d’une commotion électrique, se redressa inattendue, forte de son passé et mêtne de son repos, pour donner au monde le spectacle merveilleux d’une société pourrie de vices, d’où il semblait ne pouvoir sortir qu’une génération énervée, impuissante, sans principes, sans mœurs , sans courage , toute préparée pour la servitude, et d’où, au contraire, il s’élance tout à coup une race d’hommes libres , à la vie austère , au cœur droit, à l’âme vigoureuse, portant en soi l'humanité tout entière, prête à briser le vieux moule
des sociétés et à refondre les constitutions décrépites des peuples.
Dans les sociétés hiérarchisées, les classes supérieures, qui succombent à la décrépitude des races et à la corruption des mœurs, peuvent disparaître sans que les sociétés soient entraînées dans la ruine. Elles sont renouvelées et remplacées parles classes qui, travaillant au-dessous, sont éloignées de leur contact et par cela même de leur décrépitude et de leur corruption , jusqu’au jour où , devenues le sommet , celles-ci se pervertissent à leur tour et s’en vont un jour, comme leurs devancières, pour être aussi renouvelées et remplacées comme elles.
C’est dans ces classes inférieures, dans le peuple, de qui émanent tout droit, tout principe , toute autorité , toute souveraineté , toute régénération , tout salut, que, chassée des hauteurs sociales, la liberté politique se réfugia aux jours de 89.
De cet asile suprême elle s’élança à la conquête de tout le terrain que la noblesse, le clergé, les parlements, les états, la royauté lui avaient fait perdre-