S IV
Pourquoi les rois se sont fait les bras de l’Église.
Les rois couverts de fourrures devinrent, comme les Césars couverts de pourpre, les bras et les exécuteurs des conciles.
N’étaient-ils pas le produit de la conspiration des évêques orthodoxes de la Gaule contre les trônes ariens des Goths et des Burgundes? L’extirpation de l’hérésie, gagede l’unité politiquepar l’unité religieuse, n’avait-elle pas été dans les espérances et dans les conditions de l’alliance en échange de la neutralité des clercs, dans les dernières guerres des derniers généraux de l’Empire, de leur médiation entre la race conquise et la race conquérante, de la soumission do l’une à la domination de l'autre , et finalement du
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litre de Fils unique de l' Église entre tous les rois de l’Occident? D’ailleurs, n’y avait-il pas solidarité d’origine entre le trône et l’autel, la couronne et la tiare, depuis que le fondateur de la race de Charlemagne avait été ordonné roi parle pontife de Rome? Le pouvoir du chef de l’État elle pouvoir du chef de l’Église ne se disaient-ils pas également de Dieu, celui-là par la consécration de celui-ci? La foi dans l’un ne faisait-elle point partie intégrante de la foi dans l'autre?
Laisser ébranler l’unité de la foi en Dieu, c’était donc livrer la foi dans la royauté à toutes les secousses de l’examen. Tenir la porte ouverte aux hérésies religieuses, c’était l’ouvrir aux oppositions politiques. Qui permettrait d’examiner Dieu , son Église et ses prêtres, pourrait-il empêcher d’examiner le roi, son gouvernement et ses ministres? Tolérer une Église dans une Église , n’était-ce point accepter un État dans un État? Ne pas protéger le droit de dominer la conscience, c’était renoncer le droit de maîtriser la pensée. Enfin, admettre le libre examen, c’était admettre le libre arbitre ; admettre le libre arbitre , c’était repousser la prédestination ; et nier la prédestination , c’était nier les deux races , la • servitude , la base de l’État féodal.
Ainsi , par nécessité logique de communauté d’origine et de solidarité d’intérêts, la royauté se fit le bras de l’Église; elle aspira, du même coup, à transpercer la liberté de pensée avec l’épée qui égorgeait la liberté de conscience, et par la servitude religieuse
LA ROYAUTÉ
elle crut maintenir la servitude politique et sociale.
La royauté féodale ne s’y trompait point. L’hérésie, ou la protestation pour la liberté de conscience contre l’absolutisme de l’orthodoxie religieuse , était l’enveloppe à travers laquelle se faisaient jour et voulaient éclore tous les germes , toutes les aspirations de la liberté civile et politique, parmi les peuples. La réforme dans la constitution de l’Église était le manteau de la réforme dans la constitution de l’État. Il y avait de la démocratie au fond du christianisme réformé, comme il y on avait eu dans le christianisme primitif ; et c’est pour cela que partout le second , comme le premier, fut prêché par des plébéiens.
Aussi ne faut-il plus accepter l’ignorance et le fanatisme comme une excuse pour les fureurs des rois, contre la raison au nom de la foi , contre l’examen au nom de l’autorité : l’ignorance et le fanatisme ne sont pas plus une excuse devant l’histoire que l’ivresse devant la justice ; mais 'cette excuse même n’existe pas; elle est un mensonge.
Orthodoxes et hérétiques.
Les persécuteurs des hérésies n’ont été ni des ignorants, ni des fanatiques ; c’étaient des scélérats, qui avaient parfaitement la conscience de leurs actes , et
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qui se servaient de leur puissance pour fermer par la force les yeux qui voyaient, les lèvres qui accusaient.
A l’éternel honneur de la liberté de conscience et de la liberté de pensée, dans l’ordre religieux comme dans l’ordre politique , le libre examen , en effet, n’est jamais sorti du for intérieur pour éclater en hérésie ou en révolte qu’après avoir été provoqué, comme une réaction nécessaire, par les turpitudes du gouvernement de l’Église et par les tyrannies du gouvernement de l’État. Iæs sévérités déployées au nom de la loi de Dieu et au nom de l’autorité du roi l’ont toujours été en raison directe , non de la folie et de l'iniquité des hérésies et des révoltes, mais de la légitimité même de leurs causes ; non de l’énormité des mœurs et des crimes des sectaires, mais de l’infamie et des brigandages des orthodoxes. Souvent , presque toujours, du cèté des hérésies étaient la régularité de la vie, la simplicité des mœurs, l’honnêteté de l’esprit, la sincérité des croyances; sous la bannière de l’orthodoxie se rangeaient les hommes de violence, de rapine, d’hypocrisie, de sang, de débauches.
Louis XI ne fut-il pas le premier roi de France qui prit toujours le nom de Tres-Chrétien? et, dans le même temps, Ferdinand d’Aragon, non moins célèbre par ses perfidies , ne prenait-il pas le nom de Catholique ?
C’est bien un fait acquis à l’histoire : toutes les répressions d’hérésies , toutes les guerres de religion
l.A KOVAliTK
ont présenté ce caractère impie , que l’esprit «l’immoralité, de mensonge, de brutalité, d’hypocrisie, d’orgueil, s’est armé du nom et de l’autorité de Dieu pour combattre l’esprit d’honnêteté, de vérité, de douceur, de sincérité et de paix , jusqu’à ce qu’il l’eût exterminé ou transformé et rendu semblable à lui. Ç’a été toujours la mise en œuvre de ces paroles du Fils de l'homme aux Pharisiens de son temps : « Conduc- « leurs aveugles qui rejetez un moucheron et avalez un * « chameau.. . Hypocrites, qui nettoyez le dehors de la « coupe et du plat, tandis qu’au dedans vous êtes pleins « de rapines et de souillures ; qui payez la dime de la « menthe , de l’anet et du cumin , et qui négligez la « justice, la miséricorde et l’amour de Dieu; qui « chargez les hommes de fardeaux qu’ils ne peuvent « porter, et qui, vous-mêmes, n’y touchez pas du « bout du doigt; qui, ayant pris la clef de la science, « n’y êtes point entrés, et en avez fermé l’entrée aux « autres. »
Pour tout dire , ce sont toujours des délateurs et des bourreaux qui protègent et imposent la religion d’un Dieu que des délateurs et des bourreaux ont fait périr ; ce sont toujours les trésors des rois, des grands et des peuples, qui sont extorqués au nom d’un Dieu qui était né et qui avait vécu dans la pauvreté !
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§ VI
Première persécution contre les hérétiques de France.
Voici l’année 1022 et le règne du premier successeur de Hugues Capet, dont la lignée, comme celle de Clovis et de Charlemagne , devait la couronne à son alliance avec l'Église. Jusque-là les rois n’avaient guère été que les ministres des haines religieuses, mêlées de beaucoup de cupidités , qui, durant tout le moyen âge, ont fait expier aux juifs, régulièrement dix ou douze fois par siècle , le tort d’être, par leurs relations, nées de leur éparpillement sur tous les points du globe, et par leur intelligence financière, les négociants, les courtiers, les capitalistes, les banquiers du monde, et malheureusement aussi les plus implacables traitants et sous-traitants du fisc. On les chassait, on les torturait pour s’emparer de leurs richesses ; puis on les laissait revenir et on les protégeait parce qu’ils eu apportaient de nouvelles.
Mais , c’est la loi et le châtiment des sociétés comme des hommes, quand elles oublient les conditions de la nature civilisée , de ne pouvoir s'arrêter sur la pente où elles reculent vers les instincts de la nature sauvage. Il y a, dans les siècles, des époques et des générations où les appétits de sang naissent et se développent , comme chez les brutes ,
LA ROYAUTÉ
jusqu’au dernier paroxysme de l’assouvissement, parla vue, l’odorat et le goût : plus on le répand , plus on a soif de le répandre. Ce fut ainsi que, des anathèmes et des persécutions contre les juifs, au nom du christianisme , l’Église , au nom du catholicisme , passa aux anathèmes et aux persécutions contre les chrétiens dissidents, et des persécutions aux derniers supplices.
En France, la première mise en scène de l’extirpation de l’hérésie par le. feu eut lieu à Orléans. Ce fut sous les yeux et par ordre du roi Robert, accouru de Paris avec la reine Constance, sa femme, à ce colloque suprême de la Foi et de l’Examen, où le bourreau devait avoir le dernier mot.
Quel crime avaient donc commis , contre les hommes et contre Dieu , les deux chefs de celte hérésie , dont l’un était « le moine le plus distingué du couvent de Sainle-Croix , » et l’autre l’écolâtre de Saint-Pierre?
Le moine Lisois avait-il rompu ses vœux de chasteté et commis au couvent, selon l’usage d’alors, toutes les abominations de la luxure? L’écolàtre Étienne avait-il , du haut de sa chaire , enseigné l’athéisme , le meurtre, la simonie? Ce confesseur de la reine Constance avait-il divulgué les péchés de sa pénitente, profané les mystères du confessionnal en soufflant aux oreilles royales les poisons de l’impudicité? Comme on les en accusait, pour ameuter contre eux les superstitions grossières de la foule , faisaient-ils commettre par leurs sectaires toutes les atrocités que le paganisme stupide avait reprochées aux premiers chrétiens?
Avaient-ils les chiens du chandelier , qui éteignaient les flambeaux pour favoriser dans les ténèbres tous les genres de promiscuité? Mettaient-ils à mort les enfants nés de leurs débauches pour en avaler les cendres ?
Non! Au dire du chroniqueur de leur supplice : « Par égard pour l'innocence de mœurs, pour la probité « dont ils avaient toujours donné l' exemple , ils furent « interrogés en secret par le roi, l’archevêque de Sens « et les autres prélats. »
Si le roi , « accablé de douleur pour la contagion « qui menaçait d’infester son royaume et le trou- « peau de Christ, » ordonne de les livrer aux flammes du bûcher; si, au moment où ils sortaient de l’église pour marcher à la mort , la reine Constance , qui se trouvait sous le porche , s’élance furieuse sur son ancien confesseur et lui crève un œil avec une baguette de fer, c’est que le moine, l’écolàtre et onze de leurs disciples avaient persisté à nier, non la divinité de Christ, mais son humanité. D’après eux , le Fils de Dieu se serait incarné seulement en apparence dans le sein de la vierge Marie ; un fantôme et non le Verbe éternel aurait été attaché sur la croix ; Jésus-Christ ne serait point présent dans l’Eucharistie , et l’invocation des saints serait un acte d’idolâtrie.