‹ Avant 1789 royautedroitslibertesChapitre 52 sur 80 · I.A RO VA ('TF · texte numérisé non relu

I.A RO VA ('TF

tisme des chrétiens schismatiques , la brutalité féroce du Nord écraser la tète à la cruauté perfide de l’Orient, et la barbarie, rompant déjà ses derniers langes , ensevelir dans leur linceul les dernières décrépitudes de la civilisation romaine. Au lieu de s’en aller vaillamment abattre lecroissant qui dominait le tombeau de Christ, la croix de l’Église latine s’était substituée, sur le dôme des basiliques , à la croix de l’Église grecque, au milieu des abominations d’uoe * ville prise d’assaut , mise à sac après trois jours de siège , et où , suivant la [«rôle indignée du pape Innocent ill lui-même, « on n’avait épargné ni * les grands , ni les petits , ni l’âge , ni le sexe , ni les •« prêtres, ni les vierges du Seigneur, ni les saints « autels, ni les vases sacrés. »

Les reines et les rois participaient de la dissolution et de la brutalité de ces mœurs.

Dans les palais de leur royaume comme sous la tente des croisades, les reines comme les châtelaines écrivaient à un varlet comme à un comte , à un damoiseau sous le velours comme à un barbon sous la cuirasse , à un chrétien comme à un musulman : « Mon bel ami , viens ce soir occuper dans mon lit « la place de mon mari. » El, folles de leur corps, courant au divorce, comme Eléonore d’Aquitaine, elles portaient dans les royaumes ennemis , avec les scandales de leur séparation , les querelles de leurs apanages, qui ouvraient la France à l’étranger.

Les rois qui se faisaient nommer Amt/nstP', Cmr

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de Lion, accourus en Terre -Sain le pour l’œuvre de la foi universelle en Christ , rompaient entre eux jusqu’aux liens de la fraternité d’armes et de la solidarité du péril en face de l’ennemi. Ils se ruaient dans des rivalités de préséance èt de commandement d’p.Ù sortaient des perfidies, des fautes, des abandonnements, des défaites, des désastres, que des hommes par centaines de mille payaient de leurs misères, de leur captivité et de leur sang. Ils faisaient venir des pays lointains , sous la foi d’otages et de promesses d’épousailles, dejeuneset belles ûllesde rois; et, le lendemain des noces, sans autre raison que leur caprice, iis les chassaient honteusement de leur lit comme de leur cœur ; ils en faisaient étouffer les plaintes et les lamentations entre les murs étroits d’une prises , saus espace , sans lumière , sans air, presque sans vêtements et sans nourriture; puis, ils les remplaçaient par d’antres jeunes filles de seigneurs , venues aussi de pays lointains, mais que , par ordre de l’Église , il leur fallait abandonner, et qu’ils abandonnaient lâchement, n’ayant jamais ni le courage de leur inconstance, ni le courage de leur amour; allant delà rébellion à l’obéissance, de l’autorité complaisante des évêques à la suprématie rigide des papes; et, finalemont , faisant payer à leurs clercs, à leurs femmes, à leurs peuples , les frais des excommunications et des interdits qu’ils bravaient ou qui les courbaient , selon les recrudescences alternées de leur passion ou de leur foi.

LA ROYAUTÉ

§ vin.

Reaction de l’esprit d’honnêteté et d’examen contre l’esprit d’immoralité et de foi.

En réaction et protestation contre ce monde de couronnes, de casques, de mitres, de capuchons, de moire, d’hermine , de velours , tout matière , tout sens , tout chair, il s’était formé un monde tout esprit , tout intelligence, tout pensée, tout âme, plaçant ses joies, ses grandeurs , ses espérances , son action , hors des sphères et des sentiers d’une société où il n’y avait de place que pour les abjections et les serv itudes du corps.

Avec un seul mot, la Science , ce monde combattait depuis un siècle pour l’examen contre la foi, pour la liberté contre l’autorité, dont avec un seul mot, l’ Ignorance, l’Église maintenait l’oppression sur la conscience et sur la pensée. Il avait eu pour initiateurs et pour flambeaux, d’abord les livresdes poêles, des historiens, des philosophes de l’antiquité, du paganisme, du mosaïsme, de l’islamisme lui-même, grecs , latins , hébreux, arabes, les œuvres des premiers Pères de l’Église, des fragments d’Aristote , de Ptolémée, de Plaute , de Cicéron, dont les moines de la règle de Saint-Benoît, dans leurs monastères de Lérins, de Fulde , du Mont-Cassin , de Saint-Maur, de Saint-Victor , en Italie, en Allemagne, en France,

avaient multiplié les manuscrits. Puis étaieut venus les traductions et les commentaires que ces ardents et laborieux pionniers de. la pensée en avaient faits dans leur solitude. De là étaient parties, bien des fois, ces propositions audacieuses qui, passaut des cloîtres dans les écoles, avaient fait entendre, durant tout le douzième siècle, à l’Église irritée et tremblante, les protestations de la pensée humaine et de la vérité philosophique, non contre ses dogmes, sans doute, mais contre l’absolutisme de ses doctrines intolérantes et de ses hypothèses religieuses.

Déjà tout ce grand bruit de scolastique , de rhétorique, de dialectique, de théologie, dont saint Bernard, Guillaume de Champeaux, Abeilard, Gilbert de la Poirée, Jean de Salisburv, avaient été les puissantes voix ; tous ces tiers assauts donnés à l’autorité par l’examen, à la théologie par la morale, à la doctrine par la logique, à la religion par la métaphysique , aux miracles et aux mystères par la physique dictatoriale d’Aristote; toutes ces chaudes querelles des Réaux et des Nominaux , expressions voilées de la double action du sensualisme et de l’idéalisme , de l’esprit et de la matière toujours en lutte dans la marche de l’humanité; toutes ces agitations fiévreuses de la pensée cherchant à briser ses langes ; tout cela était descendu des écoles dans les foules, des hauteurs spéculatives de la formule dans les fonds réalistes de l’application.

Attaquée dans l’absolutisme de son autorité spiri-

La rov.htk

tuelle par les hommes de pensée, l’Église n’avait pas tardé à l’être dans te côté matériel der sa puissance par les hommes d’action. •

La révolte des esprits et la liberté d’examen avaient été prêchées eomme principe de toute force populaire par Arnaud de Brescia, moine italien, disciple - éloquent et populaire d'Abeilard, que le luxe, la mollesse , les mœurs corrompues , les richesses immenses et l’énorme pouvoir du clergé romain soulevaient de colère et de dégoût.

En appelant de toutes ses forces l’épuration des mœurs, la dénudation des cathédrales et des sanctuaires, le renoncement des biens matériels, des pompes dorées, de la possession des fiefs , la pauvreté absolue des clercs et des évêques, l’égalité de tous devant la société comme devant Dieu , Arnaud avait fortement passionné tes multitudes et ébranlé tout entier l’édifice religieux et social du moyen âge.

Vainement ces maximes de réformation toute matérielle, et qui n’attaquaienten rien lesdogmesdu catholicisme, furent-elles traitées d’hérésies et condamnées à l extirpation par le deuxième concile général de Latran ; elles avaient enfanté des doctrines par lesquelles ces dogmes eux-mêmes allaient être attaqués. C’est ainsi que, des excommunications lancées contre les idées purement spéculatives de l’examen , il était ué ces faits et ces parties qui , par les soulèvements des populations et la séparation, dans Rome, del’autorilé ecclésiastique d’avec l’autorité civile, en poursuivirent

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la réalisation au sein du Capitole relevé de la vieille république.

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Les Vaudois.

Le Tibre avait à peine achevé de rouler à la mer les cendres du bûcher d’Arnaud de Brescia , dont les accusateurs et les juges avouaient « la vie irrépro- « chable et même austère, qui ne mangeait ni ue « buvait, disaient-ils, mais qui avait appétit du sang « des âmes, la tète d’une colombe et la queue d’un « scorpion , » qui était accueilli par les seigneurs comme un grand homme, vénéré par le peuple comme un prophète et comme un saint ; et déjà , du nord au midi , sur une grande ligne qui , partie des terres hongroises , s’avançait dans tous les pays de la vieille Aquitaine, deux formidables hérésies avaient envahi les populations, dans les cités et dans les campagnes, les bourgeois, les paysans et les hommes d’armes.

C’était à la fois une réforme évangélique et une résurrection des deux principes, l’un bon, l’autre mauvais, qui avaient corrompu l’antique religion de Zoroastre et compromis le christianisme naissant. Dans ce tourbillon d’idées surgissaient les débris des âges et les germes de l'avenir, les aberrations de la Perse dégénérée et les aspirations évangéliques étouf-

LA ROYAUTE

fées sous la compression de Rome , qui , par une contusion calomnieuse , excitait contre celles-ci , pour en avoir raison, les hainesque le vulgaire portail à celleslà. Il y avait là, se heurtant, s’alliant, se contredisant, les fils de Manès et les aïeux de Luther.

Les premiers , du nom de la cité qui était leur centre principal, furent les Albigeois; les seconds, les Vaudois , du nom de Pierre Valdo , qui passait pour être leur fondateur. A ces deux grands foyers se rattachait une infinie variété de sectes. Dégagées des mensonges dont la mauvaise foi du clergé et l’ignorance des populations les poursuivaient, elles ne tendaient toutes qu’à faire remonter l’Église chrétienne vers sa pureté primitive , et leurs sectaires souffraient les plus horribles tourments pour confesser leur pieuse chimère.

Au dire d’un moine, leur historien et leur ennemi : « La grande erreur des Vaudois était de porter des « sandales à la manière des Apôtres ; de dire qu'il « n'était permis en aucune façon de jurer ni de tuer, « et qu’enfin le premier venu d’entre eux pouvait , « au besoin , pourvu qu’il portât des sandales et sans « avoir reçu les Ordres de la main de l’évêque, consa- « crer le corps de Jésus-Christ. »

Mais ce que le moine des Vaux de Cernay ne dit pas, c’est que leur pauvreté absolue et la sainteté de leur vie étaient une perpétuelle accusation , en face des richesses et des dérèglements des moines et des prêtres leurs adversaires.

Quant à cette yrande erreur des sandales , ce n’était

que le signe de la pauvreté volontaire qu’ils s'imposaient et qui leur avait valu le nom de Pauvres de Lyon. Leur autre grande erreur, l’interdiction absolue du serinent et du meurtre, n’était qu’un retour aux préceptes mêmes de l’Évangile ; et la négation radicale de l’intervention du prêtre entre le fidèle et Dieu avait, dans saint Paul, et dans saint Jean surtout, des appuis et des textes qu’on pouvait opposer aux interprétations de l’Église. De l’égalité primitive entre les fidèles l’Église, en effet, avait tiré deux classes se séparant de plus en plus, dont l’une s’attribuait le monopole de la lumière etdu commandement, pour imposer à l’autre la soumission par l’ignorance. Le dernier mol des Vaudois , enfin , était l’égalité absolue en religion et en politique, et, dans la société et dans l’Église, une communauté sans riches , sans nobles, sans prêtres. Comme il a été dit : « Si déréglée que fût en sa forme cette insurrection évangélique , si audacieuse qu’à certains égards pût être son utopiesociale, il y faut reconnaître une légitime et sainte aspiration vers l’unité future; » — vers « cette Jérusalem sans temple » dont parle saint Jean ; vers l’accomplissement de ces paroles des Actes des Apôtres : « Le Très -Haut n’habite point dans des temples « faits par la main des hommes; » et de celles-ci que saint Paul met dans la bouche jdu Seigneur : « Et « aucun d’eux n’enseignera plus son prochain , ni « son frère, en lui disant : Connais Dieu ! car tous « me connaîtront, depuis le plus petit jusqu’au plus « grand. »

LM ROYAUTE

Ce que te' moine des Vaux de Cernay ne dit pas non plus ( et là est l’explication vraie des fureurs de l’orthodoxie romaine,) c’est que les Yaudois refusaient (te payer les dîmes , abolissaient toute hiérarchie dans le sacerdoce , défendaient aux prêtres et aux moines de posséder des terres , de régner, de commander aux hommes, d’avoir ni d’exercer des privilèges , de vivre sans travailler, de forcer qui que ce soit à pratiquer telle religion plutôt que telle autre; c’est qu’ils prétendaient qu’un laïque honnête homme est bien plus en état d’absoudre les fidèles de leurs péchés qu’un mauvais prêtre tout chargé d’iniquités, de mensonges, de luxure.

Ce que le moine des Vaux deCernay ne dit pas davantage, c’est que , selon les Vaudois, Dieu seul, et non des ossements plus ou moins apocryphes et des images plus ou moins ressemblantes, avait le droit d’être loué et honoré; que des cierges étaient un luxe coûteux dont Dieu n’avait que faire; que l’Oraison Dominicale, récitée une fois avec onction, était plus agréable à Dieu que le bruit de tout un carillon de cathédrale. C’est qu’avec tout cela leur vie était réglée, leurs manières honnêtes et décentes, leurs vêtements simples ; qu’ils étaient chastes, tempérants, ue fréquentaient pas leg tavernes, priaient peu à la vérité, mais travaillaient beaucoup; qu’ils ne se refusaient jamais à instruire les ignorants, à écouter les érudits; qu’ils parlaient peu , mais bien , et ne proféraient jamais ni un jurement ni un mensonge.

ET LA MBKftfÉ B* CONSCIENCE.

Enfin, ce que le moine des Vanx de Cornay no dit pas, une poésie du temps le disait en H00 :

« Que non voglia maudir, ni jura, ni mentir,

« N’occir, ne avoutrar, ni preure de altrui ,

« Ne s’avengear deli suo ennemi,

« Lorr dison qu’es Vaudès, et los feson mourir. »

« Qui ne veut nî maugréer, ni jurer, ni mentir, ni tuer, ni forniquer, ni voler, ni se venger, on dit qu'il est Vaudois, et on le Tait mourir. »

Hélas! c’est l’histoire éternelle des passions humaines ; et la politique n'a rien, sous ce rapport, à reprocher à la religion.

Les Albigeois.

Mélange bizarre d’incohérence et de logique, les Albigeois, qui traitaient l’Église de Qavertte de larrons, de Prostituée de l'Apocalypse, acceptaient toutes les exagérations du catholicisme et leur faisaient porter leurs dernières conséquences. Au lieu d’être un progrès en avant, leur réforme était une marche eu arrière. ils semblaient n’avoir été blessés que de la contradiction ignominieuse qui existait entre les doctrines et les mœurs du clergé catholique, et ils en prirent le contre-pied pour fondement de leurs doctrines etde leurs mœurs. ' ; • .

LA ROYAUTÉ

Ainsi, le clergé catholique, plus dissolu encore dans les contrées du Midi que dans les contrées du Nord , avait fait deux parts de la société chrétienne : d’un côté les ecclésiastiques, de l’autre les fidèles. Aux fidèles, toutes les rigidités des mœurs et des préceptes, les anathèmes contre les chants, les danses, la table, les amours; à eux aussi les jeûnes, les abstinences , les macérations , les prières , les pénitences dans ce monde et la damnation dans l’autre! Aux ecclésiastiques, la vie commode, les mœurs faciles, l’abondance, les plaisirs des sens , « les femmes blan- « ches , le vin rouge , les riches habits , les beaux « chevaux, » et, après leur mort, l’hozanna éternel dans les gloires du paradis !

Les Albigeois firent aussi deux parts de la société, mais deux parts contraires : dans l’une les Parfaits , dans l’autre les Croyants.

Les parfaits , ou les prêtres , vivaient dans les rigueurs les plus absolues de l’ascétisme, dans la pratique de toutes les vertus morales , dans la chasteté du corps et de la pensée, et dans l’horreur du mensonge. Ils s’immolaient ainsi eux-mêmes volontairement, réellement, chaque jour, pour le rachat de la masse des croyants, auxquels était laissée toute la liberté des joies et des voluptés que la race humaine peut demander à la satisfaction des sens. Les clercs catholiques rejetaient le fardeau des iniquités sur le troupeau dont ils étaient les pasteurs, et, le teint frais et rose, ils le [toussaient dans les sentiers les plus

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rudes, gardant pour eux les chemins ombreux , où ils marchaient d’un pied léger. Les parfaits, chez les Albigeois, gardaient pour eux le fardeau des misères et de l’expiation, les ronces, les cailloux et les chemins mauvais , laissant à leurs brebis les sentiers fleuris et les gras pâturages. « A vous la sainteté, à nous la licence ! » disaient les premiers à leurs disciples; les secoiffis disaient aux leurs: « A vous la licence, à nous la sainteté ! » Aussi , tandis que les chefs du catholicisme , confondant à dessein , pour dominer, la loi de l’ancienne alliance et la loi de l’alliance nouvelle, demandaient toujours à l’Ancien Testament les anathèmes du terrible Dieu de Moïse , les Albigeois, repoussant la Bible , demandaient sans cesse à l’Évangile , Testament nouveau, les bénédictions du Dieu de Christ.

Quand le moment fut venu, où, par la pression des mépris de l’austérité contre la corruption , et des rancunes de la corruption contre l’austériié, ces deux sociétés ne purent plus se trouver face à face sans se heurter, il fallut bien , ou que l’une cédât la place à l’autre, ou que dans l’une ou dans l’autre une conversion se fit.

Chacune se mit à l’œuvre avec les moyens inhérents à sa nature même.

LA «OVACTL

$ Xi.

Croisade eoatre les Albigeois.

Le prosélytisme des parfaits opérait par la parole et par Jes oeuvres, l'exemple continuait le prdfeepte ; aussi gagnaient-ils un terrain immense, surtout quand ils mettaient en parallèle leur Église pacifique , tolérante, vertueuse, toute d'abnégation, de travail et de sacrifice, avec l’Église romaine, corrompue par le faste , l’ambition , le luxe, l’avarice, l’oisiveté , l’ignorance, la mollesse, la débauche, les dissensions et la guerre. Ils embrasaient de leur foi toutes les régions de la langue d’Oc , comprises entre la Garonne , les Gévennes, l’Isère, 'ta mer, les Alpes et les Pyrénées : le Toulousain , l’Albigeois, Je Queeci , la coudé de Foin; et, par des ramifications plus ou moins éloignées du gnosticisme , du priseillianismeet du manichéisme, ils avaient gagné quelques villes du Nord , même certains quartiers de Paris.

iLe clergé catholique avait aussi pour lui la prédication ; mais la comparaison de ses paroles avec «es œuvres en desséchait les fruits. Vainement les tablettes sur lesquelles saint Dominique, n’étant encore que chanoine, avait écrit les articles de la foi romaine, sortirent-elles trois fois, sans la moindre trace de brûlure, du bûcher où les hérétiques les avaient jetées

trois fois, an dire du moine des Vaux de Cernay ; les hérétiques ne voulurent point se laisser convaincre. Les missionnaires de l’orthodoxie, conservatrice des abus de l’Église, étaient accueillis par des chansons et des huées. « Quittez le luaae ou le sermon ! » leur était-il crié dans toutes ces belles provinces du Midi , où la civilisation de l’Occident avait la Renaissance bien dessièeles avant qu’elle ne pût percer les couehes de la barbarie triomphante du Mord. Là, secondée par une litlératuré d’une richesse originale , par une société qui n’avait presque pas de préjugés de eastê , la liberté avait pris aussi , dans des villes de poésie et d’intelligence, un radieux essor.

Selon la coutume introduite dans l’Église, contre cette parole de Christ à Jean et Jacques , ses disciples , qui parlaient de faire descendre le feu du ciel sur des Samaritains : « Vous ce savez de quel esprit vous « êtes animés, car le Filsde l’homme n’est point verni « pour faire périr les hommes, mais pou ries sauver, » Rome en appela bientôt de l’impuissance des armas spiriluellesaux arguments suprêmesde la force brutale.

S’inquiétant peu des désastres de Syrie et des.avanies nouvelles du tombeau de Christ retombé aux mains des infidèles, Rome interrompit les voyages armés eu Terre- Sainte; elle en détourna le cours, et prêcha dans toute la chrétienté une croisade qui, arrachant le Nord à sas fondements, Je précipita sur le Midi, comme naguère elle avait pnéeipité l’Europe sur l’Asie, l’Occident sur l’Orient. — « Sus donc, soldats du Christ! » s’écria

LA ROYAUTÉ

le 10 mars 1208, dans sa bulle d’extermination implacable , le pape Innocent III ; « sus donc , recrues « intrépides de la milice chrétienne ! Exterminez l’im- « piété par tous les moyens que Dieu vous aura ré- « vélés; étendez les bras au loin , et combattez d’une « main vigoureuse les sectateurs de l’hérésie, leur « faisant plus rude guerre qu’aux Sarrasins; car ils. « sont pires! Quant au comte de Toulouse, nous le a chargeons d’anathèmes, nous délions tous ceux qui « se croient liés envers lui ; nous permettons à tout «' catholique de courir sus à sa personne , de prendre « et de retenir ses biens. Lors même qu’il viendrait à « rechercher le nom de Dieu et offrirait de donner « satisfaction à nous et à l’Église, ne vous désistez << pas pour cela de faire peser sur lui le fardeau d’op- « pression qu’il s’est attiré. Lui et ses fauteurs, ses « empestés Provençaux , race perverse et méchante, « chassez-les de leurs châteaux et privez-les de « leurs terres, afin que des catholiques orthodoxes « soient établis dans tous les domaines des héréti- « ques. »

— « Si grand fut le monde qui se croisa , disent les « chroniques, que nul homme ne le saurait estimer « et dénombrer; le tout à cause des grands pardons « et absolutions que le légat avait donnés à ceux qui « se croisaient. »

Ces grands pardons et absolutions s'appliquaient à tous les péchés depuis le jour de la naissance. Ceci était la part faite à l’ignorance superstitieuse, qui

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croyait que les crimes contre la religion pouvaient être expiés par des crimes contre l’humanité. Mais le pape, qui connaissait son clergé et la féodalité, crut devoir ajouter des profits un peu plus réels et saisissables. 11 donna donc aux croisés l’autorisation de ne patjer l'intérêt d’aucune dette , l’eût-on promis par serment! Ceci, joint au droit pontifical de piller, de brûler, de spolier par toutes les riches villes de la langue d’Oc , ne laissa pas que d’être une assez appétissante tentation pour tous les féodaux pillards et larrons de la chrétienté et de la France du Nord.

Durant cinquante années , sauf le temps nécessaire aux bras fatigués pour se reposer, aux lèvres repues de sang pour le cuver, l’hypocrisie et la cupidité , se masquant des intérêts de l’unité religieuse, commirent, avec autorisation , privilège et glorification de l’Église, tout ce que l’imagination la plus sombre et la plus féconde pourrait attribuer de brutalités, de sauvageries, de meurtres, de spoliations, à une soldatesque ignorante et féroce , composée de serfs , de nobles sans fiefs, de routiers, d’aventuriers, de bandits de toute nation , auxquels , le crucifix à la main , la mitre ou le casque en tête , des prêtres , des moines, des abbés , des évêques , des légats du pape ne cessaient de crier par la voix do l’abbé de Cîteaux : « Tuez, « tuez tout! Dieu connaît ceux qui sont à lui. »

La vengeance des prêtres dissolus contre les parfaits de chasteté, des barons ignorants et grossiers dn Nord contre les nobles châtelains civilisés du Midi,

LA ROVAÜTR

des serfs dégradés du clergé et de l’aristocratie contre les fiers possesseurs de la liberté démocratique des cités municipales , marcha à travers la prise et le sac d’une multitude de châteaux et de villes. Durant tout le demi-siècle de la croisade albigeoise , tout prisonnier fut mis à mort, toute ville prise d’assaut ou rendue fut réduite en cendres. Partout on exterminait des populations entières, fussent-elles de quarante mille âmes, comme à Béziers. « Là, disent les chroniques, « on n’épargna ni vieux , ni jeunes , pas même les « enfants à la mamelle. Tous ceux qui le purent se « retirèrent dans la grande église de Saint-Nazaire , « où les prêtres faisaient entendre le son des cloches « à défaut de la voix humaine. Mais il n’v eut ni « cloche, ni prêtre, ni croix, ni autel qui pût empê- « cher que tout ne passât par l’épéo. Ce fut la plus «■ grande pitié qui jamais fût osée et faite; et la ville « pillée on y mit le feu par tous les coins, tellement « que tout fut dévasté et brûlé, et qu’il n’y resta « chose vivante au monde. »

La conquête des féodaux et des clercs de l’orthodoxie fut plus barbare et plus s|ioliatriee que , sept siècles auparavant, ne l’avait été la conquête des Visigoths et des Bourguignons de l’arianisme. Quiconque avait un fief, un manoir, une maison, un lopin de terre, et ne s’était pas enseveli sous les ruines, fut spolié, chassé, réduit à l’exil et à la mendicité. Il y eut comme un défrichement de forêts, où rien ne reste de ce qui est debout et pendant par la racine.

KT LA LIBKRTK OK C0NSCIRNC.fi.

L’Église procéda par extirpation d’abord , el par transplantation ensuite , à titre de miséricorde.

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