XII
Part de ta royauté dans la persécution.
La royauté laissa faire , si même elle n’avait provoqué à faire; elle ne trouva rien à blâmer, si même elle n’applaudit, à l’audacieuse main-mise de la papauté sur la vie et les propriétés de ceux auxquels , par les serments du sacre, elle avait juré de mnfiî/rntV la jouissance de leurs droits.
Mais, en 1215, ce serment fut remplacé par un autre qui raya la liberté de conscience du nombre des droits dont les rois garantissaient la jouissance. Le concile cecumunique, appelé grand concile, le concile par excellence, tenu par quatre cent soixante-seize évêques, sous la présidence d’innocent III , ordonna que tous princes, administrateurs ou gouverneurs de provinces et de royaumes, présents ou futurs , sans distinction de rang, fissent serment d’appliquer toutes leurs forces à l’extermination et destruction de tous les hérétiques, par tous les moyens, dans les terres de leur domination. Ce serment, depuis 1215, a été le serment du sacre de tous les rois de France.
Aussi ce roi Philippe, dit Auguste, qui vivait en étal de bigamie aux yeux de l’Église; ce mi qui, pour
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obtenir son divorce sous prétexte de parenté, avait fait fabriquer de fausses généalogies; ce roi, qui se façonnait des conciles royaux avec des prélats gangrenés de simonie et de luxure; ce roi, qui marchait entouré de barons pillards et rebelles, appelant les armes de l’étranger en aide à leurs brigandages et à leurs félonies; ce roi, qui entendait, sansen avoir souci, les clameurs légitimes que soulevait la gent monacale, engraissée de fainéantise, de ripaille, et de ribaudaillc ; ce roi-là garda toutes ses indignations pieuses pour des sectaires qui , par leur vie et par leurs doctrines, osaient protester contre le mensonge, le vol, la trahison, la luxure; qui, voyant des frères dans tous les hommes, vivaient en bonne intelligence avec les juifs comme avec les chrétiens, et dont saint Bernard lui-méme disait : « Leurs mœurs sont irrépro- « chables; ils ne font de mal à personne; leurs visages « sont mortifiés et abattus par le jeûne ; ils ne man- « gent pas leur pain comme des paresseux et tra- « vaillent pour gagner leur vie. » •
Si ce roi Philippe-Auguste ne mit point son épée dans l’extermination que les papes, par leurs légats, leurs abbés de Citeaux , leurs évéques et leurs moines, promenaient sur les (erres et les populations de son parent et vassal le comte de Toulouse , il s’excusait humblement d’en être empêché par deux lions terribles qu'il avait aux flancs , Olhon d’Allemagne et Jean d’Angleterre; puis il recevait en grand honneur à sa cour les prélats et les barons qui s’en venaient lui
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Caire l’hommage pour les fiefs dont le pape leur avait octroyé la sanglante investiture. Il donnait en toute occasion des gages très-réels de son orthodoxie; car il ne manquait jamais de faire brûler vifs , « en l’honneur « de la sainte foi , selon son pieux us cl sa bonne cou~ « turne , » soit des Popelicains, qui, tout auprès des cathédrales, comme à Reims, tenaient des écoles sou- . termines où ils avaient l’insolence, sous un roi bigame, de stigmatiser le mariage et ses plaisirs ; soit des Prisciliianistes, qui se livraient à tous les péchés de la chair dans les villes où les deux clergés s’abandonnaient eux-mêmes à toutes sortes de fornications, ce qui fut cause sans doute qu’à Paris on « pardonna « seulement à quelques femmes que paillardise et « amour de chair avaient entraînées. » Il sacrifiait aussi des ecclésiastiques et des maîtres ès-arts, qui , en face de tous les bûchers allumés par l’orthodoxîe et de la cruauté répandue dans le monde chrétien au nom de la loi de Dieu le Fils, comme elle l’avait été dans le monde juif au nom de la loi de Dieu le Père , prêchaient la venue de la religion du Saint-Esprit, de la loi de grâce et d’amour, et osaient dire : — que le paradis ot l’enfer n’étaient qu’en nous , selon que nous vivions ou non dans la pensée de Dieu ; que l’univers était le corps de Dieu même , et que tout homme vivant selon sa loi faisait partie de l’unité divine.
La honte la plus grosse et le crime le plus grand de la royauté ne sont pourtant pas , quelle qu’en soit l’énormité , dans cette décimation des terres et des
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jwrsunnes opérée sur la moitié du royaume de France par les séides et les sicaires du souverain spirituel et temporel de Rome.
Les villes pouvaient être relevées, des forêts et des moissons nouvelles pouvaient remplacer les forêts et les moissons dévastées, des générations allaient succéder à des générations ; mais la bonté et le crime également irrémissibles de ces trois règnes de Philippe-Auguste, de Louis VUI, si dissemblable à son père , et surnommé par antiphrase Cœur de Lion , de Louis IX , le fils canonisé de Blanche de Castille, laquelle a fut aimée d amour charnel et illi- « c i te par son bel ami Thibauld de Champagne , » c’est d’avoir laissé convertir et fonctionner en l’état permanent et régulier d’institution politique et religieuse ce fléau temporaire d’un paroxysme d’orthodoxie tout ivre' de dévastation, de meurtre et de rapine; c’est d avoir livré aux bourreaux les restes des champs de bataille, échappés aux soldats; c’est d’avoir abandonné les âmes des fils, pour les corrompre, à ceux qui avaient déjà reçu les corps des pères pour les mur tileç ; c’est d’avoir, par des édits royaux , donné force, de loi à toutes les tyrannies décrétées par les conciles, qui faisaient des prêtres , des baillis , des sénéchaux , des consuls, des échevins, des simples citoyens euxmêmes, autant de limiers assermentés pour la chasse à la vie et aux biens des hérétiques; c’est d’avoir prêté la main à cette monstruosité légale, inconnue aux temps mêmes des Tibère et des Iiomitien, d’en-
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lants de dix à quatorze aus dressés à deveuir contre leurs pères des pourvoyeurs du bourreau, les pères contre les enfants, les maris contre leurs femmes, les femmes contre leurs maris ; c’est d’avoir souffert que le clergé, renversant d’une main ce que l’Uni versité édifiait de l’autre, proclamât ouvertement le dogme de l’ignorance et de la foi aveugle , par sa défeuse aux laïques d’avoir les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, le Psautier et le Bréviaire exceptés, avec les Heures de la'Vierge , « pourvu encore que ces livres ne fussent point traduits en langue vulgaire; » c’est d’avoir reçu , protégé , aidé , servi , dans son établissement et dans sou œuvre, ce tribunal étranger, dont, après tant de siècles, le nom seul est synonyme de tout ce que des tyrans cruels, doublés d’hypocrisie bigote , peuvent inventer et oser contre Dieu pour le dénaturer, contre la morale pour la fausser, contre l’humanité pour l’abétir et la torturer : l’Inquisition! c’ést d’avoir subi, toléré, reconnu pour grand-inquisiteur un moine infâme, ce cordelier Robert, qui n’était qu’un apostat fonctionnant accouplé à une prostituée ; c’est, enfin, quand les populations, plus intelligentes, plus généreuses , plus morales que la royauté, eurent violemment extirpé et rejeté ce tribunal de sang, d’avoir laissé les légistes monarchiques lui emprunter, pour les transporter dans leurs tribunaux et dans leurs parlements, où durant cinq siècles elles ont fait la honte de la justice et de la magistrature, ces peines atroces, cette procédure ténébreuse elfal-
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lacieuse , qui mirent au service de ce que ia délation, assurée du secret et de l’impunité , peut enfanter de plus lâche et de plus abject, tout ce que des esprits pervers et retors dans l’art de trouver des coupables savent accumuler de ruses, de subtilités captieuses, d’argumentations perfides, de compassions hypocrites, de tortures physiques et morales, pour faire crier la chair, faillir le cœur et trébucher l’esprit.