XVII
Expiation de Louis XIV et de la France .
L’ordre moral , qui est la justice éternelle, ne se prête point aux capitulations faciles des casuistes de l’expiation à l’usage de la dévotion commode des riches, des grands et des rois. Qui a eu les bénéfices doit avoir les charges; qui a été coupable doit se racheter en s’immolant soi-même et non en immolant les autres . Les fautes sont personnelles; il n’y saurait avoir réversibilité de conscience, de coupable à innocent surtout! — Non, l’expiation ne se délègue pas, ne s’impose pas, et ne se peut accomplir par procureur; encore moins ce qui est un péché, Un scandale, selon la morale variable, exagérée ou pervertie des religions et des sociétés, se peut-il expier au moyen d’actes qui sont, toujours et partout; des crimes devant les lois immuables de la morale éternelle. Expier de la
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sorte, c’est greffer un crime sur une faute ; c’est ajouter, à la nécessité plus ou moins hypothétique d’une expiation selon la morale religieuse dans le temps , la nécessité réelle d’une expiation selon lamoraledivine dans l’éternité.
Mais, s’il n’y a point réversibilité sur les innocents, il y a solidarité entre les coupables. Aussi voit-on les nations expier les fautes et les crimes de leurs gouvernements, dont elles sont complices par cela seul qu’elles laissent faire. Voilà pourquoi tant de peuples ont été châtiés par les rois , et tant de rois par les peuples.
Pour la France , l’expiation de la révocation de l’Édit de Nantes fut dans les conséquences mêmes du crime.
Malgré les traques de la police , les billets de confession exigés des voyageurs , les cordons des gardecôtes et frontières, les dix-sept millions de biensfonds confisqués sur les émigrants, cinquante mille familles purent s’expatrier. Elles emportèrent en Europe trente millions d’argent, leur courage, leur activité , leurs talents et les secrets de nos industries, dont, pour longtemps, le sceptre passa aux étrangers; elles grossirent leurs flottes de huit mille matelots, leurs armées de six cents officiers et de douze mille soldats ; elles enrichirent leur commerce et leurs manufactures de l’élite de nos ouvriers et de nos commerçants. Tout un faubourg de Londres en fut peuplé ; Amsterdam leur fit bâtir mille maisons; Berlin devint
une ville; le Brandebourg sortit tout défriché de ses marécages, et l’Europe fut toute grondante des imprécations de cette émigration religieuse que, un siècle plus tard , devait aller rejoindre une émigration politique , toutes les deux unissant leurs haines contre une patrie qui, pour politique ou pour religion, se laisse toujours appauvrir lâchement dans son sang et estropier dans ses membres.
Le châtiment de Louis XIV, comme celui de la France, sortit de l’Édit de révocation même.
Parle changement qu’il apporta dans le système de l’Europe, en faisant succéder la politique de religion, abandonnée depuis le traité de Westphalie, à la politique d’intérêts, si habilement suivie par Richelieu et par Mazarin , l’Édit de révocation , qui avait indigné les rois, mécontenté le pape lui-même, ouvrit les trente-deux années de la seconde moitié de ce règne à deux faces. Par ses hontes, ses calamités, ses abaissements, ses misères, ses désastres, cette seconde moitié fut , en toute chose, la contre-partie des grandeurs fastueuses de la première.
§ XVIll.
Le jansénisme.
Ce ne fut pas un des moindres chagrins de la vieillesse de ce faux dieu, laissé seul dans sa pagode,
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que de se voir mourir avec la oonviction de son impuissance finale contre l’un des premiers et des plœ précieux droits de l’bomme. 11 s’était imaginé qu’en extirpant le calvinisme il aurait définitivement raison de la liberté de conscience , et il reconnut avec terreur que, malgré ses airs et ses foudres de Jupiter Tonnant, la liberté de conscience avait trouvé dans le jansénisme un asilebienautrementredoutable. Vainement avait-il chassé de pieuses filles de leur couvent et fait passer la charrue sur les champs où fut le Port-Royal du grand Arnault, de Pascal et de Racine ; vainement, sous la pression fanatique de son jésuite Letel lier, dur, grossier, méchant, fils d'un paysan qui n’avait d’autre Dieu que sa société, avait-il décerné plus de trente mille lettres de cachet contre des prêtres vertueux, des magistrats savants, des seigneurs de haut mérite, et même contre de simples hommes du peuple, le jansénisme avait tout envahi ; l’armée , la magistrature, l’administration, la cour, le clergé lui-mâme. Là se Feievait et s’agitait tout ce qu’il avait combattu durant plus d’un demi-siècle : et le puritanisme de la raina, qui faisait honte à sa dévotion étroite , minutieuse et tracassière, sous laquelle s’abritaient tous les relâchements de la morale; et cette austérité républicaine des idées et des mœurs, qui , pénétrant dans tous les rangs de la société, était devenue celte opposition universelle sous laquelle il mourut haï, méprisé, et qui , pour toutes pompes, donna à son eeroueii fuyant vers JLaint-Denis ces cris de joie , ces chansons in-
jurieuses dont les masses plébéiennes poursuivent les tyrans morts, quand elles sont près de s’exciter à se défaire des tyrans vivants.
Comme le sang des auto-da-fés avait éteint les bûchers, le sang des dragonnades avait rouillé les glaives, L’opinion elle-même faisait défaut à la persécution. Mais, pour que la persécution religieuse fût scellée à toujours sous la dernière pierre de son sépulcre, il fallait que de l’impuissance , elle tombât dans le ridicule : c’est par là qu’elle finit.
Après les querelles du jansénisme et du molinisme, où Louis XIV et la veuve Scarron avaient joué au Père et à la Mère de l’Église , vient l’imbroglio des Acceptants et des Appelants de la bulle Unigenitus , avec la robe rouge et le chapeau du cardinal Dubois pour manteau d’arlequin. Puis ce sont les bouffonneries de la guerre des billets de confession : Louis X V avec 6on parlement; l’un agissant en pape, et, après une nuit de Parc-aux- Cerfs , décrétant son infaillibilité et le refus des sacrements; l’autre s’érigeant en concile de Bâle, et décrétant , contre l’infaillibilité royale, l’administration forcée des sacrements, entre deux soldats, et, contre les Convulsionnaires , la défense par huissier au tombeau du diacre Péris de faire des miracles dans le cimetière de Saint-Médard; — le tout, pour en finir, mis d’autorité royale sous le boisseau de la Loi du silence.
LA ROVAITF
Kroit absolu de l’hoinme à la liberté de eousience et à la liberté de pensée.
Ainsi , il a été enseigne au catholicisme, comme il l’avait été au paganisme : — que les doctrines combattues par la violence s’établissent et se propagent , au contraire, par le sacrifice de l’intérêt à la conviction, le grand levier du prosélytisme ; — que la liberté de l’homme, attaquée par les sophismes de la raison et par l’iniquité des lois, est défendue par la voix intime de la conscience qui a toujours dit : Sans liberté il n’ ; a ni dignité, ni morale, ni société, ni humanité ; — et qu’ainsi c’est bien l’honneur et le salut de la liberté humaine de s’attester et de se conquérir par les persécutions mêmes qu’elle provoque et qu’elle endure.
Les peuples, comme les individus, savent aujourd’hui : — qu’il est dans ie droit de l’homme de choisir, et, à ses risques et périls, dans les temps comme dans l’éternité, contre la raison- de Dieu, sophisme des prêtres, et contre la raison d’État, sophisme des rois, do préférer même l’erreur libre à la vérité imposée; — que Dieu lui-même, qui nous a faits intelligents et libres, ne peut ni méconnaître notre intelligence, ni violer notre liberté, ni vouloir qu’on sacrifie l’individualité humaine à l’on ne sait quelle
collectivité absolue , religieuse , politique ou sociale , qui ravale chaque homme au rôle d’un rouage passif, et prétend réaliser un monde en niant la réalité des êtres , sans lesquels le monde n’est pas.
Par l’impuissance finale qui a été le dernier mot des troubles et des malheurs nés des querelles religieuses, soutenues ou provoquées par l’État , les gouvernements ont dû apprendre deux grandes vérités :
La première, c’est que l’invasion du temporel dans le spirituel a été aussi funeste que l’avait été l’invasion du sacerdoce dans l’empire , contre laquelle cependant l’empire avait tant combattu ; — que, pour rendre complète et définitive la séparation tant cherchée de la religion et de la politique , il faut que l’État demeure aussi étranger aux choses qui sont du domaine de l’Église et de la conscience que l’Église elle-même doit rester étrangère aux choses qui sont du domaine de l’État et de la pensée : à chacun, dans ce monde , sa mission et son œuvre , et à chaque mission, à chaque œuvre sa lumière;
La seconde , c’est qu’à la raison seule de chacun il appartient de décider entre deux doctrines quelle est la fausse, quelle est la vraie ; — que la raison, pour eu décider, n’a point d’autre critérium que leur conformité ou leur non-conformité avec les lois éternelles de la nature humaine ; — qu’aiusi le bien et le mal, le vice et la vertu ne dépendent ni des dogmes , ni de la pratique d’une religion plutôt que d’une autre, ni de la foi ou de l’incrédulité en d’hypothétiques mys-
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tères, ni de l’affiliation ou de la renonciation à telle ou telle Église ; — qu’aurdessus de la morale théologique d’un temps , d’un lieu , d’un culte, vérité en deçà , er reur au delà , il y a une morale humaine , éternelle , invariable, universelle, à laquelle, dans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les religions, la raison de tout homme régulièrement organisé § donné son assentiment; -—que, si la première divise les hommes, la seconde les unit; — qu’au nom de celle-ci il n’a jamais été ordonné les crimes commis au nom de celle-là , et qu’ainsi, avant d’étre religieuses, les sociétés doivent être morales,
Aujourd'hui done, quoi qu’on fasse, les luttes som tenues depuis dix-huit siècles pour la libre conscience ont fait leur temps, et elles ont hâté le terme des luttes pour la libre pensée. Pgr elles les gouvernements s’acheminent forcément vers des idées qui ouvrent au rôle social de l’État des horizons plus larges, plus clairs et moins chargés d’orages. La loi naturelle des choses veut que ces idées arrivent de leurs conséquences religieuses à leurs conséquences politiques , qui en sont le terme logique et progressif.
L’État a fini par reconnaître que les troubles religieux sont nés presque toujours de son immixtion dans le domaine de la conscience , et qu’ils ont cessé le jour où, cessant lui-même, soit de se mettre au service du despotisme de la religion , soit de faire de 1? religion un instrument du despotisme de la politique, il a laissé les consciences à leur liberté et les cultes
à leurs temples. Ou l’histoire n’a pas d’enseignements, et la liberté de conscience et la liberté de pensée ne sont pas les deux principes corrélatifs et constitutifs de la nature morgle de l’homme, ou bien l’État sera forcément amené à reconnaître aussi que les troubles de lg politique sont nés de son immixtion compressive dans le domaine de la pensée , qu’il n’y peut avoir réellement plus de péril à laisser penser qu’à laisser croire , et que Je péril, au contraire, est dans la compression des idées, pomme il l’a été dans la compression des consciences.
Le monde, en effet, ne cessera d’être troublé par les querelles politiques, comme il a cessé de l’être par les querelles religieuses , que le jour où, par la rentrée de l’homme dans la plénitude des droits de sa nature morale, la séparation qui existe entre l’État et la conscience existera aussi entre l’État et la pensée.