VL
Les impôts. — Les traitants. — Part de la royauté dans les potsde-vin.
En concours avec cos expédients de spoliation par ruse, fraude et violence, fonctionnait, à l’état régulier et légal , tout un vaste système de taxes et d’impôts.
Ce système était indépendant et en surcroît de toutes les servitudes et redevances, seigneuriales et cléricales, dont la partie financière était devenue plus lourde à mesure que la royauté en avait diminué la partie politique, et que le hobereau nobiliaire qui écorchait le paysan avait remplacé le vautour féodal qui le dévorait. Il broyait le menu peuple des villes et des campagnes dans ses engrenages , qu’on nommait la dlme, la corvée, la taille, les gabelles, le droit de chasse, la capitation, l’accise, et une multitude nommée et innomée d’impositions et de taxes que faisaient inventer chaque jour les besoins réels ou factices d'une royauté besogneuse.
Aussi le système financier de ces temps ne fut-il
LA ROVAUTK
qu’un assemblage monstrueux de différences et d'inégalités qui s’entre-dévoraient en dévorant les populations et les fortunes, et qui creusaient l’abîme où la sociétéet la richesse publiquedevaienls’engloutir. L’inégalité de l’impôt a toujours été la source la plus vive des plus profondes divisions des classes dans une nation; elle lesanime les unescontre les autres: celles-là sont insolentes, celles-ci haineuses, et toutes cessent de se regarder comme enfants de la même patrie. Or, en France, il n’y avait unité ni dans l’assiette, ni dans la perception , ni dans la quotité des taxes. Chaque localité avait à elle un mode de complication enchevêtré de toutes sortes de privilèges locaux et individuels; et ces privilèges, qui faisaient partie intégrante d’offices, d’emplois, de commissions, créaient en faveur des bourgeois un nombre d’immunités d’impôts bien plus considérable encore que celui delà noblesse et du clergé; « De telle sorte, ne peut s’empêcher de « dire la royauté en 1780, que le tribut de la « partie la plus pauvre de nos sujets s’est accru « dans une proportion bien supérieure à celle de toutes « les autres. Aussi Sa Majesté espère-t-elle que les « personnes riches ne se trouveront pas lésées lors- « que, remises au niveau commun, elles ne feront « qu’acquitter la charge qu’elles auraient dû depuis « longtemps partager plus également. »
Mais à qui avait ouvert l’abîme il ne pouvait pas être donné de le fermer. Jusqu’au moment de la Révolution, la seule égalité qu’il y eut jamais et qui
ET f.A PROPRIÉTÉ. 277
pesa sur toutes les provinces , ce fut dans les tarifs des droits une exagération, une surcharge telles que la consommation était empêchée, les transactions entravées, et que toutes sortes d’obstacles, qui arrivaient jusqu’à la barbarie, jusqu’à l’inhumanité, paralysaient le travail des arts utiles et de l'industrie, et arrêtaient ainsi la production de la richesse.
Les taxes et impositions étaient affermées à des compagnies financières et à des gens de bas étage que la haine publique flétrissait du nom de Traitants. L’histoire leur a conservé la flétrissure.
« Les moyens forcés qui alimentèrent, durant trente « années, les finances de Louis XIV firent sortir des « derniers rangs du peuple une classe de Traitants. « durs, avides et sans foi, dit l’historien de la Régence u déjà cité. Mais quel homme délicat eût voulu servir « d’instrument aux mesures fiscales de ces temps-là, « et lutter de fourberies avec les ministères obérés « de Pont-Chartrain , de Chamillard et de Desma- « rets, » qui disaient cyniquement au roi : « Toutes « les fois que Votre Majesté crée une charge nouvelle, « Dieu crée un sot pour l’acheter?»
La bassesse des publicains avait cet avantage que la royauté pouvait quelquefois les immoler à la risée du peuple, sinon toujours lui donner leur châtiment pour consolation. C’est ainsi qu’au plein cœur la famine et des désastres militaires de 1709 la comédie de 'fur caret foudroya de stigmates, bien autrement indélébiles que les allégories mordantes d’Aristophane
LA ROYAUTE
et los rieuses moqueries de Molière, cette uouvelle classe de bourgeois, ces Traitants parvenus que la royauté élevait pour leur argent , que la noblesse raillait pour leurs grands airs, que la bourgeoisie méprisait pour leur insolence , que le peuple détestait pour leurs exactions. Traitants , en effet , car ils faisaient la traite du travail , de la production , de la vie et des droits du laboureur dans les champs , de l’ouvrier dans les villes, comme alors et depuis d’autres traitants faisaient et ont fait la traite des nègres.
Les loups-cerviers du fisc rendaient ou piulèt avançaient au trésor royal une somme annuelle et déterminée, dout lo recouvrement était à leurs charges, risques et périls. Mais ces deux derniers mots ne figuraient aux traités qu’à titre de protocole ; dans la réalité ils n’avaient point d’application. Les Traitants étaient armés de toute sorte de moyens et d’autorité pour faire rendre à la matière taillable et corvéable non-seulement la part qu’ils versaient à l’État, la part distribuée à leur armée de commis, la part qu’ils offraient aux ministres, aux favoris et aux favorites, et souvent au roi lui-méme, pour obtenir l’exploitation ; mais encore les bénéfices énormes qui élevèrent à la hauteur des plus grandes fortunes de la noblesse, fondées sur la confiscation des riches, ces fortunes scandaleuses de la bourgeoisie financière, bâties sur l’exaction dos pauvres.
Il en fut ainsi, non plus seulement durant ces règnes désastreux qui sont la honte et le crime
ET LA PROPRIETE. 279
de la monarchie française et que l’histoire a maudits, mais sous le règne même des rois à qui la flatterie et la lâcheté ont donné les surnoms de Grands , de Pères du peuple , de Bien-aimés. Celui-là môme dont il a été dit qu’il est le seul roi « dont le peuple ait gardé lamémoire » n’attendait pas qu’on le vînt solliciter avec des offres de pots-de-vin ; il allait au-devant des faiseurs d’affaires qui demandaient l’exploitation du peuple. Aussi Pierre de l’Esloile ne peut-il s’empêcher de s’écrier dans son Journal de Henri IV : a Quand le a prince dit lui-même : « Ne vous adressez qu’à moi ; « je ferai votre affaire; mais il me faut tant; » il ne a reste plus qu’à trafiquer de tout. — Ce que nous a voyons au temps présent. »
11 était de notoriété que , par suite de ces façons d’entendre et de traiter le rendement et la levée de l’impôt, le trésor public ne recevait pas la moitié de ce qui était extorqué au peuple.
§ VII
La taille. — Le» intendants du roi .
C’est dans la levée de la taille surtout que s’étalait royalement la barbarie des lois fiscales de la monarchie, dont les charges s’étaient substituées à la plupart des redevances féodales, qu’elles surpassèrent en dureté et en sauvagerie.
D’après Boisguilleberl , intendant général de Nor-
LA ROYAUTE
luandie, 4a royauté laissait aller ainsi les choses pour faciliter les extorsions de sa fiscalité.
« Les contribuables étaient en butte à mille chi- « canes. On ne leur donnait pas connaissance de la « somme à laquelle ils étaient taxés : on ne recevait « d’eux que des à-compte. Puis, lorsqu’à leur insu, « et malgré toutes leurs démarches pour s’acquitter, b ils étaient constitués en retard , ils se voyaient mea naeés des poursuites les plus graves et amenés ainsi a à des compositions onéreuses. Telles étaient les coma plications et les difficultés qu’elles soulevaient qu’il b n’y avait pas moins de cent mille commis occupés « spécialement à la levée des impôts, et dix mille a juges chargés, sous le nom d’Éns, quoique nommés a par le roi, de réprimer les contraventions. »
Cent mille commis! dix raille juges! dans un pays qui avait un tiers de population de moins qu’aujourd’hui , et dont la moitié à peu près était exceptée de l’impôt ou en vivait! La noblesse, le clergé, ou plutôt les terres d’origine noble et cléricale , par suite de la tenure féodale, ne payaient point l'impôt, quelle que fût la condition des détenteurs. Journellement aussi des offices nouveaux, créés pour battre monnaie dans la bourgeoisie, et donnant aux titulaires le droit de ne point payer l’impôt, étaient vendus par le roi. Que devait donc être, pour les exclus du privilège, cet abime incommensurable de charges, de vexations , d’iniquités ? Qui ne sait que , par suite de cette augmentation continue d’immunités d’impôts , la
ET LA PROPRIÉTÉ
taille, en moins de deux siècles, avait porté d’un poids décuple sur les pauvres paysans?
On va voir, d’après le Détail de la France , comment les choses se traitaient pour arriver au ( préièvementdecel impôt mis sur la fortune, dont un ministre en 1772donne la définition suivante: « Arbitraire dans « sa répartition, solidaire dans sa perception, person- « nelle et non réelle , la taille est sujette à des varia- « lions continuelles par suite de tous les change- « menls qui arrivent chaque année dans la fortune a des contribuables.
« On amène les bestiaux de la paroisse en général, « sans s’informer si ceux à qui ils appartiennent en « particulier ont payé tout à fait leur taille ou non , « ce qui est fort indifférent. Il faut encore de l’argent « à l’huissier pour qu’il n’amène pas les bêtes saisies « bien loin et qu’il ne les fasse pas vendre si tôt. Et « puis, quand l’année va expirer, ce sont des empri- « sonnements! Il faut alors que les femmes et les en- « fants des prisonniers, éloignés quelquefois de trois « ou quatre lieues , leur portent à manger. Et comme « c’est souvent dans les lempsfroids, et que les prisons « de campagne sontmal conditionnées, ils reviennent « presque toujours malades de fatigue et de misère. « De plus, à chaque fois que les collecteurs vont en « recette, il ne faut pas oublier un présent à monsieur « le receveur des fruits du pays, quoi qu’ils puissent « coûter ; autrement, quelque mal que l’on souffre, ce w serait encore davantage. »
LA ROYAUTE
Les rigueurs avec lesquelles les pauvresélaienl pour* • suivis pour le payement de la taille ue sont pas un fait particulier à tel roi, à tel règne, mais bien un fait permanent, inhérent à la royauté elle-même.
On lit dans le Journal de Henri IV (septembre 1608) : « La crue des tailles est si exorbitante en « cette pauvre saison qu’un pauvre homme chargé .« de cinq enfants, voyant que , pour l’exécution de « la taille, on lui avait pris jusqu’à un pain qu’il avait « caché dans la paillasse de son lit , s’étant désespéré « là-dessus, s’était rué de furie sur un de ses enfants,
« lequel il avait tué ; puis s’était misérablement défait « lui-même par ses propres mains. »
Le comte de Boulainvilliers écrivait au régent : « On « voit un grand nombre de pauvres gens qui payent « autant pour la taille que pour la ferme de la terre « qu’ils cultivent. Il y en a quantité qui payent jus- « qu’à 600 livres de taille et autant de sol, principa- « lement quand ils n’ont pas de protection. Mais le < plus grand abus, c’est que, lorsqu’ils appartiennent ? aux financiers ou à un homme d’autorité , ils ne « payent rien du tout , et qu'on est obligé à imputer a sur les pauvres ce que les riches devraient payer. »
La taille était d’une essence et d’une nature si funestes qu’au dire de Turgotelle était une source do désespoir et de ruine pour ceux qu’elle frappait non moins que pour ceux qui avaient la charge de la percevoir: — a cequi,dilcethommed’Étal, réduilsucces- « sivementà la misère toutes les familles aisées d’un
ET LA PROPRIÉTÉ. 283
« village. » Voilà pourquoi le collocteur des tailles était changé chaque année et pris au hasard, « sans égard à la capacité ou à Phonnôteté. » On était décrété d’emploi de collecteur comme on l’était de corvée ; sans cela personne n’en eût voulu. La raison en est que le collecteur était responsable sur tous ses biens, même par corps, de la recette, et qu’il lui fallait pendant deux ans perdre la moitié de ses journées à courir après les contribuables, lesquels, à la façon des juifs du moyen âge, se faisaient toujours plus pauvres qu’ils ne l’étaient en réalité.
Qu’on joigne à cela, comme disait une assomblée provinciale en 1779, « la préférence pour ses parents , « pour ses amis, pour ses voisins, la haine, la vengeance « contre ses ennemis, le besoin d’un protecteur, la « crainte de déplaire à un citoyen aisé qui donne de « l’ouvrage, la nécessité pour le collecteur, qui trop « souvent ne savait pas lire, de recourir à quelqu’un « qui pût le suppléer, » et on aura une idée de toutes les iniquités dout la collection de la taille devait être la cause pour le collecteur autant que pour les taillables. On ne sera donc pas étonné qu’un intendant de 1764 eût écrit au ministre que, « lorsque le collec- « teur marche sans huissiers, les taillables ne veulent « pas payer, » et que cont mille commis et dix mille juges, comme l’a dit Boisguiliebert , aient été spécialement occupés à assurer la rentrée des impôts.
Dans une seule Élection, étendue de pays équivalente environ à celle d’une sous-préfecture d’aujourd’hui,
28V LA ROYAUTÉ
on comptait cent six porteurs de contraintes et autres recors, toujours en chemin.
Aussi, dans sa confession in extremis, la royauté, se traînant vers 1789, ne peut-elle s’empêcher d’avouer que, « si la taille s’est accrue outre mesure , cela est « venu de ce que les administrateurs des finances y « avait sans cesse recours, parce qu’elle était la res- « source la plus facile, à cause de sa clandestinité. »
En aggravation de tant de misères la France avait été livrée à l’administration des intendants du roi.
Voici en quels termes Law parlait de ces fonctionnaires, agents uniques et sans contrôle, dans les provinces, de toutes les volontés du conseil du roi et des ministres, et qui, presque toujours sans naissance et sans fortune, avaient celle-là à dorriger par l’anoblissement, et celle-ci à faire par les exactions : « Jamais « je n’aurais cru ce que j’ai vu quand j’étais eontrôu leur des finances. Ce royaume de France est goua verné par trente intendants. Il n’y a ni parlements, « ni états, ni gouverneurs ; il n’y a que trente maîtres « des requêtes, commis aux provinces, dequidépen- « dent leur malheur ou leur bonheur, leur abondance « ou leur stérilité. »
Le comte de Boulainvilliers en dit ceci daus la préface de son État de la France, « Le peuple apprit, par « une expérience douloureuse, que ces nouveaux ma- « gistrats devaient être les instruments immédiats de « sa misère; que sa vie, ses biens, ses familles, tout « serait à leur disposition : maîtres des enfants jus-
ET LA PROPRIÉTÉ
« qu’à les enrôler par force ; maîtres des biens jusqu’à « ôter la subsistance; maîtres de la vie jusqu’à la « prison , au gibet et à la roue. »
Écrasants pour le peuple, les Traitants et les intendants royaux ne furent pas moins onéreux pour l’État; ils ruinaient le premier par l’exaction, ils appauvrissaient le second par l’usure r et ils se faisaient des embarras financiers qu’ils causaient un moyen de se perpétuer et de s’enrichir. Ne pouvant, pour s’en débarrasser, leur rembourser les 93,600,000 francs de leur capital d’exploitation, l’État était réduit à leur payer, par an, un intérêt de 18 millions de francs.
§ VIII
La fiscalité des rois plagiaire de la fiscalité des Césars.
En lisant les écrits empruntés aux règnes de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XV, on est tenté de se demander si ce ne sont point les plagiats serviles des pages dans lesquelles Laclance , saint Jérôme et Salvien racontent, pour les flétrir, les rapines féroces de la fiscalité romaine du troisième au cinquième siècle.
C’était alors dans l’empire, depuis Dioclétien, toute une milice de fonctionnaires dont une partie tenait le monde renversé et garrotté aux pieds des Césars , tandis que l’autre partie lui enlevait froidement ses
LA ROYAlîTrf
dernières dépouilles : moitié parasite des peuples toujours intéressée à maintenir un ordre de choses qui lui en donne à dévorer la moitié productive! Les provinces avaient été coupées en lambeaux ; une nuée de gouverneurs et d’officiers subalternes allait annuellement s’abattre sur chaque contrée et sur chaque ville : — procureurs du fisc, maîtres des finances, vicaires des préfets, censeurs , répartiteurs, inspecteurs, canonicaires, tous contraignant à payer. « Tous n hommes, dit Lactance, qui ne savaient que conte damner et proscrire , qui extorquaient non pas sou- « vent, mais toujours, non pas une chose, mais toutes « choses, et dont chaque extorsion était accompa- « gnée d’injures intolérables.
« Les champs étaient mesurés jusqu’à la derniere « motte, continue Lactance; les ceps de vigne elles « pieds d’arbres étaient comptés; les animaux de toute « espèce étaient inscrits; chaque télé d’homme était « marquée. Le pauvre peuple des villes et des cam- « pagnes était là avec ses hommes libres et ses serfs. « La torture et le fouet retentissaient de tous côtés. « Les fils, appelés à déposer contre leurs pères, étaient « appliqués au chevalet; les esclaves les plus fidèles « étaient contraints par les tourments de témoigner « contre leurs maîtres, les femmes contre leurs mate ris. S'ils n’avaient ni esclaves ni proches, ils étaient « eux-mémes torturés contre eux-mêmes, et, quand « la douleur les avait vaincus , ils étaient inscrits « pour des biens qu’ils ne possédaient pas. L’âge de
ET LA PROPRIÉTÉ
« chacun était inquisitorialement supputé; maison « ajoutait dos années aux petits enfants afin qu’ils « eussent, pour payer l’impôt, l’âge qu’ils n’avaient « pas encore; on retranchait des années aux vieillards « afin qu’ils eussent encore, pour payer l’impôt, l’âge « qu’ils avaient cessé d’avoir. Tout cela fait, on n’a- « vait point foi entière dans les premiers recenseurs; « on en faisait partir d’autres , et chaque fois la ma- # tière imposable était doublée : non qu’il en fût trou- « vé de nouvelle , mais parce que les derniers en- « voyés ne voulaient pas être venus pour rien. Sur ces « entrefaites, les animaux diminuaient, les hommes « mouraient, et on n’en payait pas moins pour les ani- « maux qu’on n’avait plus, pour les hommes qui t. étaient morts. En sorte qu’aux yeux du fisc rien « ne pouvait plus ni vivre ni mourir. »
— « J’ai un mari, » dit, dans saint Jérôme, une pauvre femme à qui l’on venait d’enlever son mari et ses enfants ; « j’ai un mari que les collecteurs de l’im- « pôt ont plusieurs fois flagellé, torturé, et qu’ils « tiennent en prison. Nous avions trois fils qu’on nous « a enlevés pour la même créance , et qui sont vente dus maintenant. »
Parlant des Romains qui s’enfuyaient chez les barbares ou dans les forêts, « préférant vivre libres dans « une apparente captivité que de vivre captifs dans a une liberté apparente, » Salvien s’écrie :
« Mais que dire de celle monstrueuse injustice? Le « plus grand nombre des pauvres et des malheureux,
LA ROYAUTÉ
« dépouillés de leur petit coin de terre, expulsés de « leur chétive cabane, n’en sont pas moins contraints « à payer les redevances des biens qu’ils ne possèdent « plus. Le brigandage des riches leur a enlevé les « biens, l’exaction de César leur enlève la vie. » Comme le privilège appelle le privilège, le droit d’être exempt de l’impôt avait fait partie du droit de le percevoir, et les fonctions administratives, sous les derniers Césars, n’avaient plus été qu’un aliment offert à toutes les servilités , une prime accordée à toutes les corruptions. C’est ainsi qu’en France, où, par son travail continu contre la noblesse, l’absolutisme royal prépara la suprême besogne de la Révolution, ilne va bientôt plus y avoir, comme dans l’empire, ni ordres , ni distinctions au-dessus du milieu bourgeois qui doit dominer. Les rangs, sous les derniers rois absolos de la monarchie, commencèrent à n’être plus réellement hiérarchisés que par la nature des fonctions publiques et par la quotité de leurs traitements. C’est donc bien la royauté française qui a posé les assises sur lesquelles on voit, dans notre temps, l’oligarchie fiscale et administrative s’élever chaque jour davantage et tendre de plus en plus à se substituer, dans la société moderne, à toutes les aristocraties que la Révolution a renversées.
ET LA PROPRIÉTÉ
Six.
La dîme. — Los dons gratuits. — Les plaisirs du roi. — Le droit de chasse. — La corvée.
Certainement ces façons de lever les impôts, sous la royauté, étaient hideusement entachées d’impolitique et d’inhumanité.
La dlme sur les gros et menus grains, sur le vin, le foin , les bestiaux , le lait , la volaille et tous les produits de l’agriculture et du cultivateur, était certainement encore un impôt aussi lourd dans son assiette que ruineux et vexatoire dans son prélèvement. — Le temps pressait , l’orage menaçait d’emporter avec ses trombes, de noyer dans ses torrents, de broyer sous ses gréions , les blés, les fourrages , les raisins , les fruits ; il n’importe ! Le cultivateur ne pouvait rentrer ses foins dans les granges , ses blés dans les greniers , sa vendange et ses fruits dans les celliers , avant que le collecteur fût passé et eût pris la gerbe la plus belle dans le champ , la botte de fourrage la plus saine dans le pré, le plus clair et le plus mûr des fruits et du raisin à la porte du pressoir.
Certainement aussi toutes les bornes de la tyrannie insolente , hypocrite et brutale , furent dépassées par la manière dont étaient exigés et levés les Dons gratuits , sortes de cotisations qui remplaçaient les tailles
LA ROYAUTÉ
dans quelques provinces d’états. C’était un excellent moyen de finances, qui avait cet avantage de paraître sortir de la liberté môme ; mais quand la liberté, qui devait les offrir, regimbait contre les fréquents appels de la royauté, la royauté faisait marcher des troupes contre elle, et, la changeant en oppression, changeait le don en impôt.
Vraiment, encore, l’on ne sait trop quel nom donner à cet arbitraire taquin et humiliant qui , dans les portions de terrains ou de pays enclavées au milieu de ce qu’à la cour on nommait les plaisirs du roi , interdisait de faucher les prairies avant la Saint-Jean et de couper les chaumes avant le 1" octobre. Pour que le paysan pût nourrir ses bestiaux , garnir son lit et couvrir son toit, il fallait attendre que le gibier royal n’eût plus besoin de foin ou de paille pour se remiser et faire ses nichées.
Oui , encore, dans les ordonnances qui défendaient « — aux marchands, artisans, bourgeois et autres ha- « bitants des villes, bourgs, paroisses, villages et « hameaux, aux paysans et roturiers de quelque état « qu’ils fussent, non possédant tief, seigneurie et « haute justice, de chasser en quelque lieu, sorte et « manière , et sur quelque gibier de poil et du plume « que ce pût être, » il y avait une atteinte insolente aux droits naturels de la propriété et de l’homme. C’était surtout abuser étrangement du pouvoir de pervertir les idées de justice, d’en fausser les termes et d’édicter des peines contre les délits résultant de cette
ET LA PROPRIÉTÉ
justice à rebours, que de réputer braconniers, de poursuivre prévôtalement comme tels, et de condamner au carcan, au bannissement, «et à mort, «suivant l’exigence des cas, des paysans, des bourgeois, chassant sur leurs propres terres les sangliers , les lapins, les lièvres, les oiseaux, les renards qui foulaient leurs récoltes, mangeaient leurs grains, ravageaient leurs légumes et dévastaient leurs basses-cours.
C’était aussi une dure et odieuse exigence que la corvée, qui, pour le compte du palais, du château ou du couvent, enlevait au cultivateur la libre disposition de son temps, de ses bras, de ses chevaux, de ses bœufs, de ses charrettes, et traînait le tout, ensemble ou séparément , dans les champs , pour les semailles, la moisson, les charrois des moines et des seigneurs, ou pour la construction et la réparation des chemins qui conduisaient à leurs couvents et à leurs châteaux.
Ce fut encore quelque chose de bien autrement écrasant, lorsque la monarchie absolue se fut substituée à la monarchie féodale! La corvée eutà pourvoir non plus seulement au service et aux chemins des seigneurs, mais au service et aux chemins du roi. Tout, alors, devint service et chemin du roi, avec emprisonnement et garnisaires contre les récalcitrants, sur la réquisition du plus chétif piqueur des ponts et chaussées, du plus petit commis de l’administration. — Transport des forçats dans les bagnes , des mendiants dans les ateliers de charité, et des voleurs d’une prison à une
LA ROYAUTÉ
autre, service du roi! Transports et charrois des bagages des militaires, de leurs femmes, de leurs servantes, des militaires eux-mêmes dans les changements de garnison, service du roi! Transport des bois de construction aux arsenaux de la guerre et de la marine pour le compte de MM. les entrepreneurs qui en avaient la charge, service du roi! Et tout cela avec quelles injures , quelles avanies , quels mauvais traitements exercés sur les bœufs, sur les chevaux , sur les oonducteurs ! On ne sait comment croire à tant d’insolente brutalité d’une part , à tant de lâche longanimité de l’autre. Et comme si cet impôt du travail forcé devait à lui seul résumer, par le côté le plus tyrannique et le plus insultant , le système d’inégalité qui a fait le fond social de notre vieille monarchie , la seule chose qui ne fût pas service du roi, chemin du roi, était précisément la route particulière qui conduisait aux villages des corvéables : il était interdit aux paysans de faire emploi, sur de pareils chemins , de la corvée, « qui doit être « reservée aux routes royales. »
Ainsi toujours le pauvre seul fut condamné au travail dont le riche seul devait profiter.
La royauté en fit l’aveu le jour où, entendant venir la Révolution , elle voulut essayer d’abolir la corvée. « Presque tous les chemins du royaume, dit-elle,
« ont été faits gratuitement par la partie la plus « pauvre de nos sujets. Tout le poids en est donc « retombé sur ceux qui n’ont que leurs bras et ne sont
ET LA PR0PH1ETÉ
« intéressés que très-secondairement aux chemins. « Les véritables intéressés sont les propriétaires, « presque tous privilégiés, dont lesbiens augmentent « de valeur par l’établissement des routes. En for- « çant le pauvre à entretenir seul celles-ci, en Voit bligeant à donner son temps et son travail sans sait laire, on enlève l' unique ressource qu'il ait contre la « misère et la faim, pour le faire travailler au