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CHAPITRE XVI

Ii* royauté et le droit de titre.

De l'autorité du roi et de l’autoritc du |>ère.

Les théoriciens de la souveraineté héréditaire par droit divin ont fait de la comparaison de l’État avec la famille, et de l’autorité du roi avec l’autorité du père, l’argument suprême de la légitimité de l'institution royale. Si la vérité politique résidait dans cette théorie de Bossuet et de Louis XIV, renouvelée de Confucius et de la constitution sociale et politique du Céleste-Empire , — lequel passe peu , comme on sait , pour être le modèle des bons gouvernements, — les rois de France, il en faut convenir, auraient concouru avec les empereurs de la Chine à en faire la plus détestable des erreurs.

Les idées d’égalité et de partage , en droit et en fait, dans la tendresse , la vigilance , les soins et les biens du père entre tous les enfants , sont inséparables de l’idée de la famille et des devoirs du père. Là , et là

seulement, sont les conditions des liens solidaires de la famille , qui ne se perpétue que par la paix née de l’union et de l’amour. Où il y aura inégalité; où, indulgent aux uns, le père sera dur aux autres; où les premiers nés auront tout, et où les derniers venus n’auront rien ; où les forts seront les dominateurs des faibles, et où l’autorité du père servira, non à rétablir l’équilibre selon la justice, mais, au contraire, à peser sur l’inégalité pour la rendre plus lourde , et pour attirer à soi le plus clair des bénéfices de l’exploitation ; évidemment , cette famille sera divisée contre elle-même , et l’envie et la haine y répondront au privilège et à l’iniquité.

Les pays où la société aura été constituée ainsi sur l’inégalité, comme la grande famille française l’a été durant quatorze siècles, auront-ils eu pour chefs des pères faisant l’union pour gouverner, ou des tyrans divisant pour régner? Dans ces pays, où l’esprit de famille aura disparu, l’autorité des rois, qui ont cessé d’être pères, n’aura-t-elle point mérité de tomber avec sa seule raison d’être? Mais quel nom donner aux rois si , après avoir tout pris à la famille pour le lui dispenser ensuite à mesure, après s’être chargés de tout pour n’avoir à rendre compte de rien , fors à Dieu, ils ne s’inquiètent point, non si la famille est dans l’abondance , mais si elle n’est pas dans la disette ; non pas même si elle a toujours le nécessaire , mais si elle ne manque pas souvent de pain?

ET LE DROIT DE VIVRE

Mi-

Étendue des devoirs parallèle à l’absorption des droits.

Depuis l’origine des empires , la question des subsistances a été la grande question de responsabilité des pouvoirs sociaux. De la solution qui lui est donnée dépendent , en effet , les destinées de l’être individuel et de l’être collectif, de l’ homme et de la société. L’homme et la société sont, par elle, remis en question ; car elle décide de l’exercice ou de la privation du premier des droits naturels de l’homme , de celui sans lequel l’homme ne peut pas être et n’est pas, sans lequel les sociétés elles-mêmes ne sauraient être ni durer : — le droit de vivre.

En ce qui concerne l’être individuel , la société antique y répondit par le travail dans l’esclavage.

En ce qui concerne l’être collectif, les gouvernements , quelle que fût leur forme constitutive , y répondirent par les institutions de prévoyauee qui étaient dans la mesure des réalisations de la science économique de leur temps. On peut même dire que , dans celte question , les pouvoirs publics crurent leur responsabilité engagée en raison directe de l’étendue de leur autorité. Plus, comme dans les monarchies des despotes de l’Orient , comme à Rome sous les Césars, l’incarnation de la souveraineté en un seul s’opérait

r.À ROYAUTÉ

par l’absorption des droits individuels et collectifs, et plus la souveraineté se fit un devoir d’assurer la subsistance en compensation de l’ilotisme. Dans l’État, comme dans la société , la liberté paya la vie.

C’est ainsi qu’en échange de la distribution du blé, qu’ils avaient amoncelé dans leurs greniers, les Pharaons d’Égypte avaient tout pris : l’argent, les terres , les troupeaux, les personnes. C’est ainsi qu’en échange de tous les droits , de toutes les libertés , dont ils avaient dépouillé la vieille république, les Césars, même les plus cruels, les plus pervers, les plus insensés, les Tibère , les Claude , les Néron , les Domitien , faisaient, par leurs jurandes , venir à grands frais, d’Afrique ou d’Asie, d’Espagne ou de Sicile, des flottes entières chargées de blé pour le distribuer au peuple. Seulement, plus habiles que les Pharaons, les Césars avaient ajouté au pain les spectacles, et aux spectacles les apparences de la liberté.

La royauté française avait pris les droits et les libertés, comme les Césars ; elle se disait maîtresse des personnes , des biens , des terres et de l’argent , comme les Pharaons; que donna-t-elle au peuple en échange?

La famine!

Et quand la famine n’existait pas, elle la faisait.

ET LE DROIT DE VIVRE

§ III

Des ramines au moyen âge.

Les disettes, en France, ont eu, dans la périodicité de leur retour, une sorte de régularité qui semble tenir des intermittences quinquennales indiquées dans la Bible par le songe du Pharaon de Joseph. Mais , depuis le neuvième siècle, qu’ont rempli les invasions des Normands, ces disettes ont atteint , dans une moyenne d’environ huit fois par siècle, les proportions d’effroyables famines. Huit fois par siècle les populations des villes et des campagnes, les riches comme les pauvres , ont été réduites , non par hasard , de ci ou de là, mais partout et « comme unusage consacré », soit à se nourrir de chair humaine, comme dans les trentesept famines qui ont sévi du neuvième au treizième siècle ;• soit à faire du pain avec de l’argile et des ossements broyés, saupoudrés de farine et de son; soit à brouter les racines et les herbes des champs, comme dans les siècles qui ont suivi jusqu’à la Révolution.

Pendant les dix premiers siècles de la monarchie , ces famines ont eu pour causes principales , comme dans tous les pays et dans tous les âges, l’ignorance de la science économiqne elles rigueurs des saisons; mais

elles ont été plus particulièrement les conséquences

LA ROYAPTré

forcées de la constitution sociale et politique spéciale aux temps féodaux.

Le morcellement du territoire ; les divisions de province à province, de cité à cité, de château à château ; le manque de routes, leur difficulté par suite des péages et des redevances, leurs dangers devant les courses incessantes des féodaux , larrons et pillards; l’ignorance et l’impraticabilité des échanges et des opérations du commerce ; les batailles , les rav ages, seigneurs contre seigneurs, vassaux contre suzerain; les appels à l’étranger ; les invasions des Normands , des Sarrasins et des Anglais ; les bandes errantes de soudards et d’aventuriers qui pillaient les campagnes pour leur compte après les avoir dévastées pour le compte des seigneurs et des rois ; tous ces fléaux, qui, durant les règnes des derniers Carolingiens , de la race des Capets et des premiers Valois, ont établi sur toutes les parties du sol de la France comme un roulement annuel de dévastation et de dépeuplement, entravaient, ruinaient les travaux et les productions de l’agriculture, et empêchaient tout nivellement des subsistances. Les récoltes, quand elles avaient été levées , étaient consommées sur place. Quand une contrée s’épanouissait au nord ou au midi dans l’abondance , une contrée à l’est ou à l’ouest dépérissait dans la disette. Mais, comme la solidarité humaine est un devoir et que tout ce qui doit être est, les habitants des contrées affamées, ne pouvant faire venir à eux le bon marché et l’abondance , allaient les trouver par

ET I.E DROIT DE VIVRE. 307

troupes nombreuses d’émigranls. Mais, hélas! rétablissant l’équilibre de la misère par la misère, leurs invasions dans les pays pourvus ne tardaient pas à y portes la disette et la cherté qui la suit.

Par toutes ces causes on lit, dans le Recueil des Historiens de France, qu’en 8o0 on vit des mères tuer leurs enfants et se nourrir de leur chair; que, durant les neuf années qui séparent l’an 800 de l’an 809, et ensuite les années qui vont de 873 à 870, des hommes et des femmes devinrent homicides pour se nourrir de la chair de ceux qu’ils avaient tués; que, de 987 à 1003, « les hommes furent réduits à se « nourrir de reptiles, d’animaux immondes, et, ce qui « est le plus borribie encore, à se nourrir de la chair <» des hommes, des femmes, des enfants. De jeunes « garçons dévorèrent leurs mères, et les mères dévo- « rèrent leurs enfants. En 1033, on arrêtait les voya- « geurs sur les routes, on les égorgeait, on se parti tageait leurs membres, que l’on faisait cuire, et on « assouvissait sa faim par ces affreux repas. Les périt sonnes qui, pour fuir la famine, s’expatriaient, « étaient, pendant la nuit, poignardées et dévorées « par ceux qui leur donnaient l’hospitalité. Plusieurs « attiraient les enfants de leur voisinage par de petits « présents, et, si ces enfants se laissaient prendre à « ce piège, ils étaient tués, et leur corps servait de « nourriture. »

C’est pour cela que le moine Raoul Giaber a résumé en ces ligues accusatrices cette première période de

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