I.A ROYAITK
la royauté capétienne : « Le pillage semblait l'unique » moyen d’existence des barons. La population agri- « cole, misérable et stationnaire, souffrait de tous « les orages de la vie de ses maîtres. Les champs res- « (aient incultes et déserts; les famines étaient si af- « freuses qu’il semblaitdésormais que ce fût un usage « consacré que de manger de la chair, humaine. » C’est encore pour cela qu’en parlant des famines et des pestes du quatorzième siècle l’abbé Vély dit dans son histoire : « La misère du peuple fut si « grande que les malheureux habitants de la cam- « pagne déterraient les racines dans les champs et « mangeaient jusqu’à l’écorce des arbres. »
C’est aussi pour cela que Juvénal desllrsins, Monstrelet, le Journal de Paris racontent en ces termes les calamités publiques de l’année 1420, derniers jours du règne et de la folie du roi Charles VI : « Les pau- « vres, réduits à dévorer les plus vils aliments, pas- « saient le jour dans la recherche de ces tristes secours. « Paris ne fut bientôt plus qu’une vaste solitude. Les « loups accouraient disputer ce séjour de douleur à « quelques habitants épars qu’avaient respectés le carie nage, la faim et la contagion. Et l’état de la capi- « taie était celui de presque toutes les villes. »
En 1437 enfin, est-il dit dans Vélv et Villaret: « La plus cruelle famine se joignit aux horreurs de la « peste. Les habitants des campagnes, rançonnés, « dépouillés par les gens de guerre , avaient aban- « donné la culture des terres , dont on ne leur per-
« mettait pas de cueillir les fruits. On les voyait bor- « der les grands chemins, mourant de faim, implorant « des secours que la misère commune rendait impra- « licables. En parcourant les documents de ce raal- « heureux siècle on est surpris ( eh , quoi ! rien que « surpris?) de trouver dans le nombre des chefs de bria gands qui ravageaient la France des noms illustres « et confondus avec des aventuriers. Lahire, Antoine « de Chabannes, les deux bâtards de Bourbon , Blan- « chefort, Yillandras, etc., étaient les conducteurs « de ces bandits. Ils coururent le Cambrésis, le Hai- « naut, entrèrent en Champagne, portant en tous « lieux le fer et la flamme. Ils pénétrèrent dans la « Lorraine, qu’ils mirent à contribution. Las de dé- « soler nos provinces, où ils ne trouvaient pl us rien à « piller, ils se jetèrent en Allemagne, qu’ils mirent « à feu et à sang , répandant le bruit, dit Monstrelel, « que c’était à l’incitation du pape Eugène, pour dé a fendre sa cause. »
§ IV
Des famines depuis le quinziéme siècle.
Quand la royauté eut été mise « hors de page » par la sanglante besogne de Louis XI et de son compère Tristan, les rois remplacèrent les guerres féodales, au nom de l’unité territoriale et de la suprématie de la couronne, par les guerres civiles, au nom de l’unité
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religieuse , et par les guerres à l’étranger, au nom de la gloire et de l’agrandissement de la France; — masques menteurs qui couvrirent trop souvent les faiblesses égoïstes de leur vanité , de leurs ambitions personnelles ou dynastiques, et parfois jusqu’aux ressentiments de leurs plus indignes maîtresses.
Les armées que Charles VIII, Louis XII, François I er ruèrent sur l’Italie pour soutenir des droits douteux d’hérédité venus par les femmes; les guerres de religion, où, durant tout le seizième siècle, une moitié de la France extermina et dévasta l'autre moitié pour soutenir les querelles de suprématie des trois maisons de Valois, de Lorraine et de Bourbon, où étaient Henri III, le roi des mignons, Henri de Guise, le roi de lu ligue , et Henri de Béaru, le roi de la réforme; les longues guerres qui, n’ayant pas toutes leur justification et leur excuse dans leur principe et dans leur conduite , ont occupé , sans les honorer toujours , les longs règnes de Louis XIV et de Louis XV; les impôts et les mesures de finances qui, par le chiffre, l’assiette, le mode elles instruments de perception , ont fait du gouvernement de ces deux rois, dont l’un fut surnommé le Grand et l’autre le Bien- Aimé, le type souverain de l’arbitraire, de l’ignorance en économie politique, du faux monnayage, de l’exaction , de la prodigalité et de la banqueroute; toutes ces colossales absorptions d’or, de sang et de bras, qui épuisaient les populations, dévoraient les fortunes, ruinaient le crédit , vidaient les ateliers, et,
BT LE DROIT DE VIVRE. 311
par l’interdiction des baux au- delà de neuf années jointe au monopole de l’exportation des grains, laissaient en friche les terres condamnées à l’infécondité , amenèrent dans les trois derniers siècles de la monarchie française ces famines qui se sont accumulées à mesure qu’elle approchait de sa fin , comme un châtiment providentiel pour la précipiter, et qui, en effet, l’ont précipitée.
k En ce mois d’août 1586, quasi par toute la « France, est-il dit dans le très- véridique Journal de « Henri III , les pauvres gens mourant de faim al- « laient, par troupes, couper sur les terres des épis « de blé à demi mûr, et les manger à l’instant pour « assouvir leur faim effrénée; et ce, en dépit des la- « boureurs; même les menaçaient, ces pauvres gens, « de les manger eux-mêmes s’ils ne leur permet- « taient de manger les épis de leur blé. »
Les famines et leurs désolantes extrémités ont été le fond ordinaire des griefs et des discours de presque tous les états généraux. — « Sire, » disait, sous le roi Louis XIII , un député de la province d’Auvergne aux états généraux de 1611; «Sire, la misère du peuple « est si grande qu’il est réduit à paître et à brouter « l’herbe comme les bêtes. » La France venait , en effet, de traverser des périodes où, en cinq années, le blé avait éprouvé des variations croissantes de 700 pour 100, et où le setier(un tiers de plus quel’hectolitre actuel) s’était vendu entre 30 et 10 livres, soit entre 150 et 200 francs de notre monnaie.
En 1675, alors que la France mourait de faim au bruit des Te l)eum de Louis XIV. et sous les splendeurs des rayons et du Nec pluribus impar de son fastueux et stérile soleil , le gouverneur du Dauphiné écrivait à Colbert : <■ La plus grande partie des habitants n’a « vécu pendant l’hiver que de pain de glands et de « racines ; et, présentement, on les voit manger l’herbe « des prés et l’écorce des arbres. »
Paître et brouter l’herbe des champs était devenu , depuis la fin du moyen âge, « un usage aussi consacré » que celui de manger de la chair humaine l’avait été dans la période de sa durée. Aussi, en 1775, aux premiers jours de l’une de ces famines qui ont été la honte et le châtiment du dernier siècle de la royauté française, — dont, au critérium des droits du peuple, de la morale et de l’humanité, on a trop surfait la gloire, — un intendant de Bourgogne s’échappa-t-il jusqu’à dire aux paysans ameutés qui avaient envahi la ville de Dijon, où, sans rien piller, ils saccageaient tout dans la maison d’un partisan du Pacte de famine : « Mes amis, l’herbe commence à pousser; allez la « brouter. »
Et ce n’était point là l’impertinence isolée d’un intendant repu et ivre, c’était l’expression d’un fait périodique. Quelques années auparavant, eu 172i, le duc de Saint-Simon écrivait au ministre cardinal Fleury : « Au milieu des profusions de la cour à Stras- « bourg et à Chantilly, on vit en Normandie d’herbe « des champs. »
KT LE- DHOIT UK VIVRE.
Ainsi , du neuvième siècle aux dernières années du dix-huitième, tout le progrès du bien-être des classes plébéiennes consislaiten ceci : d’anthropophage qu’elle avait été, la misère était devenue herbivore; et La Bruyère peut tracer du paysan de la France, sous Louis XIV, un portrait pour lequel il semble que le profond moraliste a fait poser, d’après quelques vieilles tapisseries, un couple de serfs de l’époque normande ou capétienne. «L’on voit, dit-il, certains animaux farou- « ches, des mâles et des femelles , répandus dans les « campagnes, noirs, livides et tout brûlés du soleil, « attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent « avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une « voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs « pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, « ils sont des hommes. Ils se retirent, la nuit, dans « des tanières , où ils vivent de pain noir, d’eau et de « racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine « de labourer, de semer et de recueillir pour vivre , « et méritent ainsi de ne pas manquer du pain qu’ils « ont semé. »
Vœu impuissant! stérile justice! Les paysans continuèrent à être la classe toujours méritante et toujours déshéritée, en pleine autocratie royale, au dixseptième et au dix-huitième siècle, sous les Bourbons, comme ils l’avaient été au seizième, au quinzième et au moyen âge , sous les Valois , les Capets et les deux premières races, en pleine féodalité et à travers les désordres de l’établissement.
LA HOYAUTK
Sous la domination royale leur sujétion et leurs misères sont autres, sans doute, mais elles ne sont pas moins cruelles, et elles sont plus senties. Ils n'enduraient pas les maux qui avaient accablé leurs pères des époques antérieures ; mais ils sont accablés de maux que leurs pères des époques antérieures n’avaient pas connus. Ils ne souffraient pas des chaînes et des redevances féodales, allégées, brisées ou supprimées ; mais ils sont garrottés dans des chaînes et des redevances administratives et fiscales qui vont toujours augmentant de nombre et de poids. Les premières, du moins, avaient eu un caractère fixe et invariable de régularité et de pérennité transmissibles, et elles trouvaient leurs limites dans l’usage, dans la coutume même qui les avaient constituées ; chacun , en venant au monde de la servitude, savait ce qu’il avait à faire et à payer, et pouvait arranger sa vie en conséquence. Mais les secondes, toujours variables, toujours inattendues, flottant au gré des caprices , des intérêts, des besoins d’un maître absolu, souverain sans contrôle, n’ont ni limites fixes, ni bornes prévues; nul, en venant au monde de la sujétion royale, ne sait ni ce qu’il aura à faire, ni ce qu’il aura à payer. La tyrannie de la veille, qu’on supposait, par son énormité, devoir être la dernière, pouvait n’êlre et ne fut souvent que la première tyrannie d’une série nouvelle et inconnue qui allait continuer le lendemain.
Les paysans n’étaient plus des serfs de corps et de biens sous le fouet du majordonns du seigneur; mais
leurs corps et leurs biens sont des sujets taillables et corvéables devant le rôle de l’intendant du roi. Le féodal avait des droits, mais il avait aussi des devoirs; il exploitait les paysans, mais, par intérêt même pour l’exploitation, il les secourait dans la détresse. Le roi avait attiré à lui tous les droits du féodal , mais il n'avait eu garde d’en prendre aussi les devoirs. Il imposait les paysans, mais, quand les paysans succombaient sous le faix , le roi, au lieu de leur venir en aide, les abandonnait aux agents de l’exaction, qui en prenaient tout ce qui pouvait rester. Entre le paysan du dix-septième siècle et le paysan du moyen âge il y avait donc cette différence ; c’est qu’au moyen âge le paysan était opprimé , mais secouru ; au dix-septième siècle, il était qon moins opprimé, et, par surcroît, complètement abandonné ;■ au moyen âge, il se savait en servitude de corps et de biens, et au dixseptième siècle on le disait libre , et il se sentait vouloir être libre. Il avait donc doublement à souffrir, et de la réalité de l’oppression, et du mensonge de la liberté.
Aussi arriva-t-il qu’au dix-septième siècle comme au moyen âge, sous la monarchie absolue commo sous la monarchie des fiefs, l’oppression enfanta la révolte. C’est ainsi qu’en substituant partout le despotisme administratif à l’anarchie féodale la royauté absolue prépara le cataclysme révolutionnaire dans lequel devait s’engloutir la vieille société française.
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LA H0VAUTK
Jacqueries de la royauté absolue.
La France de la royauté féadale avait eu ses Pastoureaux de Flandre, ses Cadets de Gascogne, ses Jacques du Beauvoisis, par lesquels étaient mis à sac, à mort et à rançon , les nobles et les châteaux d’où venaient en ce temps les tyrannies et la misère. La France de la royauté absolue eut ses Jean-nu-pieds de Normandie, ses Unionistes de l’Ormée en Guienne, ses Croquants de Gascogne , et vingt autres jacqueries sans nom qui , dans le Languedoc , le Béarn , le Maine, le Poitou, la Bretagne, se ruaient, par bandes armées du fer et du feu , contre les palais des gouverneurs, les maisons des maltôtiers et les bureaux des gabelles , d’où étaient venus les tyrannies et les misères nouvelles.
Mais, livrées à elles-mêmes, sans but, sans plan, sans chefs, les jacqueries des siècles monarchiques eurent le sort des jacqueries des siècles féodaux. De même que la noblesse féodale avait eu ses Caplal-du- Buch pourécraser les Jacques, la gabelle eutses maréchaux de Gassion pour écraser les Jean-nu-pieds. H y fallut des armées pour forcer ces bandes de vingt mille paysans derrière leurs barricades, comme à Avranches; pour leur faire lever des sièges, comme à Ho-
dez. Puis les armées, traînant à leur suite le bourreau pour ramasser les blessés et les fugitifs, chassaient les parlements, dont la justice, dominée, comme à Rouen, par la conscience de la légitimité des griefs, avait molli dans la répression. Elles les remplaçaient par des commissions à la fois judiciaires, administratives et militaires, qui se livraient , comme en Bretagne , à ces exécutions sommaires dont M""‘ de Sévigné, dans ses trop fameuses lettres des 24 septembre , 30 octobre et H décembre 1673, a laissé un tableau où l’on retrouve toujours le bas-bleu de charmant style , mais aussi la femme en qui l’esprit d’étalage et l’orgueil de parage ont perverti le cœur et tué le sens humain.
§ VI
Incapacité et sauvageries de la royauté contre la misère.
La penderie , « comme rafraîchissement atix roueries, « dont on ne pratiquait plus qu'une en huit jours pour « entretenir la justice,- » — des jugements exécutoires et exécutés par provision et sans appel , suivant arrêt du conseil qui « commet le prévôt de la maréchaussée et « son lieutenant pour connaître des émotions et attrou- « pefiients à l’occasion des grains, ordonne que par eux « le procès sera fait et parfait, jugé prévôtalement et en a dernier ressort, interdit à toutes cours île justice d’en a prendre connaissance ; » car la juridiction prévôtale,
LA ROVAFTF
disait aussi Turgot,qui, en 1775, dessaisissait les parlements, « estprincipalementdestinéeà réprimer les émo- « tiens populaires quand il est utile que des exemples « soient donnés avec célérité ; » — pendre d’abord, ju* ger, ensuite, tels étaient , après la bataille, les pansements sommaires auxquels la royauté avait recours pour cicatriser les grandes plaies de la détresse, de la misère et de la famine, dont la responsabilité revenait aux fléaux de son gouvernement plus encore qu’aux fléaux de la nature. Après l’apaisement des troubles et des émeutes de la faim à coups de supplices, elle recourait, pour en empêcher le retour, aux mesures, non de prévoyance, mais de compression, non d’économie politique, mais de police, non d’allégement de taxes, mais de surcroît de peines. La législation des rois de France, est toute bourréede procédésexpéditifs, d’arbitraire et de violence contre le menu peuple ; aussi, quand la Révolution arriva, les pauvres n’eurent plus qu’à retourner révolutionnairement contre les riches les façons de faire dont ceux-ci, depuis tant de siècles, avaient monarchiquement donné l’exemple et créé tous les précédents..
Renouvelant le trop fameux édit de Symmaque, le dernier préfet païen de Rome , contre ce qu’on appelait les bouches inutiles , la royauté très-chrétienne , sous Henri il , avait prononcé « la peine de la hart « contre les vagabonds, les gens oisifs, sans aveu, ni « maître ni métier, qui, dans vingt-quatre heures, ne « seraient pas sortisde la ville et faubourgs de Paris. »
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Louis XIV avait ordonné que les vagabonds et les mendiants fussent condamnés, les hommes valides aux galères à perpétuité, les femmes au fouet, à la marque et au bannissement,^! que ceux qui les hébergeraient plus d’une nuit les allassent dénoncer, sous peine des galères.
Sous Louis XV, sous ce roi dont le règne fut comme la sentine impure où se rassemblèrent, pour une explosion suprême , toutes les scélératesses , toutes les énormités , tous les vices , toutes les corruptions de la royauté française, il se trouva un ministre, un prince du sang, un Bourbon, pour rendre contre la mendicité un édit dont l’historien de la Régence parle en ces termes: « Les erreurs en finances sont ordinai- « rement des fléaux passagers, parce que la promp- « titude de leurs effets en provoque bientôt la ré- « forme -, mais il est des lois dont les conséquences « plus dangereuses minent lentement les bases de « l’ordre public. Le ministère deM. le Duc essaya ses « talents législatifs par la suppression des mendiants, « dont les fautes de Louis XIV et les désordres de la « Régence avaient augmenté la race. Il avait imaginé « d’ajouter à chacun des hôpitaux du royaume un a asile volontaire pour les indigents, une prison pour « les mendiants et des ateliers pour les uns et pour les « autres. L’opinion publique opposa à ses plans une « âpre résistance. Elle avait jugé le gouvernement « de M. le Duc plus propre à faire des pauvres qu’à « les secourir, et elle repoussa sa loi.... Les troupes
LA ROYAUTE
« de ligne et la maréchaussée se firent un point « d’honneur de n’arrêter aucun mendiant. On envoya « enrôler des archers dans les montagnes de l’Helvé- « lie; mais il fallait bien se garder d’employer ces « malheureux à la portée des garnisons suisses; car « ils n’obtenaient point de quartier sous le sabre de « leurs compatriotes... Dans le dessein de reconnaître
« les mendiants, on résolut de leur imprimer un
« signe indélébile. Quelques-uns furent livrés à des « chimistes, qui les soumirent à l’essai de divers h caustiques; mais, l’inutilité de ces hideuses expé- « riences ayant été reconnue, une instruction aux « intendants ordonna de marquer le bras des mendiants u avec le feu , comme on en use dans les troupeaux a d’une autre espèce. On aurait pu craindre que l’en- « ceinte des hospices ne suffît pas à la foule des dé- « tenus; mais le contrôleur général Dodun leva ainsi « l’obstacle : Devant être couchés sur la paille et nour- « ris au pain et à l’eau , ils tiendront moins de place. « Ces paroles exécrables, ajoute Lemonthey, furent « tracées à Chantilly, au milieu des fêtes où M. le « Duc ruinait l’État et corrompait son jeune roi par la « contagion des plaisirs et d’une prodigalité inouïe. » Ainsi , par les guerres d’État à État et d’agrandissement extérieur, qui, succédant aux guerres d’intérieur de province à province , avaient transformé les guerres de féodaux en guerres de peuples , les guerres de formation de territoire national en guerres d’équilibre européen , et qui , commencées par la conquête
ET LE DROIT DE VIVRE. 32t
de Naples et |es invasions du Milanais , avaient duré les soixante-cinq années des quatres règnes de Charles VIII, de Louis XII , de François I er et de Henri II ; — par les troubles , les massacres et les guerres qui avaient rempli tout ou partie des trente-huit années’ dès règnes de François II, de Charles IX, de Henri III et de Henri IV; — parles guerres seigneuriales et protestantes , auxquelles Louis XIII préluda « en louchant à l'honneur de sa mère, » et dans lesquelles le terrible cardinal de Richelieu joua un rôle si sanglant; — par la guerre du remaniement de l’Europe, legs de Henri IV contre la maison d’Autriche, et dont les trois périodes, qui ont duré trente ans, ont pris dans l’histoire le nom de leur durée; — par les guerres de * Louis XIV, qui, sous le nom de guerre de Hollande, de guerre dans lesCévennes, de guerre contre la ligue d’Augsbourg, de guerre pour la succession d’Espagne, avaient changé la grande politique d’intérêts en l’étroite et personnelle politique de domination religieuse et d’agrandissement dynastique ; — par les impôts , les emprunts, les taxes, les allérationsde monnaie, les banqueroutes successives , que la royauté se léguait de règne en règne , et dont la régence de Philippe d’Orléans, avec ses essais malheureux de crédit et ses liquidations d’estafiers et d’assassins, avait accru le fardeau, l’industrie était ruinée; les compagnies de commerce étaient à la charge de l’État; l’agriculture n’avait plus ni bras , ni argent, ni bétail ; le chômage
était dans les villes comme la jachère était dans les
LA ROYAUTÉ
campagnes. Qui avait été riche était devenu besogneux, qui avait été besogneux était devenu pauvre, pauvre de logis, pauvre de vêtement, pauvre de pain} et, après avoir pris aux pauvres leurs chau- 'mières pour se payer de la taille et de la gabelle, le travail de leur bras pour ses corvées; après avoir laissé manger leurs récoltes par les gibiers , et, par ses lois de privilège sur le travail, les avoir empêchés d’axercer un métier, la royauté iesdécrétait mendiants et vagabonds, comme n’ayant ni asile, ni métier, ni maître! Elle les marquait d’un fer chaud! Elle en faisait des bêtes de rebut dans son bétail humain ! Calculant alors l’espace rétréci que peuvent occuper des os et de la chair amaigris et exténués par la faim , elle mesurait sur cet espace celui qu’elle devait donner à ses cabanons , où elle les envoyait pourrir sur la paille!
Cet|e énormité d’une société flétrissant et châtiant çomme des crimes les misères que sou organisation , ses lois et ses maîtres ont seuls causées , n’est pas chose nouvelle dans l'histoire du monde.
§ VII
Protestations de Salvien sons les Césars et de Fénelon sous Louis XIV.
Un troisième au cinquième siècle, la société romaine avait appelé rebelles et bagaudes ceux que ,
du seizième au dix-huitième, la société française appela mendiants et vagabonds. Elle les avait poursuivis aussi de ses lois et de ses bourreaux ; et Salvien s’écriait alors avec indignation, dans son livre de Gubernatione l)ei :
« El nous leur faisons un crime .du nom de leur « misère, du nom auquel nous avons nous-méipas « donné naissance! Et nous appelons rebelles, « hommes perdus, ceux que, nous-mêmes, nous « avons forcés à se révolter et à se perdre ! Pour quels « autres motifs, en effet, se sont-ils faits Bagaudes, « sinon à cause de nos injustices, de l’improbité de « nos juges, des proscriptions et des brigandages de « ceux qui se sont fait une source de revenus per- « sonnets et de gains sordides des exactions ruineuses « frappées sur leurs concitoyens ; qui ont converti « le tribut en une espèce de proie dont ils s’engrajs- « sent, et qui, semblables à des bétes féroces, ont, a non pas conduit, mais dévoré le troupeau confié v à leurs soins? »
De même , aux dernières années du dix-septième siècle, dans une lettre de grand style, de religieuse dignité et cfe verve inflexible, qui fut comme un Mané- T hàeel-Pharhs dans la salle de festin d’un nouveau Balthazar, un autre Salvien , après avoir montré la France appauvrie pour introduire à la cour un luxe monstrueux, le peuple mourant de faim, la culture des terres presque abandonnée et tout commerce anéanti, Fénelon écrivait à Louis XIV :
« La France entière n’est plus qu'un vaste hôpital, « désolé et sans provisions. Le peuple , qui vous a « tant aimé, commence à perdre l’amitié, la confiance « et même le respect. Les émotions populaires de- « viennent fréquentes; Paris même n’en est pas « exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer « l’insolence des mutins et de faire couler sous main a quelque monnaie pour les apaiser. Vous êtes réduit « à la déplorable extrémité ou de laisser la sédition « impunie ou de faire massacrer des peuples que vous « mettez au désespoir, et qui périssent tous les jours « des maladies causées par la famine. »
Entre les trois derniers siècles de l’empire des Césars et les trois derniers siècles de la royauté française*» il n’y avait donc aucune différence dans les misères du peuple, dans leurs effets et dans leurs causes; il était juste que, dans le châtiment , il n’y en eût pas davantage. Races jugées et condamnées, les rois de France , comme les Césars de Rome , devaient disparaître. Ceux-ci avaient été engloutis sous les flots envahisseurs des barbares, auxquels les exactions, la misère et l’asservissement livrèrent l’empire ; ceux-là vont être emportés par les flots de plus en plus montants du mépris, des haines et des fureurs plébéiennes, que l’exaction et la famine enfantent.
ET LE IJHülT UE VIVRE.
§ VIII
Logique du peuple touchant la responsabilité de la disette.
Dans les grandes émotions de la France pour cause de politique et de religion, même dans celles qui, avec les métiers de Paris sous le roi Jean , les écorcheurs de Caboche sous Charles VI , les barricadeurs de la Ligue et des deux Frondes, ont le plus approché du caractère d’une révolution, la royauté, dans son principe, sinon dans la personne des rois, avait été toujours tenue en dehors et au dessus des orages. Si les métiers du prévôt Marcel ne voulaient pas de la royauté avec Jean II, ils en voulaient avec Charles de Navarre ; si les cabochiens ne voulaient pas de la royauté avec l’amant d’Agnès Sorel , ils en voulaient avec Henri VI d’Angleterre ; si les ligueurs et les réformés ne voulaient pas de la royauté avec Henri III, ils en voulaient: les premiers avec Henri de Guise, la reine d’Espagne ou le duc de Savoie , les seconds avec Henri de Navarre , de la maison des Bourbons d’Albret; enfin, sous la Fronde, la lutte, passant à la fois par-dessus la tête du roi et do la royauté, dont la majorité voulait , n’avait lieu que pour savoir qui, de la reine avec Mazarin , ou des princes avec le parlement, en aurait la tutelle et la régence.
LA ROTAt’tK
Mais, à partir du dix-septième siècle, à mesure que, par entraînement d’ambition usurpatrice, ivresse excitante des abus du pouvoir et des adulations de l’obéissance , .et aussi par cette loi toujours fatale de la nécessité des situations fausses * qui fait que les exigences de la veille ne sont jamais qu’un pont pour les exigences du lendemain, la royauté s’établit de plus en plus souveraine absolue des biens , des droits et des personnes, le peuple personnifie aussi de plus en plus la responsabilité de l’Etat dans l’institution royale, qui, prenant les droits de chacun fet de tous, devait nécessairement avoir aussi la chargé de tous et de chacun.
§ IX
La responsabilité va du roi à la royauté.
Cette logique naturelle de la corrélation entre les droits et les devoirs pénétra chaque jour plus avant dans les instincts et dans la raisoù du peuple. Elle se fit jour de plus en plus à chacune des calamités et des famines qui ont marqué les trois grandes périodes décennales des interminables guerres de Louis XlV, et qui ont pour dates : — 1675, guerre de Hollande; 1693, guerre de la ligue d’Augsbourg; et 1709, guerres des Cévennes et de la succession d’Espagne.
En 1675, la royauté venait d’ouvrir cette plaie
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financière dont Colbert «Usait au président Lamoignon < # Nos petits-fils ne la verront pas se refermer » ; toüS les projets du grand ministre avaient avorté; son génie ne s’usait plus qu’ù la reeherche dps moyens dé pressurer le peuple. Le mécontentement était dans toutes les classes i la bourgeoisie murmurait, la no* blesse refusait de servir i» l’armée, le peuple sè révoltait par troupes de vingt mille hommes qui ne se dissipaient qu’écrasés par les soldats et par les supplices.
Dans les villes où , comme à Bordeaux , six mille soldats venus du siège de Bellegarde avaient commis de tels désordres que les meilleures familles désertèrent et que le commerce fut ruiné pour longtemps; dans celles où, comme à Paris, des colères et des rancunes avaient été provoquées dans les quartiers les plus pauvres, les plus industrieux et les plus remuants, par la vente et la démolition des boutiques et des échoppes de la halle aux draps et aux toiles; dans celles où, comme à Rennes, par suite d’un décret de bannissement prononcé sans distinction contre tous les habitants d’un quartier, avec défense , sous peine de vie, de leur donner asile, « on voyait femmes accoua chées, vieillards, enfantB, errer en pleurs au sortir u de la ville, sans avoir de nourriture ni de quoi se « coucher ; » dans les campagnes où , comme en basse Bretagne, les paysans, à l’aspect des soldats, se jetaient à genoux en criant mea culpa ! « le seul mol de français qu'ils sachent , » dit M n,e de Sévigné, le peuple
ne s’en prend encore qu’aux mal tô tiers, aux partisans, aux gabelous, aux monopoleurs , à des seigneurs, à des maires , à deséchevins. Ce sont eux qu’il poursuit, qu’il tue , dont il pille , brûle et dévaste les châteaux, les maisons, les bureaux. Il ne s’en prend pas encore au roi et à la royauté ; mais il leur donne déjà une place dans ses arrière-pensées. Il les fait intervenir dans ses colères, présider en quelque sorte à ses exécutions , et il fixe déjà les limites qu’il entend donner à son respect, à son obéissance. Sans doute il crie encore : Vive le roi! tout en pendant les agents du roi, mais il ajoute : Sans gabelles ! C’est sa condition comminatoire, son sous-entendu du fameux cri des Aragonais : Sinon , non.
En 1693, pour une guerre stérile qui avait déjà duré quatre ans , et à laquelle l’incendie du Palatinat avait donné un caractère sauvage , Louis XIV entretenait sur pied une armée de 400,000 hommes, plus qu’alors ne pouvait la France. Il continuait ses folles dépenses, et acceptait des successeurs de Colbert les coquineries financières les plus tyranniques pour faire de l’argent. L’aggravation des impôts et des charges était au comble; de mauvaises mesures frappées sur le commerce et sur l’industrie achevaient l’œuvre de ruine commencée par la révocation de l’édit de Nantes ; l’agriculture mourait du manque de bras que la guerre enlevait par cent mille, et de la suppression des lois protectrices qui la défendaient contre toutes les avidités du fisc et de l’usure. Ainsi qu’il arrive toujours dans
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l’ordre combiné d’action et de réaction entre l’ordre moral et l’ordre physique , la nature mêla son inclémence à celle de l’homme : les pluies, qui avaient gâté les récoltes de 1692 , gâtèrent celles de 1693 ; et , venant en aide aux fléaux de la nature , les trafiquants sur la misère publique, fléaux de la société , augmentèrent par la cherté la réalité du déficit. L’ignorance du roi et de ses ministres en agrandit le gouffre : la taxe des grains, cette inhabile et sauvage mesure du maximum, qui est aussi d’invention monarchique et non révolutionnaire, fit le vide sur les marchés. Des bandes de paysans affamés pillaient les campagnes; les épidémies, suite ordinaire de l’épuisement des masses, ajoutaient à la dépopulation , qui fut telle qu’à Paris seulement il mourut 96,000 personnes , et que l’armée, pour laquelle le gouvernement s’était fait le grand accapareur, se trouvait, dans sa moitié au moins , composée d’aventuriers de toute nation ; ce qui , selon Dangeau , faisait dire au roi : « C’est en- « core l’armée de France, mais ce n’est plus l’armée « française. » Alors le peuple, qui avait applaudi à l’extirpation du calvinisme, trouve trop longue, trop * dévorante la guerre qui en est sortie. Il réagit Contre ceux qui l’ont rendu fanatique pour le rendre cruel ; il se défie de la piété du roi ; il l’accuse hautetement d’ambition, et s’en prend à lui de tous les maux qui l’écrasent.
Il ne crie môme plus : Vive le roi sans les gabelles ! il sait trop bien déjà que royauté et gabelles sont in-
La KoVAutÉ
séparables ; mais il chansdnrté Louis, (8 Veuve Scarron , le Père Laohaise, lès jésuites, les bâtards, la coût - , les ministres et tout. Il lit et il répand avec ardeür les pamphlets de Hollande | il flagelle avec eux les mœUrs « orientale* et débauchée* de l’Atsuirm de la France ;» il l’appelle pape, mufti, grand pontife! Il écoute avec avidité ceux qui , réveillant en lui le vieil esprit de la Frondé et de la Ligue, lui disent que « les droits du peuple sont imprescriptibles et ne pé- « rissent point par l’usurpation des princes. » Et Fé* nelon écrit cette fameuse lettre anonyme , où retentissent ces paroles vengeresses et d’une prophétie à courte échéance : « Vous rapportez tout à vous, « comme si vous étiez le Dieu de la terre... Dieu tient « son bras levé sur vous, et il saura bien vous hu- « milier pour vous convertir; car vous ne serez chré- «t tien que dans l’humiliation. »
Hiver et famine de 1709.
L’hiver de 1709 ouvrit la dernière période des fautes, des calamités, des tyrannies, des exactions , des désastres, des famines à travers lesquelles s’en allait à sa fin , depuis la révocation de l’édit de Nantes, le règne de cet homme « pour qui, dit Saint-Simon, « l’on épuisait le marbre et le bronze , pour qui tout « était à bout d’encens. »
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La Flandre espagnole avait été honteusement et lâchement abandonnée et reperdue; le chef-d’œuvre de Vauban , la capitale de la Flandre française, Lille, venait d’être prise ; l’Artois et la Picardie maritime étaient mis* à contribution; Ce n’était plus qu’en allant, dans les montagnes et dans les bois, à la chasse aux hommes, qu’on parvenait à arracher de la charrue des milices poltronnes et en guenilles, pour renforcer les armées, réduites à l’impuissance et à l’inertie par les rivalités de généraux de cour, découragées par défaites sur défaites, décimées, comme dit le maréchal de Berwick , par sottises sur sottises. « Et voilà , écrivait Saint-Simon, où con- « duisent i’orgueii de tout faire et toute cette façon « de gouverner, pour ne partager la réputation « de grand avec qui que ce soit. *» La décadence était dans les choses et dans les personnes ; le passé était lourd , le présent était sombre , et ceux qui cherchaient à lire dans l’avenir voyaient la France, non plus seulement abaissée par la royauté , mais poussée par elle aux abîmes. Sur tous les cœurs , sur tous les esprits planaient ces paroles de Fénelon, qui venait de mourir : « La France est une vieille machine délabrée « qui va encore de l’ancien branle qu’on lui a donné,
« et qui achèvera de se briser au premier choc
« Il viendra Une révolution soudaine et violente, . « qui, loin de modérer l’autorité excessive des rois,
« l’abattra sans ressource. »
La famine, qui fit entendre les premiers cris de
cette révolution qui allait venir, excita à Paris, dans les quartiers des rues Saint-Denis et Saint-Martin, ces émeutes par lesquelles les révolutions de France ont trois fois préludé. Un des plus rigoureux hivers dont l’histoire ait consacré le souvenir avait tout glacé, même dans le Midi. Le blé fut gelé dans les sillons; les vins et les spiritueux l’étaient auprès du feu ; les arbres fruitiers périrent ; les pierres et les troncs des bois les plus robustes se fendirent. Tribunaux, théâtres, comptoirs, ateliers, échoppes, tout était fermé, tout chômait. Sur les routes, dans les cabanes, dans les greniers, femmes, enfants, vieillards, animaux, tout mourait. Le peuple alors ne chansonne plus Louis , la Maintenon , les jésuites et Chamillard ; il se répand en discours furieux contre le roi; il l’accuse de la misère publique. Autour des ministères, des palais, des voitures des princes, il s’attroupe, hâve et menaçant, et n’a plus d’autre cri que le cri de la faim : « Du pain ! » Il demande du pain , il lui faut du pain ; et il s’excite à n’èlre plus si endurant...
§ XI
La royauté accusée de trafiquer de la disette.
Du milieu de cette agonie du peuple écrasé à la fois par la cherté des subsistances et par la ruine de
RT LE DROIT DE VIVRE
l'industrie et du commerce; du sein de celte famine qui envahissait la société presque tout entière, qui, montant de la chaumière au château, de l’échoppe à la boutique , de la boutique au salon , changeait en pauvre honteux demandant l’aumône en secret chacun des petits bourgeois , des petits nobles qui faisaient concurrence au menu peuple aux portes des hôpitaux , lesquels , ruinés eux-mêmes , revomissaient leurs pauvres à la pitié publique, c’est-àdire à la mort; du fond de cet excès d’abattement désespéré où les campagnes mouraient en silence, et des agitations bruyantes des villes en révolte, il s’éleva un cri terrible d’accusation. Ce cri alors n’était vrai qu’à demi; mais il devait l’être tout à fait un demi-siècle plus tard. Formulé en placards, il alla s’afficher aux portes des églises , aux coins des carrefours et aux piédestaux sur lesquels Louis le Grand chevauchait en César romain de bronze ou de marbre. La royauté était accusée de faire la famine.
« Messieursdes finances, » — y était-il dit, comme il l’est dans Saint-Simon, — « s’emparent des blés « par émissaires répandus dans tous les marchés du « royaume, pour les vendre ensuite, au prix qu’ils « voudront mettre, au profit du roi , sans oublier le « leur ; » et l’on citait en preuve les poursuites exercées contre quiconque , dans les marchés , o vendait « ses blés au-dessous du maximum excessif fixé par la « taxe du roi. «Parmi les acquéreurs on désignait des intendants, le lieutenant de police, le ministre Des-
marests, la veuve Searron elle-même, cette seconde femme du roi , devenue duchesse de Maintenon , dont l’appui rendit illusoires et la visite ordonnée dans les greniers, et les peines sévères portées contre les monopoleurs et ]es Traitants. « Lorsque la Vieille, est-il « dit dans les Mémoires de la duchesse d’Orléans, « vit que le grain avait manqué, elle fit tout acheter « dans les marchés. Elle y gagna un argent énorme, .« tandis que les gens mouraient de faim . Mais, comme « elle n’avait pas fait assez de greniers, une grande « quantité de son grain s’est pourrie dans les bateaux, « et il a fallu le jeter dans la Seine. *
Cette opération criminelle, à laquelle présidait la gouvernante et marâtre des bâtards légitimés de son
maître, amena dans toute la France une mortalité
presque double de la moyenne ordinaire. Quatre ans encore après , au moment où cette femme , sèche et stérile des flancs comme du cœur, abandonna sur le lit d’agonie l’homme qui, l’ayant épousée, c’avait jamais voulu la traiter en rejne, ni la production ni la consommation ne pouvaient reprendre. Les capitaux se cachaient avec dureté ou ne travaillaient que pour l’usure et pour un luxe infécond ; la France achevait de s’épuiser dans des intermittences ruineuses de cherté et d’avilissement des denrées} les manufactures étaient fermées; la mendicité rongeait les villes dépouillées de leurs institutions, deleurs biens etdes ressources de leur charité; les campagnes étaient dépeuplées, abandonnées à elles-mêmes, et succom-
baient à la plaie de l’absentéisme seigneurial ; les terres restaient en friche faute d’outils, de bras et d’engrais ; et partout, dans le peuple, dans l’année elle-même, éclataient des émeutes. et des séditions qu’on n’apaisait qu’avec de l’argent. Il fallut deux générations pour que la race française pût commencer à se relever de l’abaissement rachitique dont fut frappée la population qui avait survécu; et au bout d’un demi-siècle l’agriculture n’avait. pas encore réparé ses pertes.
S XII
Régence de Philippe d’Orléan»,
La France avait ainsi continué sa descente précipitée sur la pente des abîmes où l’avait poussée la décrépitude d’un règne de soixante-douze ans qui, commencé en semblapts de César-Auguste, avait fini en réalités de Bas-Empire.
La régence de Philippe d’Orléans lui avait donné pour dieux , pour gouvernement , pour repos , pour soutiens , pour ressources , les dieux , le gouvernement, le repos, les soutiens, les ressources de l’abbécardinal Dubois , qui fut son ministre , et « en qui « tous les vices combattaient à qui en demeurerait le « maître. »
La France de la Régence avait donc eu pour dieux l'ambition, l’avarice et la débauche; pour moyens
LA ROYAUTE
de gouvernement, la perfidie, la corruption, la vénalité, qui , pour la première fois, mit nos ministres à la solde de l’Angleterre , dont tant de fois les ministres avaient été à la solde de la France. Elle avait eu pour repos l’impiété. parfaite et l’absence absolue de sens moral ; pour soutiens, ces courtisans « sans honneur el sans humeur » que le duc d’Orléans appelait ses Roués, et avec lesquels il se fil une cour où , trônant dans toute sa crudité, la licence descendit à la négation cynique du bien et du mal , à la lubricité sans frein et à l’orgie dans tout ce que l’orgie a d’abjection. Ses ressources avaient consisté : — en des refontes de monnaies, au moyen desquelles le gouvernement volait un quart du numéraire; en des banqueroutes qui diminuaient d’outre moitié les rentes des créanciers de l’État; en dès émissions de . papier-monnaie mis sous la protection du cours forcé; en l’interdiction de l’or et de l’argent, appuyée par la présence, sur les marchés, de soldats dont les fusils étaient chargés ; en des opérations de crédit où des valeurs réelles étaient absorbées par l’échange avec des valeurs imaginaires ; en des liquidations d’agio et de banqueroutes faites par des spadassins érigés en commis , qui , le lendemain , certifiaient avec leur épée les friponneries arrangées par leur plume la veille; en des chambres de justice qui, sous prétexte de faire rendre gorge aux Traitants, recherchaient l’origine de toutes les fortunes depuis vingt ans, et faisaient de la dénonciation une vertu légale et un moyen juridique de s’enrichir.
ET LE DBOIT DE VIVHE.
S XIII
Règne de Louis XV.
Le règne de Louis XV avait continué la régence de Philippe d’Orléans. Le régent avait corrompu la cour, la cour avait corrompu le roi , et la cour et le roi avaient corrompu la société. Il n’y en avait plus que pour les agioteurs, les filles de joie et leurs protégés.
Par ses nombreuses banqueroutes la régence avait débarrassé la France des deux milliards de dettes laissées par le vieux roi ; mais le règne nouveau' l’avait réendettée. Cinq cents millions étaient passés rien qu’à subvenir aux débauches honteuses dans lesquelles se vautrait celui qu’en un jour de goguette larmoyante le poète des poissardes, Vadé(une belle autorité,, comme on voit! 1, avait surnommé le Bien-Aimé. Trentequatre millions de rentes et près de trois cent mille hommes avaient été dévorés dans des guerres qui avaient duré sept ans ; où , après vingt grandes batailles, la question , s’il y en avait une, n’était point avancée d’un pas ; qui avaient été menées par des généraux , tous , sauf un , le maréchal de Saxe^ incapables , lâches ou traîtres , nommés à la faveur des prostituées royales ; et d’où la France était sortie descendue de son rang de première puissance politique et militaire.
338 LA BOYAUTB
Ce règne, qui s’étail traîné «le coups d Etat de cabinet en révolutions de boudoir; qui n’avait plus ni armée , ni marine , ni colonies , ni hommes d’État, ni rien; qui avait avili la noblesse, désorganisé les parlements, ridiculisé le clergé, pressuré la bourgeoisie , réduit le peuple à la besace, abattu ou dégradé tout ce qui avait été une force, un appui pour la royauté ; ce règne, dont le despotisme débile et aviné n’avait plus pour souteneur que le Parti- Dubarry , c’est-à-dire des chevaliers d’industrie et des harpies de cour à la suite d’une 811 e de joie montée de l’achalandage d’un tripot aux honneurs des grands appartements, et passée des bras du premier venu dans les bras du roi de France; ce règne-là allait mettre la royauté , seule , face à face avec le peuple.