XV
Le parlement de Normandie et les brochures contre les accapareurs.
C’était en 1768. De mauvaises récoltes avaient changé en mesure funeste la libre exportation des grains, qui avait eu de bons résultats au temps des récoltes abondantes. Cependant la cherté allait fort au delà du déficit causé par l’exportation. Avec cet instinct qui tient de la raison , quand'une fois déjà il a été éprouvé, le peuple criait aux accapareurs. Des achats de blé en grenier avaient lieu contre la défense des édits; des manœuvres étaient pratiquées pour éloigner les fermiers des marchés où seulement le
ET LE DROIT DE VIVRE. 341
blé pouvait être vendu ; des masses de grains étaient emportées de certaines provinces, tandis que le ministère interdisait à leurs chambres de commerce de *
contre-balancer cette sortie par des achats de blé dans certaines autres.
Le parlement de Normandie avait commencé des poursuites contre les monopoleurs; le roi fit cesser les poursuites, et alors le parlement éclata en ces accusations hardies qui tombaient d’aplomb sur la couronne : « Les achats les plus considérables, disait- « il dans sa lettre au roi, ont été faits en même temps, « pour un même compte, sur divers marchés de « l’Europe. Les entreprises des particuliers ne peu- « vent être aussi immenses. Il n’y a qu’une société ; « dont les membres sont puissants en crédit, qui soit « capable d’un tel effort. On a reconnu l’impression « du pouvoir, les pas de l’autorité; le négociant spé- « culateur ne s’y est pas trompé. Les achats en gre- « niers ont été faits à l’ombre de l’autorité , par gens « qui bravaient toutes les défenses : nous en avons la « preuve dans nos mains !... La défense de pour- « suivre manifeste l’existencedes coupables, la crainte « qu’ils ne soient découverts le désir de les soustraire « à la peine. Cette défense du trône change nos doutes « en assurance. »
Jamais, au plus fort même des fougues parlementaires de la Fronde, la magistrature n’avait porté une main aussi hardie à la couronne pour mettre à découvert la royauté coupable. Réduite à se défendre, la