I.e spectre de la famine
La dernière des mesures que, règne à règne, depuis son origine, la royauté emplissait de ses avarices, de ses fautes, de ses vices, de ses déportements , doses usurpations, de ses iniquités, de ses mépris de l’humanité, venait d’être comblée. La royauté avait commis son dernier crime , le crime pour lequel il ne peut y avoir ni oubli ni rémission ; car il est celui après lequel la tyrannie la plus inventive n’en saurait trouver un autre, celui après lequel il ne peut plus
ET LE DROIT DE VIVRE
y avoir ni illusions j ni espoir, ni ignorance sur l’essence et sur les fruits d’une institution. Toutes les expériences avaient été faites; et, dans la conscience du peuple , ce jugement fut porté : la royauté est un arbre qui, en vieillissant, porte la famine.
La cour a beau vouloir détourner les rancunes populaires en accusant les parlements qui accusaient la cour : — « Par ses fausses mesures, disait le parte lement, le gouvernement risque de faire mourir a le pauvre de faim. » — - « L’ambition du parlea ment cause la détresse publique, » répliquait le roi. Le peuple croit les parlements contre la cour, la cour contre les parlements; et, dans les ramifications qu’il donne aux spéculations, faites sur sa vie, il englobe toutes les classes au-dessous desquelles il travaille. La vieille division de l’espèce humaine en deux grandes races, celle qui possède et celle qui est possédée, se transforme désormais, dans les violentes contentions de son esprit, en deux races nouvelles : Celle qui meurt de la famine et celle qui en vit.
Clergé, noblesse, magistrature, bourgeoisie, tout cela n’eut plus qu’un nom : — la richesse ! Tout cela, ce fut la classe qui vit de la faim du peuple.
Le peuple , lui , c’était la pauvreté : il était seul à former la classe qui eu meurt. Intendants , ministres, rois , tous les pouvoirs publics ne cessaient de le lui dire, de lui dénoncer « l’injustice et l’insensibilité « de ces propriétaires qui doivent aux travaux du « pauvre tout ce qu’ils possèdent, et qui le laissent
LA ROYAUTÉ
« mourir de faim au moment où celui-ci s’épuise pour « mettre leursbiens en valeur. Le roi, était-il ajouté, dé- « fendra le peuple contre les manœuvres qui le forcent « de livrer son travail à tel salaire qu’il plaît aux riches « de lui donner; le roi nesouffrira pas qu’une partie des r hommes soit livrée à l’avidité de l’autre. »
Tout naturellement, alors, entre la richesse et la pauvreté, pour en faire deux natures ennemies, le peuple dressa dans son imagination effarée le spectre de la famine. Aux proportions du mal dont il souffre il ajoute, pour les grandir, les proportions incommensurables des terreurs du mal dont il peut souffrir. C’est à la fois un être réel sur la terre et une apparition fantastique dans les nuages ; c’est de la légende et de l’histoire. Il ne peut pas plus l’éloigner de son sommeil que de ses veilles , de ses misères futures que de ses misères présentes. C’est tout ensemble sa réalité et son rêve : il ne voit que lui , n’écoute que lui , ne s’inspire que de lui.
Les faits politiques qui , pendant vingt années encore, vont s’accomplir, le trouveront sans colères, sans passions, presque sans intérêts. On lui enlèvera les parlements : il laissera faire ; on les lui rendra : que lui importe! La noblesse prendra parti pour ou contre des ministres et fera des émeutes de gentilhommerie : il regardera froidement passer ces nouvellesFrondes de clocher. Il sent bien que, pour guérir son mal , pour l’extirper, des émeutes dont il n’est que le bras ne peuvent suffire. Pressentant les
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orages, sans trop savoir pourtant d’où ils pourront venir, les seigneurs et les bourgeois chercheront à se rapprocher des paysans dans les campagnes, des ouvriers dans les villes; mais ouvriers et paysans se reculeront; et, refusant la main qu’on leur tend, ils resteront parqués dans le cantonnement qui leur a été fait, semblant ne pas vouloir que les avances intéressées du présent affaiblissent le souvenir amer des mépris du passé. Les municipalités, les assemblées de province prendront l’initiative d’enquêtes et de doléances sur les charges et sur les abus dont souffrent les classes plébéiennes; les classe plébéiennes iront hardiment déposer dans les enquêtes et auront la voix haute pour se plaindre ; mais elles n’admettront pas que les classes riches, qui ont profité de leurs misères, soient aptes à indiquer les moyens de les soulager, et elles feront effort pour exclure les nobles et les riches de leurs assemblées paroissiales. La royauté s’épuisera en démonstrations de sentiments charitables et en distributions d’assistance publique, mais le peuple écoutera et recevra sans gratitude : à qui a tant souffert, et depuis si longtemps, à qui il avait été tant extorqué d’argent et de travail, il fallait. plus que du travail dans des ateliers de charité et des restitutions à titre d’aumônes .
Dans ses instincts, dans sa raison, c’est une révolution dont il sera la tête qu’il faut au peuple. Il la veut, il l’attend; il l’aura.
LA ROYAUTE