COMPLOT ET BAL
Assis au pied de la citadelle, un Huron jetait sur le drapeau fleurdelisé, flottant au-dessus de sa tête, un regard de feu.
— O ! visage pâle, disait-il, d’une voix sourde, c’est toi qui m’enlève l’amour de celle que j’aime. Non content d’être venu dans notre pays, nous chasser comme de viles bêtes des forêts de nos pères, des lieux qui nous ont vu naître, tu pénètres jusque dans nos familles pour nous enlever le cœur de nos femmes. Oui, Fleur-du-Printemps, ce sqir m’a repoussé, me disant : Va-t-en, celui qui est tout pour moi, c’est le visage pâle, celui qui m’a sauvée. Et son œil noir brillait dans l’ombre. Elle était belle et fière, et moi, la regardant, je dévorais en silence la haîne et l’amour qui consumaient mon cœur. Mais j’ai juré ta perte, visage pâle, oui tu périras sous mes coups.
— Tu as raison, mon frère, dit tout-à-coup une voix. Alléonémi, (tel était le nom de l’Indien) tressaillit, saisit son tomahawk et regarda autour de lui. IJn homme était debout à. ses côtés.
— Mets bas ton arme, reprit l’inconnu, qui n’était autre que le chevalier Gontran de Kergy, je suis un ami qui vient te dire : L’heure est venue, je t’apporte la vengeance.
— Toi, tu ne connais pas mon ennemi, comment peuxtu servir ma haine?
— Je le connais, le vicomte Robert de Marville, lieutenant dans l’armée française.
— Comment le sais-tu ?
— - Comment ? parce que j’étais présent il y a un mois au sauvetage de Fleur-du-Printemps qui allait être engloutie sous les flots, lorsque Robert de Marville s’élança à la nage et la ramena au rivage.
— - Oui, grommela Alléonémi. Mais que veux-tu me dire toi ?
— Demain, reprit le chevalier, à la tombée de la nuit, M. de Marville passera sur le chemin Saint-Foye, pour aller à Lorette, où M. de la Naudière l’attendra; metstoi en embuscade pour épier son passage, dès qu’il paraîtra, fais feu sur lui, si toutefois tu sais manier cette arme.
Il tendit un pistolet à Alléonémi. Celui-ci le prit avec vivacité.
— Je ne manque j amais le but.
— Alors tout est pour le mieux, tu compteras un ennemi de moins, un ami de plus, et le cœur de Fleur-du- Printemps te reviendra.
Le chevalier tirant une bourse de son gousset, la tendit à l’Indien. Celui-ci recula avec fierté.
— Garde ton or, je veux ma vengeance, si tu dis vrai, si demain Robert de Marville passe sur le chemin Sainte- Foye. Alléonémi n’oublie pas un service, compte sur moi.
— J’accepte, fit Gontran. Au revoir, donc, et bonne chance.
Puis, tournant sur ses talons, il s’éloigna.
— Ah ! de Marville, murmura-t-il, mon tour est venu, tu ne seras pas longtemps mon supérieur dans l’armée.
Au bout de quelques pas il s’arrêta ; une ombre venait de paraître devant lui.
— Tiens, c’est vous, de Vergor?
— Précisément, mon cher, où allez-vous donc?
— Chez le gouverneur.
• — Moi aussi, nous ferons route ensemble alors.
Bras dessus, bras dessous, ils se dirigèrent vers la rue Saint-Louis où le marquis de Yaudreuil avait choi* si la salle de bal à l’endroit occupé il y a quelques années par l’hôtel Russell.
Les invités arrivaient en grand nombre. La salle était presque remplie. Une dizaine de jeunes gens groupés à la porte principale s’amusaient à critiquer la toilette et la figure de chaque dame faisant son entrée.
— Regardez-donc, cette jeune fille, disait M. de Blois, jeune homme maigre et élancé, à la physionomie insignifiante, se donne-t-elle des airs avec son minois chiffonné et sa toilette ébouriffante.
— Tiens, fit un second, elle ne te plaît pas, tu changeras d’opinion quand tu sauras qui elle est. C’est mademoiselle de Montfort, l’une de nos plus riches héritières.
— Oubliez ce que j’ai dit alors, une belle dot embellit bien et je vous demanderai la faveur d’une présentation.
— Certainement, très cher.
— Voyez, mes amis, dit un troisième ayant nom Louis Du Val, madame Grosbois est-elle pimpante ce soir, ma foi, on dirait qu’elle se trouve jolie, je vous dis qu’elle en a une dose de prétention celle-là, c’est à n’y pas tenir. Ah ! les femmes, les femmes, c’est décourageant, en ont-elles des goûts extravagants, leur amour du luxe et de la dépense m’a toujours éloigné du mariage, voilà pourquoi, je suis encore célibataire bien que j’approche la quarantaine.
— Vous ne manquez pas de prudence, lui répondit M. de Beaumont; mais vous qui paraissez si bien connaître cette dame, dites-moi qu’elle est la jeune personne qui l’accompagne. Elle est belle.
— Oui, elle n’est pas mal, mais c’est pitoyable, elle u’apportera à son mari que beaucoup de coquetterie sans le sou.
— Elle me plaît et je serais charmé cle faire sa connaissance.
— Quant à cela, je ne m’y oppose pas. Tenez, mon cher d’Estimauville, continua Louis, s’adressant à un jeune homme de vingt-six ans, aux regards mélancoliques; voici mademoiselle Lemoyne, une de nos belles Québecquoises. Elle réunit aux grâces les meilleures qualités; par malheur ses parents ne lui laisseront pas beaucoup d’écus, ayant une grande famille. Vous qui avez des sentiments romanesques, je vous conseille de faire la cour à mademoiselle Lemoyne, car à tout prendre, c’est une charmante personne, j’ai eu maintes occasions d’apprécier son esprit, si je ne m’étais tenu sur mes gardes, je serais tombé amoureux. Mais vous connaissez mes théories sur l’amour: je crois qu’une chaumière et un cœur ne font que dans les romans.
— Qui peut prévoir l’avenir ? murmura M. d’Estimauville en regardant mademoiselle Lemoyne.
— Ah! jeunes gens, jeunes gens, comme vous y allez, fit en ce moment M. d’Esehambeault, agent de la Compagnie des Indes, prenez garde de vous tromper dans vos calculs. On voit plus souvent le bonheur habiter sous les toits de chaume que dans les palais somptueux.
Et il s’éloigna. Ces paroles plongèrent les critiques pour un instant dans le silence. Cependant il fut bientoc rompu par M. de Blois. Se penchant vers Louis, il lui demanda quelles étaient les deux charmantes personnes qui s’avançaient.
— Ici, pas de remarques, elles sont tout-à-fait élégan¬
tes et mises avec goût. La plus grande est mademoiselle de Roberval, l’autre m’est inconnue. ?
— - Mademoiselle de Roberval, reprit de Blois, n’estelle pas fiancée au colonel de Raineourt?
— On le dit, mais tout bas, le tuteur, M. de Carre n’est pas pour ce mariage, il préférerait devenir l’époux de sa pupille.
— - Parbleu ! il n’a pas mauvais goût.
Eu effet, il n’avait pas mauvais goût ce tuteur, car, Hortense de Roberval était bien la femme capable d’inspirer les sentiments les plus vifs. Elle possédait les séductions irrésistibles d’une beauté diaphane. Elancée, à la taille d’une gracilité d’enfant, à la chevelure d’ébène, aux yeux d’un bleu de ciel d’Orient, à la peau blanche et mate, au sourire doux et triste comme si déjà le malheur eut posé sa griffe noire sur sa tête fière et gracieuse. Cette jeune fille avait un charme irrésistible dans tous ses mouvements; dans toute sa personne cet attrait mystérieux qui fait rêver au bonheur. Aussi cette enfant avait fait naître dans deux coeurs un sentiment d’amour bien différent. Son tuteur, M. de Carre, l’aimait avec toute la cupidité d’une nature vile et sans vertu, tandis que le colonel de Raincourt apportait dans la tendresse qu’il lui vouait tout le dévouement, tout le désintéressement de ceux qui savent véritablement aimer.
Orpheline à seize ans, Hortense s’était vue tout à coup sous la tutelle d’un homme pour lequel elle ressentit bientôt une vive antipathie, reconnaissant, hélas ! combien celui qui remplaçait près d’elle les parents, les plus tendres, était indigne de la confiance que ces derniers avaient placée en lui.
M. de Carre convoitant la main et la fortune de sa pupille l’avait isolée de toutes ses relations, dans la ■crainte de rencontrer quelque obstacle à ses desseins. S’étant aperçu que la jeune fille n’était pas indifférente aux attentions de M. de Raincourt, ancien ami de sa famille, il lui fit défendre sa porte. Cependant Hortense, à l’insu de son tuteur, put revoir plusieurs fois le colonel, et dans l’une de ces entrevues ces deux êtres, si bien faits pour se comprendre, se fiancèrent aux pieds de la piadone, dans la Sainte Chapelle, un jour qu’il y avait
du bleu dans le ciel at que le soleil se jouait à travers les fenêtres de l’église.
Quelque temps après, M. de Carre annonçait brusquement à Hortense qu’il partait pour l’Amérique et l’amenait. Quitter la France, s’éloigner peut-être pour toujours de celui qu’elle aimait, aurait été pour la jeune fille une douleur immense, si un billet ne lui fut mystérieusement parvenu, ouelques jours avant son départ, sur lequel elle lut ces mots : Je pars aussi.
Le colonel de Raincourt faisait partie des troupes que Montcalm emmenait au Canada et quelques mois plus tard les deux fiancés se retrouvaient à Québec.
M. de Carre conservant toujours l’espoir de devenir l’époux de sa pupille se montrait pour elle attentif et prévenant, tout en la surveillant étroitement afin d’empêcher une rencontre entre elle et le colonel dont il apprit avec déplaisir l’arrivée en Amérique, mais Hortense trompa sa vigilance. En arrivant à Québec elle fit la connaissance de Géraldine, qui devint bientôt sa plus chère amie, ce fut chez mademoiselle Auricourt qu’elle revit le colonel, qui était en relations intimes avec le docteur.
Au moment où nous présentons Hortense à nos lecteurs, la jeune fille a dix-neuf ans.
— Ainsi, disait-elle à Géraldine, tu n’as pas vu M. de Raincourt depuis huit jours? Crois-tu du moins qu’il vienne au bal ce soir?
— Sans doute, qui pourrait le retenir lorsqu’il sait que tu es ici.
— Géraldine, tu ne peux croire combien je souhaite sa présence, combien aussi je la redoute.
— Que veux-tu dire.
— - Oui, je crains de le rencontrer ce soir, parce que M. de Carre est ici. S’il apprend que j’ai renouvelé connaissance avec le colonel, toutes mes actions seront épiées davantage, on ne me laissera plus un instant dç
liberté. Mon tuteur s’est douté que je le rencontrais chez vous; voilà pourquoi tu ne m’as pas vue depuia deux semaines.
— Je te plains; à ta place, je me moquerais bien de mon tuteur.
— Cela n’est pas aussi facile que tu le penses.
Hortense achevait à peine ces paroles qu’elle tressaillit et une vive rougeur couvrit ses joues pâles. On ve- 1 nait d’annoncer le général Montcalm. Le marquis entra dans la salle suivi du colonel de Raincourt, celui-ci apercevant les deux jeunes filles, d’un pas rapide se dirigea vers elles, les salua et prit place à côté d’Hortense.
La musique se fit entendre et la danse commença. Géraldine, dans le ravissement, voyait tous ces fronts rayonnants, ces regards joyeux, ces sourires épanouis, il lui semblait être transportée dans les régions féériques où tout est enchantement, elle était impatiente de se mêler à la foule. Ses désirs furent bientôt satisfaits, de Kergy (son cousin) vint lui demander de danselr avec lui. La jeune fille accepta et disparut dans le tourbillon des valseurs. Hortense demeura avec de* Raincourt.
— Combien les jours m’ont semblé longs, dit-elle,
depuis deux semaines que je ne vous ai vu, j’ai vécuii dans une terrible anxiété, et dans mon triste isolement, je craignais presque que vous m’eussiez oubliée Vous m’aimez toujours, n’est-ce pas, Félix? !
— Hortense, comment pouvez-vous vous arrêter à l’idée qu’il me fut possible de vous oublier une seule minu-t te ? ne savez-vous pas que vous êtes plus que ma vie, j’ai mis en vous toutes mes affections, toutes mes tendresses et si je n’avais l’espérance qu’un jour les obstacles qui nous séparent ne soient brisés, l’existence n’aurait plus aucun but pour moi.
— - Pardonnez-moi, mon ami, vous savez combien vite s’effraie la femme dans ses moments de faiblesse, lors-
que celui qui lui est cher n’est pas là pour la rassureir. Cette surveillance de chaque heure qui m’entoure, m’énerve et parfois m’enlève toute raison, c’est alors que les idées les plus folles hantent mon cerveau et j’aime à vous entendre répéter que je me tourmente sans cause.
Le colonel pressa la main de la jeune fille.
— Pauvre enfant, je ne puis vous en vouloir, vous m’êtes trop chère pour cela ; mais dorénavant, il faut m’écouter et ne plus s’arrêter à ces pensées noires qui vous affectent et nuisent à votre santé déjà trop ébranlée, hélas ! par les cruelles émotions du passé. Il faut penser plutôt, que le temps n’est pas éloigné où plus rien ne nous séparera. Alors, Hortense, soutenue par mon dévouement, vous n’aurez plus aucune crainte, je verrai revenir sur vos joues pâlies les fraîches couleurs d’autrefois, qui vous seyaient si bien : j’entendrai avec le même plaisir le rire si joyeux que vous faisiez retentir jadis dans le château de votre père. Ce sera ma petite Hortense de quinze ans renaissant à la vie, à la santé, suorpejje soj ‘sossaipmq saj sa^no^ suoa .mod TexneJ qui vous ont été ravies, je veux toutes les remplacer dans votre cœur.
— Félix, vous êtes tout pour moi. Je n’aurais pas survécu à la mort de mes parents si vous n’eussiez été près de moi, si chaque jour de ma vie je n’eusse senti s’accroître pour vous ce sentiment unique qui s’était emparé de tous les battements de mon cœur, et plus je lisais dans votre âme, plus je comprenais que désormais l’existence serait impossible pour moi si votre tendresse venait à me manquer. Voilà pourquoi je m’effraie si vite. Il sera si grand ce bonheur de ne plus nous quitter. de n’être plus séparés ; il me semble parfois qu’une telle félicité ne peut appartenir qu’au ciel.
Elle s’arrêta et un nuage passa sur son front.
— Qu’avez-vous ? demanda de Raincourt, avec inquiétude.
Hortense ne répondit pas. Félix aperçut M. de Carre. Il passait devant eux et lança un regard sévère à sa pupille. Le colonel comprit.
— Pourquoi vous troubler ainsi; ne suis-je pas là pour vous protéger. Qu’importe qu’il sache aujourd’hui ou demain que nous nous aimons.
— Vous avez raison, Félix, mais je n’ai pu réprimer un sentiment de crainte en le voyant. Dorénavant, je veux être plus courageuse.
Le bal était dans tout son éclat. Chacun avait, pour le moment, oublié les difficultés qui entouraient la Nouvelle-France. Officiers et fonctionnaires chassaient pour un instant les préoccupations qui les hantaient au sujet de la colonie, afin de jouir uniquement de la société des spirituelles françaises et canadiennes réunies dans la salle.
Géraldine, recherchée et admirée, eut un véritable succès et revint chez elle parfaitement enchantée de sa première entrée dans le monde.