SAUVÉE
C’est le neuvième jour. La fièvre va-t-elle l’emporter, ou la jeunesse et la vitalité triompheront-elles chez Melle Auricourt ? Le médecin attend avec une impatience fébrile cette période de la maladie qui doit décider du sort de la jeune fille.
Le disciple d’Esculape est debout au chevet de la malade, qui semble sommeiller, Madeleine, au pied du lit, agenouillée, prie pour sa maîtresse, qu’elle a veillée et soignée avec ce dévouement de nos serviteurs d’autrefois.
Dans la chambre règne une demi obscurité, qu’un frivole rayon de soleil veut, à tout prix en se faufilant à travers les rideaux, venir dissiper, malgré la solennité du moment. Sur la table, une infinité de fioles de toutes dimensions, des tasses, des verres au trois-quarts remplis de breuvages de différentes couleurs. Sur les chaises, un amas de vêtements, de linges, des lambeaux de flanelle déchirée qu’on a jetés pèle-mèle, dans les heures d’anxiété plus grande, et qu’on n’a pas eu 'e loisir de remettre en place; enfin, dans la pièce, ce désordre inévitable, ces embarras que traînent avec eux les jours de maladie grave, où l’être atteint du mal demeure de longues heures plongé entre la vie et la mort.
Le silence est complet, seule la respiration sifflante de Melle Auricourt se fait entendre. On épie avec anxiété la fin de ce demi assoupissement qui s’est emparé de la jeune fille depuis quelques heures. Que sera le réveil ? le retour complet à la santé, ou seule-
VVANT LA CONQUÊTE
ment ce retour à la vie pire que la mort lorsque les facultés mentales ont sombré, ce qui arrive, hélas ! si souvent, clans les crises terribles causées par un choc nerveux. Yoilà ce que redoute surtout l’homme de science.
Soudain, les nerfs de la malade s’agitent, elle se soulève sur son séant, ouvre les yeux et regarde autour d’elle; mais son regard est vague et rempli de cette expression terne que l’on remarque dans celui des aliénés, un sourire sans expression erre sur ses lèvres décolorées, et elle entonne d’une voix triste une romance qu’elle chantait bien souvent à "Robert :
Au ciel quand l’étoile scintille,
Quand tout repose dans les Lois Lorsqu’au couchant la lune brille Réponds, oh! réponds à ma voix.
Du rossignol entends la plainte,
La brise meurt bien doucement.
Viens, voici venir l’heure sainte,
Réponds à ma voix tendrement.
Madeleine a pâli, des larmes coulent de ses yeux. Elle interroge avec anxiété le docteur du regard. Celui-ci est consterné, il ne peut rien répondre, ce qu’il redoutait le plus est arrivé, Géraldine est folle.
— Oh ! dit-il, avec découragement, si nous pouvions, si nous pouvions retrouver son fiancé, sa vue pourrait peut-être encore changer les choses.
A cet instant, la porte d’entrée s’ouvre avec bruit, des pas rapides montent l’escalier, un jeune homme pâle, livide, presque un squelette se précipite dans la chambre ; mais sur le seuil, il s’arrête comme pétrifié de terreur, ses yeux ont rencontré ceux de la jeune fille, ce chant qu’elle psalmodie toujours est allé droit à son cœur, en une seconde il a tout compris. Un cri d’angoisse s’échappe de ses lèvres :
■ — Géraldine.
Et il vient s affaisser au pied du lit. La malade tressaille, un tremblement nerveux la secoue de la tête aux pieds, elle prononce un nom chéri et palpitante, elle tombe, étouffée par les sanglots, dans les bras de Robert.
Sauvée, elle est sauvée, s’écrie le médecin. Ah! mon pauvre ami il était temps que vous arrivassiez, demain il eut été trop tard.