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SUR LE CHEMIN STE-FOYE

Le lendemain, M. de Marville se dirigeait vers la demeure du général Montcalm.

Plusieurs changements s’étaient opérés depuis qu’jl avait vu Québec. La canonnade n’avait pas cessé, chacun se tenait enfermé dans sa maison craignant le feu des Anglais. Les rues étaient désertes et tristes. Robert contemplait d’un regard morne les désastres de la ville, enfin il arriva à la demeure du général.

Le jeune homme se sentait ému en gravissant les marches. Lorsqu’on l’introduisit dans le salon, le marquis était assis auprès d’un pupitre et écrivait; mais en entendant le nom de Marville sa plume s’échappa de sa main, il se leva comme mu par un ressort.

— Est-il possible, s’écria-t-il, je ne puis le croire. Est-ce bien vous, mon cher Robert, mais, d’où ^enezvous ?

Et il ouvrit les bras pour recevoir son protégé.

— Mon pauvre enfant, comme vous êtes changé, comme vous avez dû souffrir! D’où venez-vous, qui vous a retenu loin de nous, quels ennemis vous poursuivaient? Dites, dites, que je vous venge, que je vous protège, s’il y a encore quelqu’un qui vous en veuille. Je suis si heureux, si heureux de vous revoir. Ah ! mon ami, votre retour adoucit les peines que me cause la triste position de la colonie et je remercie Dieu de me rendre mon brave défenseur de Carillon. De Marville, à qui attribuez-vous votre soudaine disparition ?

— A la haine de mon ennemi, général, de Kergy voulait me séparer de ma fiancée afin de se venger.

— Ah ! de Kergy ! J e m’en doutais. Robert, c’est, moi que me charge de sa punition, il ne faut pas que dans un duel vous risquiez d’être tué par ce misérable. Racontez-moi comment tout ceci est arrivé.

Le jeune homme obéit.

— Ainsi, dit Montcalm, lorsque le lieutenant lui eut fait le récit des événements que nous connaissons, vous êtes arrivé à temps pour sauver votre fiancée et c’est à cette noble Indienne, à qui vous deviez déjà la vie, que vous êtes redevable de ce bonheur. Il est singulier de rencontrer chez ces nations barbares des âmes aussi élevées ! Eh bien ! Robert, il faut de suite épouser Melle Auricourt. Vous êtes mon fils d’adoption, je me charge de pourvoir à tout et j’aurai deux enfants lorsque Géraldine sera votre femme.

— Oh ! général, merci, merci, que puis-je vous dire pour vous exprimer ma reconnaissance pour tout ce que je vous dois.

- — Je suis déjà trop payé si je puis aider à votre bonheur.

— Mon général, ma 'de vous appartient.

Montcalm ému, voulant se soustraire à la gratitude

du jeune homme, changea brusquement la conversation.

— Mon ami, vous avez dû remarquer le triste état de Québec, vous avez vu les désastres qu’ont faits les bombes de l’ennemi. L’heure suprême va bientôt sonner, il faut vaincre ou mourir. La France nous abandonne; néanmoins il faut lui conserver ses possessions en Amérique. L’honneur nous l’ordonne, la renommée nous y oblige. Que diront les temps futurs si Montcalm est vaincu, si l’Angleterre est victorieuse? Il faut tripler les hommes, les faire sortir de terre, il faut lutter contre toute espérance. Comprenez-vous,

Robert, la position du général en chef de l’armée d’Amérique. Ne voyez-vous pas, comme moi, son nom inscrit par l’implacable écrivain au nombre de ceux chez qui la valeur fait défaut, incapable de commandement. Ah! Brennus l’a bien dit; oui, malheur aux vaincus.

— Général, vous oubliez que la mémoire du vainqueur de Carillon ne peut être ternie. Louis XIY fut défait; mais il n’en est pas moins resté Louis le Grand, et la postérité redira de siècle en siècle ses exploits comme elle reconnaîtra la bravoure du général Montealm, et si, malgré les iplus nobles efforts nous succombons, la mère patrie ne pourra jamais regretter de vous avoir choisi, car qui mieux, général, aurait pu maintenir le drapeau français en ces contrées, que le roi abandonne, comme une charge inutile, une dépense onéreuse, pour lutter, sans forces, avec un ennemi dix fois supérieur en nombre.

— • C’est vrai, mais pourquoi ce pays, si florissant, cloit-il passer aux mains de nos ennemis? pourquoi faut-il que ce soit eux qui récoltent ce que nous avons semé ? Robert, pourquoi la France abandonne-t-elle ses serviteurs les plus dévoués? pourquoi Louis XV et sa cour acceptent-ils l’humiliation et la ruine? Quand donc cet esprit de philosophie qui s’empare de tous les cerveaux, traînant partout avec lui la démoralisation et la ruine, disparaîtra-t-il du cœur de la France. Quand donc les Français redeviendront-ils ce que jadis ils étaient,... des Français?

• — - Hélas ! général, lorsqu’il sera trop tard.

— Oui, reprit Montealm, lorsqu’il sera trop tard.

Et penchant son front vers la terre il demeura

longtemps pensif.

— Robert, dit-il, après quelques instants, vous verrez la patrie arrosée du sang le plus pur de ses enfants, ce sera la réparation des fautes accomplies, vous verrez

les nations se disputer la France, la déchirer à belles dents; vous verrez tout cela, car vous êtes jeune, mais moi. Dieu merci, alors je ne serai plus. Souvenezvous de mes paroles, mon cher enfant, vous verrez que votre général ne se trompait pas.

Montcalm et M. de Marville s’entretinrent encore longtemps à ce sujet; puis ils fixèrent à la semaine suivante la date du mariage. Le marquis donna ensuite ordre que l’on se mit à la recherche de M. de Kergy et qu’on l’amenât devant lui.

Le lieutenant laissa Montcalm peu après. Comme il entrait dans le chemin de Ste-Fo}% il aperçut deux combattants dont il ne put distinguer les traits; mais en approchant il vit qu’il y avait une femme. Elle venait de tomber, son adversaire avait posé le genou sur sa poitrine et brandissait un sabre au-dessus de sa tête.

Notre héros poussa un cri en reconnaissant Fleurdu-Printemps et de Kergy. Avec la rapidité de l’éclair il ajusta son pistolet et fit feu sur Gontran. Il l’atteignit dans les reins; mais Robert arrivait trop tard, l’épée de de Kergy venait de traverser la poitrine de l’Indienne.

Ils roulèrent tous deux baignés dans leur sang. M. de Marville s’élança au secours de la fille du grand chef et la souleva dans ses bras.

— Fleur-du-Printemps, dit-il, est-il possible que tu meures pour moi.

- — Je ne regrette pas la vie, mummura-t-elle d’une voix' à peine intelligible, puisque je t’ai sauvé, Robert, je t’aimais.

Ses yeux se fermèrent et sa tête s’appuya sur l’épaule du jeune homme. Il déposa un baiser sur son front, un sourire passa sur les lèvres de la jeune fille.

— Je meurs contente, dit-elle.

Puis elle rendit le dernier soupir. Une larme tom-

ba clés paupières du lieutenant. Emu de douleur il s’agenouilla près du corps de celle à qui il devait trois fois la vie.

Voici comment tout ceci était arrivé. La veille, Contran, voulant s’assurer par lui-même de la mort de son ennemi, s’était dirigé vers la caverne où le jeune homme était prisonnier. Il arriva au moment précis où Fleur-du-Printemps délivrait M. de Marville. Fou de rage, il allait se précipiter sur la jeune fille; mais ils étaient deux contre lui et l’Indienne portait ses flèches empoisonnées, puis à quelques distances, Alléonémi se tenait dans l’ombre.

— Tu me trahis, s’écria-t-il, en menaçant de loin le jeune sauvage, et c’est pour cette Indienne que tu me trompes ; eh bien ! elle périra.

A partir de ce moment il épia toutes les démarches de Fleur-du-Printemps et parvint à la rencontrer seule sur le chemin Ste-Foye. Il était bien armé, cette fois, il s’élança et la lutte s’engagea. Ce fut alors que Eobert les aperçut.

Cependant Contran n’était pas mort; mais il souffrait horriblement :

— De l’eau, dit-il, je brûle.

De Marville regarda s’il n’y avait pas une source auprès. A une vingtaine de pas serpentait un clair ruisseau. Le jeune homme y trempa son chapeau, le retira plein d’eau et l’apporta au moribond. Contran le saisit avec avidité, en but le contenu d’un trait, et le lança ensuite avec rage, au loin.

C’est lui qui l’emporte et je meurs de sa 'main sans m’être vengé, murmura-t-il.

— Pensez plutôt que vous paraîtrez bientôt devant Dieu.

- Devant Dieu, répéta Contran, vous ne cro3^ez pas ce que vous dites, laissez-moi en paix.

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Puis, par un effort surhumain il se souleva, mais retomba aussitôt rendant le sang par la bouche.

— La mort.... la mort....- murmura-t-il, elle vient, non.... non.... je ne veux.... pas mourir....

llobert détourna la vue ne pouvant voir sans émotion les souffrances de son ennemi mourant.

— Je ne veux pas.... je ne veux pas.... répétait M. de Ivergy, je suis jeune.... je.... vivrai....

Il essaya de nouveau à se lever; mais cette fois il retomba avec son dernier soupir.

En ce moment plusieurs soldats parurent, ils étaient à la recherche de M. de Kergy. M. de Marville les appela et leur raconta ce qui s’était passé. Ensuite, il ordonna qu’on rapportât chez lui le corps du chevalier tandis qu’avec une partie des soldats il transportait chez son père les restes de la jeune Indienne, ne voulant que nul autre ne lui rendit ce dernier service. Son âme était remplie de tristesse, l’amour que cette noble femme avait eu pour lui l’avait conduite au tombeau.

Quand Alléonémi apprit la mort de Fleur-du- Printemps, sa douleur fut extrême. Au moment où il croyait posséder celle qu’il aimait, elle lui échappait pour toujours.

Le soir venu il s’enfonçait dans les forêts et s’adressant au Grand Esprit, l’implorait de lui rendre la fille du grand chef.

— Fleur-du-Printemps, s’écriait-il, si tu erres dans ces bois, réponds-moi.

Mais sa plainte se perdait dans la nuit, et le vent agitant le feuillage venait mêler ses gémissements à ceux du jeune sauvage.

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