DERNIÈRES ÉPREUVES
Les plaines cl’ Abraham demeurées célèbres par ’e combat qui s’y livra le 13 septembre 1759, étaient situées à, trois-quarts- de lieue de la ville de Québec et faisaient face à sa partie faible.
Dans la nuit du 12, à l’insu de nos troupes, les Anglais traversaient en plusieurs divisions, dans des bateaux plats, de la Pointe-Lévis, vis-à-vis Québec, et débarquaient à l’Anse au Foulon.
M. de Vergor qui commandait en cet endroit et devait défendre le passage de la côte, se laissa surprendre, quoique la nuit ne fut pas obscure, par un détachement de cinquante hommes; et cet indolent commandant qui, trois ans auparavant, s’était, si mal défendu dans son fort de Beauséjour, se laissa déloger sans opposer une grande résistance.
Alors ce premier détachement parvint à gravir la cote, et fut bientôt suivi du reste de l’armée anglaise qui se rangea sur les hauteurs d’ Abraham.
Montcalm se trouvait de l’autre côté de la rivière St-Charles où était le camp, lorsqu’il apprit le débarquement des Anglais, que M. de Vergor eut pu facilement, empêcher. Le général se hâta de traverser M rivière et la ville pour venir offrir le combat à Wolfe.
L’armée anglaise se composait d’environ cinq mille hommes. Après avoir été rejoint par M. de Sennezergues avec la plus grande partie des Canadiens, Montcalm se trouvait avoir autant de combattants à oppo-
ser au général anglais ; mais c’était en partie des miliciens incorporés avec les soldats, tandis que les troupes anglaises étaient réglées, aussi, dès le commencement de l'attaque celles-ci gagnèrent du terrain.
Les Français commencèrent par un feu de tirailleurs que firent les Canadiens et les sauvages placés sur les ailes, dans les buissons. Wolfe est blessé au poigilet dès le premier choc, mais cela ne ralentit en rien sa. valeur. De toute part, les Français tombent sous le feu vif et bien nourri des Anglais, Messieurs de Sennezergues et de Fontbrune sont parmi les morts.
Wolfe, profitant de ce premier succès, part à la tète de ses grenadiers et s’élance sur nos troupes qui déjà commencent à se retirer en désordre. Montcalm, qui n’a pas failli un instant, s’efforce de rallier ses soldats et revient à la charge.
Le général anglais toujours en avant, reçoit une balle en pleine poitrine, l’héroïque jeune homme dissimule ses douleurs, afin de ne pas effrayer ses troupes et laisse le commandement à Monkton.
Au même instant, Montcalm est atteint. Le colonel de .Raincourt qui est à ses côtés, reçoit une balle dans les reins. M. de Bourlamaque pousse un cri de rage il a vu la main meurtrière qui a porté le coup, il lance son cheval en avant et arrive à M. de Carre, lui passe son épée au travers du corps et s ecrie .
— Ainsi meurent les traîtres.
Oh ! murmure le tuteur d’Hortense en tombant
de cheval, la fortune, la fortune, je la tenais .
Il ne peut achever sa phrase, sa monture effrayee prends le mors aux dents, lui passe sur le corps et disparaît dans les rangs ennemis.
Cependant, Montcalm, plus fort que son mal; demeure sur sa selle et, soutenu de Robert et d un bii-
gadier, il rentre à Québec.
jVL de Beaumont a reçu le colonel de Raincourt dans
ses bras et l’a fait transporter aux TIrsulines, où le général est déjà installé; ce couvent étant le seul lieu où des soins attentifs peuvent leur être prodigués.
Vainement la droite des Français, où se trouve le plus grand nombre de troupes réglées, continue-t-elle à faire des efforts désespérés pour prendre l’ennemi en flanc. Townsend, qui a succédé à Monkton dans le commandement, sait profiter des avantages déjà obtenus et fait avancer à propos les troupes jusqu’alors tenues en réserve. Notre droite est obligée de reculer et ce mouvement rétrogradé entraîne la retraite précipitée de l’aile gauche et du centre. Les Anglais sont victorieux.
Vaincus, vaincus, nous sommes vaincus.
. C’est le canon qui gronde, c’est la fusillade qui continue, couvrant de ses sons lugubres les cris des blessés, le râle des agonisants. Ils tombent, l’un après l’autre^ ces nobles combattants: c’est le fils, c’est le pèie, c est le mari, c est le fiance qui, frappés chacun leur tour, vont grossissant le nombre des morts. La plaine est jonchée de cadavres, le sol est rougi du sang le plus pur de nos braves ; une fumée épaisse s’élève de la terre au ciel, couvrant le firmament d’un épais nuage de ^ deuil; à l’horizon disparaît dans un nuage de feu, 1 astre du jour qui vient d’éclairer cet horrible carnage. Vaincus, nous sommes vaincus! Et ce cri de détresse a retenti dans toute la campagne; d’écho en écho il se répète jusqu’au sommet des Laurentides, dans le feuillage touffu des grands arbres, où il vient s’éteindre comme le dernier soupir d’un être qui s’en
Le toutes parts les boulets ennemis continuent à pleuvoir sur la ville. La maison de M. de Carre est atteinte et devient la proie des flammes.
Hortense, folle de terreur, s’était élancée au dehors, ne sachant où aller, lorsqu’elle sentit un bras se passer sous le sien, et une voix lui dit :
— Mademoiselle, laissez-moi vous conduire; je vais vous mener dans un lieu sûr.
Elle leva les yeux et reconnut M. Du-Val.
— Que je suis heureuse de vous rencontrer, dit-elle, en s’appuyant sur son bras.
Louis la conduisit au couvent. Ils arrivèrent au moment où le prêtre quittait M. de Raincourt, après lui avoir apporté les secours de la religion.
Le colonel avait été installé dans la salle d’entrée. M. Du-Val ignorant cela, conduisit Hortense précisément dans cette pièce; mais ils s’arrêtèrent sur le seuil en apercevant Félix cloué sur un lit de douleur. Melle de Roberval poussa un cri et vint tomber sans forces auprès de lui.
— Félix, Félix, tu es blessé et je l’ignorais.
— Pauvre Hortense, il faut donc que je te quitte.
— Non, non, mon bien-aimé, tu ne mourras pas, tu ne m’abandonneras pas.
— Chère petite, reprit le colonel, se soulevant et l’attirant à lui, cache moi ta douleur, tes larmes me font mal. Si nous devons être séparés ce ne sera pas pour longtemps, car je le sens, tu ne survivras pas à ma mort.
Epuisé par ces paroles, il laisse tomber sa tête sur l’épaule de la jeune fille et ses yeux se fermèrent.
— Félix, Félix. Voilà tout ce que la pauvre enfant peut murmurer à travers les larmes qui inondent sa belle figure.
M. de Marville, sa femme et les officiers qui se trouvent dans la chambre n’ont pas prononcé une parole tant ils se sentent émus devant cette scène de douleur.
Le colonel rouvre les yeux et fixe ses regards mou-
rants sur Hortense qui toute tremblante le soutient dans ses bras.
- — Pauvre enfant, fit-il. Robert.
Le lieutenant s’approcha.
— Qu’est-ce ? Félix.
— Le général, comment est-il ?
— Hélas ! bien mal.
— Il m’avait promis de la protéger ; mais s’il doit succomber comme moi, Robert, c’est à vous et à votre femme que je la confie.
— Félix, rien ne sera épargné de notre part pour adoucir la douleur de votre fiancée; nous ferons tout en notre pouvoir pour soulager sa peine.
— Merci, Robert.
Les ombres de la nuit envahissent la chambre, un morne silence règne dans la pièce. Géraldine prie au chevet du lit. M. de Marville, M. Du-Val et leurs compagnons demeurent plongés dans une muette douleur, devant leur frère d’armes agonisant. Pour Hortense, elle pleure toujours.
Une religieuse entre et -pose un candélabre sur la table; elle regarde un instant tous ces visages consternés, puis s’agenouille auprès de Madame de Marville, elle mêle ses prières aux siennes.
Lecteurs, représentez-vous ce moment suprême où va vous être enlevé pour toujours un être chéri. Il est là, étendu sur ce lit de souffrances, pâle et livide; bientôt il ne sera plus : malgré toute votre tendresse, vous ne pourrez le suivre, sa main que vous tenez encore se glacera à jamais. Vous n’entendrez plus cette voix qui Savait consoler vos peines et vous rendre heureux par les paroles qu’elle murmurait à votre oreille. Vous n’attendrez plus avec impatience l’heure cle son arrivée, car tout sera fini ! fini ! fini !
M. de Raincourt demeurait toujours dans un état
de torpeur qui le rendait insensible à tout; enfin après plusieurs heures il rouvrit les yeux.
— Hortense, dit-il, vous êtes encore là et vous pleurez toujours.
La jeune fille couvrit son visage.
— Non, non, chère enfant, laissez-moi vous regarder, je n’ai plus que quelques instants à vous voir.
— Melle de Eoberval obéit et rencontra de nouveau le regard de Félix qui lui déchirait l’âme, car il était déjà couvert du voile de la mort.
- — Hortense, je te bénis, auprès de toi j’ai goûté de véritables moments de bonheur. Pauvre petite, il faut donc te quitter.... Robert, pensez quelquefois à votre ami.... Hortense.... Hortense.... adieu.
Melle de Eoberval sentit la main du colonel se glacer dans la sienne, et sa tête plus pesante sur son sein; mais elle ne voulut pas croire à la vérité; ses yeux demeurèrent fixés sur ceux de Félix qui bien qu’éteints la regardaient encore.
Une religieuse s’approcha et lui dit:
— Mon enfant, Dieu vient de le rappeler à lui.
Hortense la regarda avec égarement, comme si elle
ne l’eut pas comprise; enfin, elle s’écria:
— Non, non, c’est impossible, il n’est pas mort. Félix, réponds-moi, parle-moi encore.
Et folle de douleur elle se mit à parcourir la chambre en se cordant les bras de désespoir et répétant:
— Ce n’est pas vrai, non, Félix, tu ne peux m’avoir abandonnée. Oh ! c’est un rêve, par pitié, éveillezmoi, je ne puis supporter tant de souffrances.
Elle allait de M. de Marville à Géraldine, à M. Du- Val, les suppliant de l’éveiller. Eux ne pouvant la soulager demeuraient muets dans 1 impossibilité où ns étaient de lui répondre.
A travers la fenêtre entr’ouverte, le pâle flambeau de l’astre du sommeil vint, à cet instant, éclairer cette
nuit angoissée et ses rayons blafards tombèrent sur cette couche funèbre, telle que la clarté vacillante de la lampe d’une vestale. Toute la nature sembla se revêtir d’un manteau de mélancolie pour unir sa tristesse à celle de l’infortunée.
— Mort. Non. Non. Hortense ne veut pas ie croire. C’est un horrible cauchemar. Oh ! par pitié, qui me délivrera de cette douleur aiguë qui torture mon âme. Félix, Félix, réponds-moi.
Et, dans l’intensité de son martyre, la pauvre enfant croit qu’il va lui répondre encore, qu’il va la consoler comme il l’a fait si souvent. Oh ! illusion ! rien, rien ne pourra désormais lui rendre ce que l’inexorable mort lui enlève; et les heures et les jours, et les mois et les années s’écouleront sans jamais revoir celui qui n’est plus. Cruelle innanité de l’existence, voilà donc à quoi nous sommes tous condamnés, pauvres mortels. Qu’est-ce que la vie après une telle séparation. Cellelà seule, qui a eu la douleur immense de perdre subitement l’objet de sa tendresse, peut comprendre les angoisses d’Hortense, à cette heure, et comme l’a dit le grand écrivain : “ Tombeau vous n’avez pas tout le pénible des morts.”
Melle de Roberval se refusant à croire à ce qu’elle voyait, répétait d’une voix mourante:
— V ous ne voyez donc pas qu’on veut me faire croire qu’il est mort. Félix, c’est moi, ta fiancée, ne me reconnais-tu plus ?
Elle porte ses lèvres au front de M. de Raincourt; mais à ce contact de marbre un frisson glacial parcourt tous ses membres, elle appuie sa main sur son cœur et tombe privée de sentiment sur le corps inanimé du colonel.