LE REVOIR AU CIEL
x\près avoir vainement tenté de rallier les troupes à la porte de la ville, Yaudreuil fit une retraite précipitée à la Pointe aux Trembles et rappe’a M. de Lévis. Ce dernier ranima le courage de l’armée et se mit immédiatement en marche pour secourir Québec ; mais malgré toute sa dilignece il arriva trop tard. M. de Ramezay et le chevalier de Bernest venaient de remettre la ville aux Anglais. La perte de Québec n’était que l’avant coureur de la fin de la domination française au Canada.
Le valeureux chef qui avait défendu avec un courage inoui ces possessions, succomba le jour où il ne put vaincre. Montcalm rendit le dernier soupir quelques heures après le colonel ' de Raincourt. Robert assistait à ses derniers moments.
L’âme du jeune homme était brisée par la perte qu’il faisait, et à la douleur immense que lui causait la mort de son général,, se joignait la pensée amère que désormais, sans ce noble et généreux protecteur, il ne pourrait entourer de tout le confort de la vie sa femme bien-aimée. Ses espérances étaient brisées et son cœur se serrait en songeant à Géraldine.
— Hélas! se disait-il, si mon père le voulait, son influence pourrait m’être bien utile ; mais, non, il ne fera rien pour moi. Mon véritable père était mon général.
En effet, jamais l’auteur de ses jours n’avait eu pour lui l’affection que Montcalm lui portait. Aussi
lorsque Ton ensevelit les restes du marquis, dans une excavation qu’une bombe avait faite dans les murs du couvent des Ursulines; lorsqu’on entonna le libéra, lorsque le glas funèbre, qui unit sa voix comme un sanglot à nos pleurs, retentit, des larmes coulèrent lentement sur les joues du soldat.
Il fallut pour le tirer de ses regrets, qu’une religieuse vint l’avertir que tout était fini et qu’on allait fermer la chapelle.
Il se leva et retourna à la hâte auprès de Géraldine.
— Comme tu as été longtemps, lui dit-elle, en l’apercevant, vraiment, je craignais que ma pauvre Hortense ne mourût en ton absence.
On avait transporté Melle de Roberval à la demeure de M. de Marville, où elle gisait entre la vie et la mort.
— Crois-tu, Robert, qu’il n’j ait aucune espérance de la sauver.
— Les médecins ne se sont pas encore prononcés, peutêtre aurons-nous le chagrin de la voir nous quitter ; mais ne crois-tu pas Géraldine, qu’il serait plus heureux pour elle, de laisser cette terre, puisque Félix n’y est plus ?
— Mon Dieu, c’est vrai, pauvre Hortense! Quelle agonie doit être la vie lorsque l’on a perdu celui qu’on aime.
Et Madame de Marville se pressa sur la large poitrine de son mari, comme si elle eut en peur qu’on ne le lui enlevât.
— Je sais bien que si tu ne m’avais pas été rendu, je serais morte aussi.
Robert l’entoura de ses bras et appuya ses ' lèvres avec amour sur celles de sa jeune femme, puis, tous deux, sans prononcer une autre parole, se dirigèrent vers la pièce où avait été installée Melle de Roberval.
La mourante ne semble plus que l’ombre d’elle-
même, ce n’est plus qu’une forme aérienne qu’un souffle va bientôt briser, la respiration difficile soulève à peine cette poitrine amaigrie, les membres allongés restent sans mouvement, la peau du visage est cirée sur les traits creusés par la maladie, deux plis profonds ont dessinés leurs traces aux côtés de la bouche amincie qui reste sans couleur, pressée sur les os, les yeux à demi ouverts ont le vitré de la mort.
Dans un voile opaque, la vie de la jeune fille passe toute entière devant elle. Les événements de son existence se déroulent un à un devant ses yeux. Elle se retrouve enfant dans le château de son père; elle revoit sa chambrette tendue de bleu, où le papier sur le mur élevait de si jolies colombes qu’elle regardait longtemps, longtemps avant de s’endormir, après que sa douce maman lui avait donné le dernier baiser du soir en la posant bien tendrement dans son lit aux rideaux de mousseline azurée; puis au matin, dans le jardin, comme elle trottinait vite, s’arrêtant parfois dans les allées bien ratissées, pour faire avec ses mains, des petits monticules de sable qu’elle délayait avec de l’eau afin d’en composer de petits pâtés: toujours, son père venait interrompre ces jeux innocents en la sautant en l’air, et la perchant sur son épaule, l’amenait au pigeonnier, où les oiseaux la reconnaissaient, à la basse-cour, où une poulette favorite, apprivoisée par elle, venait manger dans sa main, tandis que le gros coq plus craintif, se haussait sur ses ergots d’un air vainqueur, sans jamais vouloir approcher. Plus loin l’étang, où dans l’eau cristalline glissent une demi douzaine de cygnes, mirant dans la limpidité des ombres leur sveltesse gracieuse. Souvent aussi, elle se trempait les pieds dans ce grand bain naturel, alors son père s’attelait à sa petite charrette et la ramenait ainsi à la maison les petons au soleil pour les faire bien sécher et Castor, son chien fidèle, les ac-
compagnait en faisant autour de sa voiture des bonds de joie prodigieux.
Elle les revoit tous ces êtres d’antan : puis elle avance, elle avance' toujours; ici, c’est l’heure endeuillée qui sonne; c’est son père et sa mère ensevelis le même jour dans le linceuil de l’éternel sommeil: ' c’est la chambre mortuaire, ce sont les ténèbres de la nuit noire au fond de son âme endolorie, et puis, dans cet abîme de souffrances un être aimé la console, la protège, la soutient, c’est Félix, il est là, près d’elle, elle l’entend, elle renaît à la vie, sa voix a pour elle des douceurs infinies ; et, plus loin, plus loin encore, l’église ensoleillée, où la clarté des cierges, brûlant sur 1 autel, monte comme un pur encens vers le ciel bleu ; agenouillés, c’est elle, c’est Félix, les mains entrelacées et Dieu bénit leurs fiançailles. Elle voit toujours; c est le canon qui roule maintenant ce sont les plaines d’ Abraham c’est une immense marre de sang que couvrent de leurs corps les blessé, les mourants, Félix tombe aussi, les sanglots l’étouffent. Elle ne voit plus ; mais soudain, dans le ciel sombre se fait une grande clarté, sur 1 azur des nuages, dans toute sa majesté préside l’Eternel. Une paix intérieure l’envahit, elle entend des voix chéries qui l’appellent, les êtres aimés qu’elle a perdus se sont penchés vers elle, du haut de la voûte céleste, ils lui tendent les bras: — Ne pleure plus, lui disent-ils, nous t’attendons ici; Dieu a pitié de ta souffrance. Dans sa miséricorde infinie il a donne a 1 homme cette autre patrie, où le malheureux mortel exilé sur cette terre, sans cesse tourmenté par les aspirations de son âme, trouve enfin auprès de l’Immortel le bonheur qu’il cherchait vainement. L’heure de la délivrance a sonne pour toi, Hortense.
A cet instant, Géraldine et Eobert s’approchent de leur pauvre malade. La vision s’évanouit. Elle les reconnaît et leur tendant la main:
Mes amis, leur dit-elle, quel jour sommes-nous?
— Flous sommes au seize septembre, lui répond Madame de Marville, croyant que cette question marque une amélioration dans la santé de son amie. Tu es mieux, n’est-ce pas?
— Géraldine, ce mieux que j’éprouve n’est que l’avant-coureur de la mort; mais ne t’afflige pas, ma chère, la vie ne me serait plus supportable, je suis heureuse de mourir. Cependant, j’avais un devoir à remplir avant de quitter ce monde, je remercie Dieu qui me permet de l’accomplir. Ah! ce jour que j’avais tant désiré doit en effet me réunir à celui qui m’attend là-haut, je suis majeure aujourd’hui.
Le médecin entra dans la chambre.
— Venez, monsieur, lui dit-elle, aidez-moi à écrire mes dernières volontés.
Le docteur la souleva, on plaça près d’elle une plume et du papier sur lequel elle traça, avec difficulté, quelques lignes, puis elle demanda à l’homme de science d’y apposer sa signature.
— Merci, murmura-t-elle, à présent je puis mourir, Félix, je te rejoins.
Ses yeux se levèrent vers le ciel et les abaissant ensuite sur ceux qui l’entouraient, elle leur jeta un dernier regard.
— Adieu, mes amis, ne pleurez pas, je suis contente.
Puis sa tête retomba sur son oreiller, pour ne plus se relever.
— Tout est fini, dit le médecin.
— Mon Dieu! est-il possible, fit Madame de Marville, éclatant en sanglots.
Robert laissa couler les larmes de sa femme quelques instants, puis lorsque les premiers transports de sa douleur furent apaisés, il lui dit, s’efforçant de la consoler.
— Géraldine, devons-nous nous affliger de ce qu’elle est retournée vers celui qu’elle aimait, lorsque dans la tombe nous ont précédé nos plus tendres affections, est-il triste d’y aller reposer?
— C’est vrai, mais nous ne la reverrons plus !
Le docteur s’approcha d’eux.
— Mes amis, leur dit-il, celle qui vient de mourir vous aimait beaucoup, elle l’a prouvé en vous léguant sa fortune toute entière.