‹ Avant la conquêteChapitre 4 sur 26 · COMMENT ROBERT FIT CONNAISSANCE AVEC GÉRALDINE · texte numérisé non relu

COMMENT ROBERT FIT CONNAISSANCE AVEC GÉRALDINE

La neige avait cessé de tomber, le soleil se levait radieux. Cependant le vent soufflait encore avec violence et les énormes glaçons qui demeuraient suspendus aux branches des arbres, bordant le chemin Sainte-Poye, attestaient que la rigueur de la température n’avait pas changé. La route enneigée s’étendant au loin était veuve de passants. Seule, une jeune personne, enveloppée dans un épais manteau de fourrure, parcourait d’un pas rapide ces lieux solitaires. De temps en temps elle ramenait sur son visage les plis de son voile, et resserrait autour de sa taille l’ampleur de son manteau. Sa démarche légère laissait à peine sur la nappe resplendissante qu’elle suivait l’empreinte de son passage. Parfois, elle frappait le sol de son pied avec impatience.

— Pauvre Hortense, murmura-t-elle, elle m’a bien dit que sa liberté était perdue. Quelle honte de n’avoir pas voulu me la laisser voir aujourd’hui; son tuteur craignait sans doute que je ne lui parlasse du colonel ; mais, patience, M. de Carre, je me ris de vos défenses, je saurai bien parvenir jusqu’à votre pupille et être, s’il le faut, messagère entre elle et M. de Raincourt.

Tout en monologuant ainsi, Géraldine, car c’était elle, était arrivée devant une jolie maison enclavée dans un bosquet d’arbres, qui en été devaient lui faire un rideau de leur feuillage touffu, la cachant comme un nid d’alouette au milieu des moissons. C’était la demeure du docteur Auricourt.

AVANT LA CONQUETE â5

Géraldine frappa. On vint aussitôt lui ouvrir.

L’intérieur du logis était meublé avec luxe. Le docteur en quittant sa patrie avait voulu s’entourer de tout le bien-être possible pour sa fille. Une infinité d’objets d’art, de statues, de peintures de maîtres avaient été transportés en Amérique et ces mille riens dont la femme élégante aime à s’environner, placés avec goût se retrouvant dans les différentes pièces de la maison la rendaient on ne peut plus attrayante.

En entrant dans le grand salon on se disait en admirant l’ensemble : Il doit faire bon de vivre ici. Dans un coin sur un joli meuble d’acajou, se retrouvaient nos poètes les plus célèbres, nos auteurs les mieux choisis; plus loin, une harpe et une guitare; à l’autre extrémité un pupitre sur lequel reposaient un encrier en argent ciselé, deux chandeliers de même métal, un coupe-papier en nacre; dans l’embrassure de la croisée une table de porphyre soutenant un buste en bronze de Louis XIY. Les meubles de brocatelle aux riches couleurs, genre Renaissance, placés soit dans une alcôve, soit près de l’immense cheminée où flambait un feu brillant, semblaient inviter aux douces causeries; et malgré la froide saison il y avait dans la chambre plusieurs vases remplis de fleurs répandant un parfum doux et suave. Jamais Géraldine n’oubliait de soigner tout particulièrement ces belles fleurs qu’elle aimait tant et qui faisaient de son salon un lieu charmant.

L’âme poétique de la jeune fille avait la passion des beautés de la nature et à cette époque où tout est mort, où la terre a revêtu son blanc linceuil, plus que jamais elle sentait le besoin de voir autour d’elle cette verdure de l’été qui nous donne l’illusion des beaux jours.

Cette enfant rieuse, si bien douée de la Providence, dont l’enfance avait été entourée de tout le bien-être possible, de toute la tendresse qu’une affection immense

sait donner, avait cependant, malgré le bonheur dont elle jouissait, des heures de mélancolie profonde. Ces tristesses sans cause qu’éprouvent infailliblement les âmes trop sensibles, elle les ressentait vivement et alors elle se disait: Pourquoi suis-je triste; que me manquet-il ? Rien, apparemment, elle ne savait pas encore qu un jour viendrait où une voix aimée lui ferait comprendre qu’il lui manquait alors une part de son âme; qu’elle cherchait sans le savoir dans ses moments de rêverie cet être qui saurait achever sa pensée, celui enfin sans qui la femme tendre et aimante ne peut être véritablement heureuse, car il lui faut ici-bas cette union de sentiments, cette sympathie mystique qui font de deux âmes une seule âme.

Voilà ce qui lui manquait, et voilà ce que dans son innocence elle ne comprenait pas encore, car l’affection de son père avait jusqu’ici rempli toute son existence. Cette nature vive, impressionnable s’agitait dans l'attente de l’inconnu, aussi déversait-elle le trop plein de son âme sur tout ce qui l’entourait. C’étaient ses fleurs qu’elle aimait, c’était sa peinture, c’était, sa musique, sa harpe dont elle faisait vibrer les cordes avec une harmonie d’artiste ; elle chantait et sa voix avait des accents qui faisaient tressaillir, quelquefois aussi ce chant finissait dans un sanglot.

Le docteur Auricourt s’était effrayé de cette mobilité d’impressions chez sa fille; mais il avait bientôt compris qu’aux natures ardentes les larmes sont parfois un soulagement bien doux.

Ce soir-là, comme d’habitude, Géraldine et son père sont réunis au salon, la première raconte avec indignation comment elle a été éconduite chez M. de Carre, dans l’après-midi.

— Quelle triste existence pour ma pauvre Hortense, dit-elle, croyez-vous, père, que l’on ne pourrait intervenir afin de lui faire rendre plus de liberté?

— Ma chère enfant, ces affaires personnelles sont extrêmement délicates. M. de Carre n’est pas un homme aisé, je crois que nous gâterions les choses davantage en voulant y remédier; en France, il serait facile de lui faire entendre raison, mais ici tout est si différent, ce n’est pas le droit qui prime.

— Cependant, père, je ne comprends pas que le tuteur d’une personne bien élevée, ait le droit de la tenir prisonnière chez lui, et que cela puisse se faire 'dans un pays civilisé.

— Que veux-tu ? Parfois les pays civilisés sont ceux où il se passe les choses les plus irrégulières.

— Eh bien ! moi si j’étais homme d’Etat, je ne permettrais pas qu’une injustice puisse §e commettre dans le pays que je gouvernerais, je serais là-dessus d’une sévérité draconienne, il me semble que les Français sont assez galants hommes pour se lever en masse et protester lorsqu’on opprime une femme.

En parlant ainsi les grands yeux noirs de la jeune fille brillaient comme de véritables diamants, sa figure délicate était empreinte d’un cachet de résolution surprenant chez un être aussi frêle. Le docteur la regardait avec intérêt.

- — Tu ferais, sans doute, un bon législateur, dit-il, en souriant.

— Peut-être; mais puisque je ne puis en être un et que les hommes n’ont ici aucune influence, je trouverai bien le moyen d’aider ma pauvre amie lorsqu’elle est dans la peine.

A cet instant un violent coup de marteau à la porte d’entrée, vient interrompre l’entretien.

TTn domestique accourt prévenir le docteur que deux hommes, portant un blessé le demandent. Le chirurgien se rend à la hâte dans son bureau où l’inconnu vient d’être déposé.

— Quel est cet homme ? demande-t-il à ceux qui l’ont apporté.

— Nous l’ignorons, monsieur, répond l’un d’eux, nous l’avons trouvé évonoui dans le chemin, près d’ici, baignant dans son sang.

— Mais, c’est un assassinat !

— Probablement. Lorsque nous sommes arrivés sur les lieux les assassins s’étaient enfuis.

Le médecin examine attentivement le malade.

— La blessure est grave, peut-être mortelle. Néanmoins je veux espérer, mais il ne faut pas le transporter de nouveau, je vais le garder ici.

M. Auricourt appela Madeleine et lui ordonna de préparer un lit. La chambre fut bientôt prête. On y transporta le blessé. Après avoir pansé la blessure le docteur descendit préparer quelques médicaments, laissant sa fille auprès du malade.

Géraldine assise au chevet du lit contemplait le visage pâle de l’inconnu. C’était un homme dans la première jeunesse, de haute stature, au teint basané. Une grande douceur était répandue sur ses traits délicats et il eut peut-être paru efféminé si le feu de ses yeux bleus foncés, maintenant cachés sous ses paupières, n’eut donné à sa physionomie une énergie virile.

Plus Géraldine examinait le jeune homme (que nos lecteurs ont sans doute reconnu pour Robert) plus elle était charmée de cette figure. Poussée par un sentiment dont elle ne se rendit pas compte, la jeune fille tomba à genoux et pria Dieu de conserver les jours de cet inconnu.

A ce moment, Robert poussa un profond soupir et ouvrit les yeux. En apercevant Géraldine, un sourire passa sur ses lèvres décolorées.

— Je rêve, n’est-ce pas, et vous êtes un ange.

— Non, vous ne rêvez pas; je ne suis pas un ange,

mais vous êtes chez des personnes qui feront tout en leur pouvoir pour vous soulager.

• — Je suis donc malade ?

Ce disant, il essaya de se soulever; mais il poussa un faible cri et retomba inanimé sur son oreiller.

- — Mon Dieu, s’écria la jeune fille, il est mort.

Hors d’elle-même, elle appela. Le docteur monta précipitamment.

— Voyez, père, dit Géraldine, à travers les larmes, qu’elle ne pouvait retenir, il est revenu à lui, a prononcé quelques paroles, puis il a expiré.

Le médecin examina Robert.

— Il n’est pas mort, ce n’est qu’un second évanouissement.

— Comme' j’ai eu peur, fit-elle, s’appuyant toute tremblante sur l’épaule de son père.

- — Allons, allons, mon enfant, il ne faut pas s’impressionner de la sorte; j’ai eu tort de te laisser seule ici. Va te reposer maintenant. Madeleine et moi veillerons.

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