A LORETTE
Dix heures.
La lune lance d’un œil tremblant ses pâles rayons sur la jeune Lorette. Le vent d’hiver souffle à travers les forêts, interrompant seul le morne silence qui règne dans ces lieux, et vient s’éteindre en un souffle plaintif aux pieds des sapins verts, que couvre aujourd’hui un éclatant manteau de neige. Un air de désolation règne dans la plaine; le givre couvre de son frimas les maisonnettes des sauvages, que domine de sa flèche gracieuse le clocher de l’église. Non loin, le murmure de la chute fait entendre, telle qu’une voix de poitrinaire, le bruit de ses eaux épaissies des rigueurs de la saison. Lentement, dans le ciel,- une à une se lèvent les vacillantes étoiles et dans un coin plus sombre s’amoncellent des flocons de nuages; il y a cependant dans cette froide nature quelque chose de saisissant et de grandiose.
Debout, appuyée à la porte cle son wigwam, une jeune Indienne contemple les rayons fuyants de l’astre des nuits. Son visage étincelle de hardiesse et d’intelligence, ses yeux noirs brillent d’un vif éclat. Elle est enveloppée dans les plis d’une tunique bleue, serrée à la taille par une guirlande de coquillages. A son côté pend un carquois et plusieurs flèches. Sur ses 'épaules flotte la couverte nationale, ses poignets sont entourés d’anneaux de fausses j^erles, des mitasses grises emprisonnent ses jambes fines et nerveuses. Un énorme levrier blanc tacheté de noir est couché à ses pieds.
La jeune fille tient toujours ses yeux fixés au firmament ; de temps en temps un soupir soulève son sein : enfin un nom s’échappe comme un souffle de ses lèvres : Robert.
A ce murmure le chien relève la tête et pousse un gémissement ; l’Indienne abaisse ses regards vers l’animal.
— Paix, Couma, dit-elle en passant sa main sur sa tête, pourquoi ce cri accroit-il les craintes de la fille du grand chef? L’Esprit des songes est venu la nuit dernière, il a troublé le cœur de Fleur-du-Printemps. Je crains quelque malheur pour le visage pâle, ce sinistre hurlement m’a fait tressaillir. Je crains l’avenir; un instant le soleil a brillé; mais d’épais nuages couvrent maintenant ses rayons pour moi. Pourquoi aimer encore ? pourquoi lutter contre le présage ? Oh ! soumets-toi, Fleur-du-Printemps, il ne faut pas espérer, un abîme ne nous sépare-t-il pas ? nous ne sommes pas de la même race. Jamais, jamais un visage pâle n’aimera une Indienne; va cacher ta douleur au fond des bois ; le cri des bêtes féroces répondra à ta voix, le mugissement des vagues sera l’écho de ton chagrin; mais lui ne sera pas témoin des larmes que tu verses !
En proie à un profond découragement elle laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura plongée dans une rêverie amère.
Fleur-du-Printemps avait reçu une assez bonne éducation au couvent des Ursulines où elle avait passé quelques années. Ses connaissances l’avaient rendue grande aux yeux de sa tribu; on la consultait sur toutes les affaires importantes; on l’admirait pour son courage, son adresse à tirer l’arc, son intrépidité dans les dangers. Elle marchait à la tête de leurs partis de guerre et sa présence les rendait forts. Mais depuis un mois, Fleur-du-Printemps n’était plus la même; fuyant la compagnie des siens, on la voyait toujours
seule,, errant dans les forêts, ou sur les bords du fleuve, assise sur un rocher et regardant d’un œil morne la nappe blanche qui s’étendait sur les eaux. Fleur-du- Printemps aimait, Pleur-du-Pr intemps était malheureuse.
La noble conduite de Robert de Marville avait inspiré à cette nature ardente un amour passionné pour le jeune homme, et elle recherchait la solitude afin de nourrir son cœur de sa pensée et se bercer d’une espérance qu’elle n’avait pas.
Souldain, Pleur-du-Printemps releva la tête, Alléonémi était près d’elle.
■ — Pourquoi rester ici, Pleur-du-Printemps, l’air est froid, le vent souffle, toute la tribu est entrée.
Laisse moi dans la solitude, j’aime le calme qui m’entoure.
— Fleur-du-Printemps, pourquoi me repousser ainsi? autrefois si tu ne me répondais pas, du moins tu écoutais mes paroles; mais aujourd’hui tu me repousses, moi qui voudrais que tu viennes habiter mon wigwam.
Il essaya de passer son bras sous la taille de la jeune Indienne. Elle lui lança un regard sévère et se rejeta en arrière.
— Laisse-moi, va-t-en, ou demain mon père te chassera de la tribu. Ne viens plus m’importuner de tes plaintes, tu sais que je ne t’aime pas et ne pourrai jamais t’aimer.
Le sauvage fronça ses épais sourcils, un éclair de haine brilla dans ses yeux fauves.
— Ah ! tu ne m’aimes pas ! Eli bien ! apprends que celui que tu adores est maintenant cloué sur un lit de douleur; il est blessé gravement, il va mourir. Aimele, mais ton amour va descendre dans la tombe. Tu trembles à présent, tu crains pour lui, tu souffres; je
suis content, tu endures les tortures que tu me fais subir.
— Tu mens, non, il n’est pas blessé, non il ne mourra pas ; c’est seulement pour déchirer mon cœur que tu parles ainsi ; mais prends garde.
— Tu ne me crois pas, eh bien ! va demander à l’armée française ce qu’est devenu le lieutenant de Marville.
- — Oui, j’irai, s’il est blessé, s’il est mourant, je le sauverai. J’ai appris d’une vieille Iroquoise la vertu secrète de plusieurs plantes; si le moment est venu je les emploierai, il survivra pour que je l’aime et je l’aurai sauvé.
Disant l’Indienne s’élança, rapide comme une flèche, dans le sentier qui s’étendait devant elle. Sa course ne se ralentit que lorsqu’elle eut atteint la petite chute. Là elle s’arrêta tout à fait et retenant les palpitations de son cœur, elle regarda d’un œil hagard les eaux bouillonnantes.
• — L’esprit des songes ne m’avait pas trompée, ditelle, et des larmes abondantes coulèrent sur ses joues brunes; mais les essuyant aussitôt elle reprit sa course et s’engagea dans la côte qui sépare les deux Lorettes.