‹ Avant la conquêteChapitre 6 sur 26 · FLEUR-DU-PRINTEMPS PAIE SA DETTE · texte numérisé non relu

FLEUR-DU-PRINTEMPS PAIE SA DETTE

Deux semaines se sont écoulées. Pénétrons de nouveau dans l’appartement où est retenu Robert de Marville.

Il dort en ce moment. Ses traits sont empreints d’une grande souffrance et de temps en temps son sommeil est agité par des secousses nerveuses. Près de lui prie Géraldine agenouillée, sa prière est souvent interrompue, elle regarde le jeune homme et pousse de profonds soupirs. Robert est condamné. M. Auricourt n’a plus d’espoir. La jeune fille ne peut penser à cette sentence sans frissonner. Depuis deux semaines elle a veillé le malade avec sollicitude, chaque jour elle a pris plus d’intérêt à sa personne; les plus petits changements dans la maladie l’ont remplie tour à tour de crainte ou d’espérance. Ses soins pour lui sont devenus de plus en plus assidus, il lui semble que ce jeune homme elle l’a toujours connu, elle ne peut plus s’éloigner de son chevet. Elle l’a soigné avec cette tendresse féminine des âmes impressionnables, et plus elle s’est dévouée pour lui, plus elle a senti son cœur s’émouvoir au moindre changement dans son état. Pourquoi, pourquoi ne pourrait-on le sauver. Son père lui a avoué avoir perdu toute espérance, serait-il possible qu’un jour elle ne le verrait plus?

— Mon Dieu, murmure-t-elle avec angoisse, en joignant les mains, sauvez-le, vous seul êtes tout puissant.

Puis elle attache avec douleur ses regards sur ce pauvre visage que la souffrance a tant pâli, sur ces

membres amaigris. Quelle différence depuis le jour où la première fois elle l’a vu! Tl lui semble que des mois se sont écoulés depuis cette heure où elle s est constituée garde-malade à son chevet, tant 1 anxiété dans laquelle elle vit est grande depuis que l’état du jeune homme est désespéré.

Pauvre enfant! c’est le premier vrai chagrin qu’elle éprouve depuis qu’elle est au monde et sa personne en est transfigurée. Ce n’est plus la jeune fille folâtre et rieuse, c’est la véritable femme qui se révèle maintenant avec tout son dévouement et sa tendresse. Combien elle est charmante agenouillée à la tête du lit, vêtue toute de blanc, son abondante chevelure tombant sans art sur ses épaules T inondant comme d une aur éole d’or, son visage aussi pâle que celui qu’elle contemple , ses traits ont revêtu une expression sérieuse qui leur donne un attrait de plus et l’on croirait, la voyant ainsi, à travers la pâle lueur qui règne dans la chambre, apercevoir un ange consolateur envoyé de Dieu poiir donner au pauvre malheureux sur la terre un souvenir du ciel. Oui, voilà bien le rôle que le Souverain Maître a confié à la femme ici bas : soulager la douleur voilà sa destinée, voilà ce qui la rend si séduisante.

Robert ouvre les yeux, ses regards rencontrent ceux

de la jeune fille. ^ .

Quoi, dit-il, vous êtes encore là, nuit et jour vous

veillez Ah! c’est trop de bonté, vous vous fatiguez trop pour moi, je vous en prie allez prendre quelque repos, autrement c’est vous qui deviendrez malade.

— Je ne suis pas fatiguée.

Il prit la main de la jeune fille dans la sienne.

Vous voulez me le cacher, mais votre main est

brûlante, vous avez la fièvre; ce serait abuser de votre bonté si je consentais à ce que vous demeuriez ici plus longtemps. Rendez-vous a mes désirs, allez .om .e poser, je vous en prie.

Géraldine baisse les yeux pour cacher une larme, elle veut rester; il lui semble qu’à chaque parole du jeune homme la vie s’affaiblit en lui, mais elle n’ose insister.

' bien ! je vais envoyer Madeleine, tâchez de reprendre votre sommeil, je reviendrai demain, vous serez mieux j’espère, au revoir.

Lorsqu’elle eut quitté la chambre, Robert laissa échapper un gémissement.

— Que je souffre, je sens venir la mort. Pauvre enfant, elle croît que je serai mieux demain et chaque instant augmente mes souffrances, je ne voulais pas qu elle fut témoin de ce que j’endure.

Il voulut se soulever, mais l’effort fut trop pénible, il retomba sur son oreiller privé de connaissance. Madeleine^ entrait. Elle le regarda et croyant qu’il dormait, s’assit dans un fauteuil où elle ne tarda pas à reprendre le sommeil que Géraldine avait interrompu en lui disant de venir veiller Robert.

Alors la soupente du lit se souleva lentement, une tete apparut, deux yeux noirs brillèrent et enfin la silhouette élégante d’une femme se montra. Elle se pencha vers le malade puis déposa un baiser sur son

Aon, Robert, tu 11e mourras pas, murmura-t-elle en mettant la main sur son cœur, car je veille sur toi. tu mas sauvée, je me souviens. Tu as exposé ta vie pour moi, Robert, la fille du grand chef va payer sa

Disant l’Indienne tira de sa ceinture une petite fiole remplie d une liqueur verte, l’ouvrit et laissa tomber plusieurs gouttes de son contenu sur les lèvres du jeune homme; ensuite elle débanda sa plaie, l’imbiba de cette meme liqueur et replaça les bandages avec soin. Ceci tut tait avec une rapidité extraordinaire. Robert n’avait pas repris ses sens.

— A présent, fit Fleur-du-Printemps, la gangrène qui commençait va disparaître, dans quelques jours il sera en voie de guérison.

Puis se retournant, elle lui dit adieu dans un long regard de regret et quitta la chambre sans avoir été vue.

Le lendemain, lorsque M. Auricourt vint rendre visite à son malade il fut surpris du changement opéré chez lui. En le voyant, Robert lui dit :

— Cher docteur, il me semble être beaucoup mieux, je ne ressens que de faibles souffrances, hier encore je croyais tout fini, les douleurs que j’endurais étaient insupportables et aujourd’hui je me sens presque bien. C’est à vous que je devrai ma guérison.

M. Auricourt le regardait avec surprise, la veille il l’avait quitté mourant, et aujourd’hui il constatait une amélioration sensible dans son état.

— Je suis heureux du mieux que vous éprouvez, mon cher Monsieur, dit-il, mais ce n’est pas à moi que vous le devez, la science est pour rien dans votre guérison; la Providence seule a agi.

En examinant la plaie du jeune homme le docteur s’aperçut que les bandages avaient été déplacés. Il demanda à Robert s’il avait fait ce changement, sur sa réponse négative, il interrogea Madeleine et les autres domestiques, chacun répondit que ce n’était pas lui.

—Alors, lieutenant, il faut qu’inconsciemment vous en soyez l’auteur, dit le docteur.

Il fallut admettre cette supposition. Robert devint de mieux en mieux et tout le monde reprit sa gaieté dans la maison.

Le général Montcalm était monté à Montréal pour assister au départ pour le fort Georges, des troupes que commandait M. de Rigaud; ayant appris la guérison de son protégé qu’il avait laisse si mal, il lui éciivit une longue lettre dans laquelle il lui disait combien

il espérait avant peu le revoir à l’armée où l’on avait besoin de tous les gens de cœur et de courage.

En recevant ce témoignage d’affection et d’estime de son général, Robert fut vivement ému; et en parlant de cette lettre à Géraldine, il s’écria :

— Moi aussi, je devais partir pour défendre les intérêts de mon roi, mais, hélas ! je suis retenu ici.

La jeune fille lui jeta un regard de reproche. Robert sentit qu’il l’avait affligée. 11 prit sa main et allait s’expliquer, mais elle ne lui en donna pas le temps, retirant promptement sa main elle quitta la chambre et courut s’enfermer chez elle pour y cacher ses larmes.

— Folle que je suis de l’aimer, murmura-t-elle, lorsque je sais que son cœur est à une autre, ne l'ai-je pas entendu vingt fois dans son délire prononcer le nom d Alice, qui m apprenait que je ne serais jamais rien pour lui. Hélas ! il faut réprimer les mouvements de mon cœur ; il ne faut pas qu’il surprenne mon secret, s il devinait mes sentiments, par noblesse il n’hésiterait pas à me faire un aveu qu’il croirait dû à la reconnaissance et qu’il pourrait regretter plus tard.

A partir de. ce moment, Géraldine évita de se trouver seule avec Robert. Notre héroïne semblait le fuir; entrait-il dans la pièce où elle se trouvait, de suite la jeune fille avait un prétexte pour s’éloigner. Ces entretiens du soir qu’ils avaient eus ensemble jusqu’alors, et qui étaient remplis de charme pour tous deux, avaient cessé. Géraldine se hâtait de quitter la salle aussitôt apres le souper et Robert restait en compagnie du docteur.

Cette conduite attristait le jeune homme, mais, pouvait-il se plaindre, n’avait-elle pas eu pour lui le plus noble dévouement. Parfois, de sa chambre lui parvenait les accords mélodieux de la harpe que Géraldine faisait vibrer a\ec tant d expression ; dans ces moments Robert regrettait le temps où il était cloué sur son lit

de douleur, car alors elle était sans cesse auprès de lui

Le jeune homme aurait voulu pouvoir quitter la maison du docteur, mais ses forces ne le lui permettaient pas encore et il n’osait exprimer ses désirs sachant que M. Auricourt s’y opposerait fortement.

A mesure que la santé lui revenait, il se sentait atteint d’un mal inconnu jusqu’alors et les souffrances morales le rendaient plus morne, plus abattu que ne l’avaient fait les douleurs physiques les plus cruelles.

Lorsque Robert apercevait Géraldine, son sang affluait vers son coeur, il voulait s’élancer vers elle, lui avouer son amour, la supplier de l’entendre ; mais 1 apparence froide de la jeune fille le glaçait, les paroles expiraient sur ses lèvres. Pour notre heroïne, elle avait perdu ses fraîches couleurs et son chant joyeux. La tristesse de Robert ne lui était pas inconnue; mais elle l’attribuait à l’ennui d’être éloigné de l’armée.

De Kergy venait fréquemment chez le docteur, il semblait avoir entièrement oublié la haine qu’il portait à Robert ; à chaque visite il ne manquait pas de le féliciter sur sa guérison.

Géraldine recevait son cousin avec un semblant de joie. Aussitôt que le chevalier arrivait elle allait audevant de lui, riant et badinant comme si réellement elle était heureuse, elle passait la soirée entière avec lui, n’adressant que rarement la parole à Robert. Celuici les regardait en soupirant et quittait le salon.

— Elle est méchante, murmurait-il, pourquoi me torturer ainsi?

Il ne se doutait pas que Géraldine souffrait autant que lui, que sa gaieté était feinte, que du moment qu il n’était plus là elle devenait distraite et n’avait plus de réponses aux questions de son cousin. Souvent aussi Gontran surprenait une larme aux bords de ses longs cils.

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