SERRE
Peut-être se trompait-elle, il était libre, il n’aimait pas ailleurs; ce nom d’Alice qu’il avait prononcé si souvent, ce n’était que dans des moments de délire qu’il venait sur ses lèvres, devait-elle pour cela renoncer au bonheur? n’é.ait-ce pas une fausse délicatesse ?
— Ah! Robert, Robert, murmurait-elle tout bas à travers les larmes qui roulaient lentement sur ses joues, je veux que tu connaisses toute la tendresse que j'ai pour toi, je ne pourrai plus vivre désormais si tu appartiens à une autre.
Mais alors une voix lui criait: “ Et si son coeur est ailleurs? S'il sait que tu l’aimes, il est noble, il est généreux, s’il est encore libre par reconnaissance il se sacrifiera pour payer la dette qu’il croit te devoir, et plus tard cet amour, que pour toi il aura refoulé au plus intime de son être, reviendra pour vous rendre tous deux malheureux.
Alors le découragement reprenait de nouveau la jeune fille. Toute la nuit se passa pour elle dans une agitation fiévreuse, Parfois, elle rêvait qu’elle était la femme de Robert, elle s’appuyait avec délices sur son bras, ils marchaient tous deux dans une vallée émaillée de roses et de myosotis, mille bruits harmonieux se répétaient dans l’air, la terre se mêlait au ciel. Il lui répétait: Je t’aime, je t’aime, ma netite femme adorée. Elle sentait ses lèvres sur les siennes, un bonheur infini l’inondait ; puis soudain un froid glacial la saisissait, le regard du jeune homme devenait dur, toutes les fleurs en un instant se changeaient en de hideux reptiles, le sol paraissait aride, la voûte céleste se chargeait de sombres nuages; une ombre grandissante s’avançait dans le lointain sous l’aspect d’un spectre; elle approchait, approchait, et prenait la forme d’une femme aux regards flamboyants, elle poussait un cri terrible, enlaçait Robert de ses bras immenses, et le lançait dans l’espace avec une
force herculéenne, alors des monstres ailés s’abattaient sur lui et le dévoraient.
Tantôt c'était une
plus ri parait: puis avec le changement subit des rêves, les eaux devenaient épaisses, boueuses, ce n’était plus bientôt qu’un marais fangeux où tout à coup Robert enfonçait sans retour, Alors Géraldine poussait un cri et s’éveillait baignée de sueurs.
ant ses traits étaient altérés.
— Es-tu plus malade ? demanda le docteur.
— Non, répondit-elle, sans hésiter, j'ai mal dormi, voilà tout.
soudain celui de Robert contemplait avec anxiété, dissimuler l’an
me sens mourir, Car tu pars € que tu emportes avec toi, ne le vois-tu donc pas?
C’était bien en effet ce qu’elle lui disait, car elle avait ut oublié en ce moment sinon qu’elle n’avait plus la force de le voir s loigner et si M. Auricourt n’eût été là, dans un langage vibrant Robert aurait appris son bon- Mais cet instant de faiblesse, qui avait un troisième pour témoin, fut vite refoulé au plus profond du Cœur de la jeune fille et de Marville qui s’était approché heureux et confiant, lui demandant bien bas si elle souffrait, ne reçut de ses lèvres tremblantes qu’une ré-
ponse indifférente qu’elle s’efforça de rendre ferme.
— Non, je ne suis point malade, j’ai fait de mauvais rêves, voilà tout. Nous, pauvres femmes, avec nos nerfs, nous nous laissons impressionner de chimères et le moindre petit dérangement de sommeil nous rend affreuses le lendemain.
Elle n’osa le regarder en terminant cette phrase banale, elle venait de sentir combien elle était faible en sa présence, combien aussi désormais elle serait malheureuse sans lui.
Robert soupira. Le ciel s'était entr’ouvert un instant, puis il retombait sur une terre aride; il le sentait, une ombre invisible se dressait entre lui et la jeune fille. Qu’était-ce donc? qui les séparait. Ne venait-il pas là encore de le sentir, qu’un attrait invincible les unissait tous deux? Ce n'avait été que l’espace d’une seconde ; mais cette seconde elle lui avait appartenue toute entière, il en était sûr, Géraldine, dans le profond de son âme venait de lui dire : Je t'aime ; et maintenant ses paroles démentaient sa pensée, la froideur recouvrait ses beaux traits tout à l’heure si expressifs d'amour et de tendresse, Oh! fatalité! il allait partir sans un mot d'encouragement ; l’isolement de sa vie d'autrefois allait recommencer: il se retrouvait seul comme jadis, mais plus malheureux encore. Il était donc venu trop tard, un autre avait la parole de Géraldine et dans l’absence il apprendrait par des voix indifférentes le mariage de la jeune fille et la consommation de son malheur. En lui-même il se révoltait contre cet arrêt et
cette sourde colère qui grondait au fond de son âme, empreignit soudain sur ses traits un air de dureté que le regard de notre héroïne saisit au vol et qui lui remit vivace à l’esprit le rêve de la veille. Si elle venait d’hésiter elle ne devait plus faiblir, Robert devait ignorer ses sentiments ; elle en mourrait, mais qu'importe, elle n’ac-
cepterait de lui aucun sacrifice, l'honneur du jeune homme était engagé, il fallait le laisser partir libre.
Ainsi tous deux se trompant, se dirent adieu sans espoir de retour, sans un mot d'entente qui ent pu mettre un terme à leur mutuelle douleur.
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