CHAPITRE XIV ENTRE JEUNES GENS
Lecteurs pénétrez de nouveau avec moi dans cette maison de la rue Buade où, pour la première fois, je Vous ai présenté le général Montcalm et Robert.
Nous nous retrouvbns encore dans la chambre d’entrée: comme la première fois je général est assis auprès d'une table chargée de papiers que M. de Bourlamaque Parcourt avec attention, Le plus grand silence règne dans la pièce ; mais, soudain, le général se lève avec im- Patience et regarde son lieutenant.
— Ainsi, dit-il, tous ces comptes ont été payés ?
— Oui, général, ordre de l’inteudant Bigot.
— Cependant, un grand nombre étaient faux et demandés pour des articles qui n'ont jamais été fournis à l’armée, C’est ainsi que tandis que des milliers de braves guerriers s'efforcent de sout:nir en ce pays, la gloire militaire, des administrateurs infidèles prennent à tâche de dilapider les finances. Ne sommes-nous pas
dans un temps assez critique ?.* faudra-t-il encore être contraint de réduire la ratio” des troupes pour enrichir d’indignes fonctionnaires ?
Et Montcalm se mit à parcourir 1 pas.
— La corruption, la corruption, continua-t-il, elle a commencé à marcher le front haut sons l’administration
a Chambre à grands
* La disette se faisait sentir depuis 1 eu à Québec une espèce d’émeute à cau pain et des viandes de boucherie, (Historique.)
755, où il y avait se de la rareté du
de M. de Ja Jonquière, maintenant elle ne peut s'arrêter,
Après un moment de silence il reprit :
— Au moyen d'un sacrifice d'argent de la part du Gouvernement français, pour l'envoi de nouvelles troupes, nous pourrions avoir de véritables avantages sur l'armée anglaise, Webb n'ose sortir du Fort Edouard, M. Dubois de Lamothe tient bloqués, dans Chibouctou, Lawdon et l’escadre anglaise, En dépit de l'abandon du Gouvernement français peut-être parviendrions-nous à conserver tous nos droits, si les administrateurs veillaient avec plus d'intelligence aux intérêts de la colonie. Que peuvent des soldats mourant de faim ? si nous n'avons pas de secours il est probable que la famine exercera de terribles ravages cet hiver.
Montcalm possédant une âme chevaleresque, une nature impétueuse, s’oubliant lui-même, se sacrifiant tout entier pour sa patrie; éprouvait une indignation qu’il ne pouvait contenir, en constatant la cupidité et le manque de scrupules des fonctionnaires, et il l'exprimait parfois en termes assez violents.
En ce moment on frappa à la porte, M. de Marville entra. Robert n'était plus le même, sa démarche était vive et alerte, sur tous ses traits se lisaient la satisfaction et la joie.
— Comme vous voilà joyeux, lui dit Montcalm, sans: doute vous avez une bonne nouvelle à m'’apprendre.
Le lieutenant serra fortement la main que le général lui tendait.
— Oui, répondit-il, et votre bonté me commande de vous confier ce que je vous ai caché jusqu’ici.
— Alors, ce sera en chemin; car j'ai promis de me rendre à la réunion que les amis de M. d’Estimauville lui donnent ce soir pour fêter son prochain mariage, c’est demain qu’il dit adieu à la vie de bachelier. TI]
choisit une charmante personne. Mlle Lemoine a de grandes qualités et je crois qu’ils seront heureux.
Tout en parlant, le marquis avait mis son pardessus et pris son chapeau.
— Allez-vous demeurer ici, Bourlamaque ?
— Oui, général, jusqu’à votre retour.
Durant le trajet, Robert raconta à Montcalm ce que nous savons.
— Comment, s’écria le général quand le jeune homme eut terminé, ai-je été assez naïf Pour ne pas diviner qu'avec un cœur comme le votre, vous ne pouvez demeurer trois mois sous le même toit que Mlle Auricourt sans l'aimer! KE; moi qui me creusais la tête pour vous trouver une personne capable de dissiper vos chagrins, tandis que c’était précisément parce que votre cœur n’était plus libre que votre tristesse augmentait depuis votre accident,
En causant ainsi ils arrivèrent à la rue Saint-Louis, et frappèrent à l’une des premières maisons. On ouvrit aussitôt, un rayon de lumière filtra au dehors, tandis que de bruyants éclats de rire partaient du dedans. Montcalm et son protégé entrèrent.
Nous retrouvons réunis ici les jeunes critiques du bal du gouverneur; en ce moment ils sont tous absorbés dans une discussion sur le mérite des femmes auteurs. -
— Moi, disait M. de Beaumont, je déteste les femmes qui écrivent. En affichant ainsi les talents qu’elles peuvent avoir il me semble qu’elles sortent complètement de leur rôle. Mon opinion est que la femme doit demeurer dans l’ombre; je suis tout-à-fait Anglais à ce sujet.
— Et tout-à-fait entier dans vos idées, reprit M. d’Estimauville, selon vous les talents intellectuels ne pourraient être qu’un défaut apporté aux qualités de celle que vous choïsiriez pour être la mère de vos enfants ?
— Je ne choisirai jamais une femme auteur, dont le seul but est de briller, pour elle son intérieur est complètement oublié.
— Parbleu, je ne saurais vous blâmer si la femme qui écrit ne peut s'intéresser qu'à la littérature et délaisse pour elle les devoirs du foyer, Je sais que malheureusement il en est souvent ainsi; mais n’admettez- Vous pas qu’il y ait des exceptions.
— Ah! les exceptions, fit Louis Du Val, en riant, voilà ce qui m’a toujours fait détester la grammaire, je ne puis les souffrir.
Il y eut un moment d’hilarité ; mais M. d’Estimauville ne se déconcerta pas et continua :
— Blâmeriez-vous la femme qui n’écrit que dans ses moments de loisir; non pour acquérir la renommée, mais uniquement parce que c’est pour elle un délassement de l'esprit ?
— Dans ce ces, reprit Louis, la femme d’un esprit supérieur ne se pliera jamais.
— Vous vous trompez, mon cher, la femme véritablement intelligente sera celle qui comprendra le mieux que le premier et le seul but de sa vie doit être de faire le bonheur de son mari et de ses enfants; ne croyez pas que pour laisser son nom à la postérité elle négligera ceux qui lui sont si chers, et comment pourrait-il en être autrement ? si les facultés morales, les plus élevées que Dieu nous a données et qui nous le font connaître, ne nous faisaient acquérir la sagesse, à quoi donc serviraient-elles ? Croyez-vous que celle qui rêve et décrit le bonheur ici-bas, sera celle qui par sa propre faute s’en éloignera le plus? Ceci serait tout-à-fait hors de logique. Que trouvez-vous donc à blâmer dans une imagination vive? Pourquoi celle qui a des idées générales et vous décrit ce que vous avez vous-même éprouvé, mais que vous n’auriez pu définir, serait-elle moins capable d’acquiescer à vos désirs, que la femme timide et cachée
RE rpres
qui garde en elle-même toutes ses impressions? Certainement la principale qualité que je chercherais chez une femme ne serait pas les talents; mais s’ils se trouvaient joints aux autres, je ne pourrais que m’en féliciter et je m’estimerais heureux de les rencontrer chez celle que j'aurais choisie.
— Bon av
ec ton imagination romanesque, qui fleurit
tout, tu vas finir par nous faire adopter tes idées. — Et c’est le bon moment de les prendre, M. Du Val,
fit Montcalm en s’avançant.
M. d’Estimauville ne sc
contente pas de dire: Je choisirai, il a choisi et vous
donne le bon exemple, il ne veut pas qu’on le décore du vilain nom de vieux garçon.
Tous s’éta — Mais v n’y avait pa de mérite co appréciés à | — C’est v
ient levés pour saluer le marquis.
ous oubliez général, reprit Louis, que s’il s quelques-uns de mon espèce, les hommes mme M. d’Estimauville ne pourraient être eur juste valeur,
rai, néanmoins j'aimerais mieux que vous
ne fussiez pas un de ceux destinés à faire briller leur voisin, car enfin, celui qui se bat comme vous l’avez fait à William-Henry, doit avoir à cœur de laisser à sa patrie des enfants pour perpétuer sa mémoire, et servir comme leur père la France et leur roi.
Après cet connaître qu
éloge, M. Du Val dut s’avouer vaincu et reil avait tort,
Une magnifique table était servie; on avait attendu le marquis pour y prendre place, chacun s’assit et l’en-
train devint
général. Montcalm proposa la santé des
futurs époux et fit un élégant discours dans lequel il exprima toute l'estime qu’il avait pour le fiancé. M.
d’Estimauvil chaleureuses,
le répondit en termes émus à ces paroles après quoi le général se retira pour re-
joindre son aide-de-camp.
Le marquis était un homme d’une activité extraordi-
naire, il ne pouvait demeurer longtemps inoccupé, infa-
tigable au travail, son esprit était sans cesse à la poursuite de nouveaux projets. “Il fut heureux, dit un atteur, de posséder un tel caractère, car sans cela, en arrivant de France, toutes ses espérances ct son courage se seraient évanouis en constatant le peu de forces que possédait la colonie. A part les renforts qu’il amenait, les troupes ne s’élevaient qu’à trois mille neuf cent-cinquante-deux hommes de milice canadienne et quelques centaines de sauvages.
C'était avec cette poignée de gens qu’il devait se défendre contre les Anglais, supérieurs en si grand nombre. Il ne se découragea pas et malgré les trahisons des peuplades indigènes, malgré l'insuffisance des secours venant d'Europe, il sut conserver pendant trois ans ce vaste territoire à la France. Et malheureusement la mère-patrie oublia la reconnaissance qu’elle lui devait. tandis que l'Angleterre ramenait triomphalement le corps de Wolfe, les restes de Montcalm demeuraient oubliés sur une terre étrangère. Il ne devait même pas dormir avec ses pères sous le ciel de sa patrie, il demeura enseveli dans la chapelle des Ursulines à Québec sans qu'aucune inscription ne vint indiquer là sa présence.
Ce ne fut qu’en 1831 qu’un gouverneur anglais, lord Aylmer, fit placer dans cette chapelle une plaque en marbre blanc où on lisait :
“Honneur à Montcalm, le destin en le privant de la victoire l’a récompensé par une mort glorieuse.”
Le lendemain la Cathédrale était remplie de la société de Québec, qui venait assister au mariage de Mlle Lemoyne et M. d’Estimauville.
La mariée entra pâle et émue; cependant son regard était rempli de joie; car le oui sacramentel qu’elle allait prononcer était pour elle le présage du bonheur; aucun nuage ne pouvait attrister son front pur. Confiante en
lavenir, la jeune fille s’agenouilla aux pieds du prêtre, heureuse de remettre sa destinée à celui que son cœur avait choisi.
Hortense, cachée derrière un pilier priait et pleurait. Madame de Staël dit que nous avons toujours un pressentiment de ce qui doit nous arriver dans la vie; je crois qu’elle a raison. Mademoiselle de Roberval était dans un de ces moments où l’avenir passe devant les Yeux. La jeune fille pensait à M. de Raincourt, à tout ce qui la séparait de lui, et quelque chose lui disait : Non, non, jamais vous 6 serez unis.
Abîmée dans ses réi':x ns, elle ne s’était pas aperçue que la noce avait défilé et que l’église était déserte. Aux sons harmonieux de l'orgue avait succédé le silence le plus complet. Combien dura cet oubli de tout ce qui l’entourait, elle n’eut pu le dire. Lorsque Mile de Roberval releva la tête elle aperçut, debout près d’elle, le colonel qui la regardait,
— Relevez-vous, Hortense, murmura-t-il, longtemps que vous priez, venez au dehors.
La jeune fille obéit machinalement et suivit M. de Raïincourt. Lorsqu'ils eurent quitté l’église, F°":+ lui offrit le bras, Hortense était si pâle qu’il craig. ju’elle ne s’évanouit. 11 la conduisit à un banc tout près appuyé sur un grand chêne et tous deux y prirent place. A leur approche, un oiseau qui chantait dans l'arbre, s’envola. Mlle de Roberval le regarda disparaître, avec tristesse, et quand elle abaissa ses regards sur son fiancé, une larme perlait au bord de ses longs cils.
— Pourquoi vous chagriner ainsi, Hortense ?
— Parce que vous partez demain pour Carillon, Félix, et chaque fois qu’il faut me séparer de vous pour quelque temps, je sens mon courage défaillir. Vous emportez avec vous une part de ma vie ; Vous savoir loin brise toute mon énergie. Lorsque vous êtes près de moi, lorsque mon bras s’appuie sur le vôtre, je n’ai
il y a assez
plus peur, je deviens forte en votre présence et je ris en moi-même de toutes mes craintes, qui me semblent alors chimériques. Depuis la mort de mes parents, je me suis tellement habituée à votre douce protection, me laissant toujours guider Par vos sages conseils, n’ayant de confiance qu’en vous, ne vivant, ne pensant que par vous, qu’il en est résulté que lorsque vous n’êtes plus à mes côtés, je redeviens tout à fait cette petite fille d’autrefois que vous conduisiez par la main à travers les sentiers ronceux du chemin, et malgré toute ma bonne volonté à vouloir me souvenir qu’aujourd’hui je suis femme, que je devrais plutôt vous donner l'exemple du courage, je n’y puis rien.
— Pauvre chérie, murmura le colonel en pressant la main de la jeune fille, c’est le mauvais état de votre santé, altérée par les tristes circonstances de votre vie depuis quelques années, qui vous rend craintive au point de vous effrayer de tout. Ah! qu’il me tarde de vous savoir toute à moi, alors que personne n’aura aucun pouvoir de se mettre entre nous; je vous soignerai si bien, chère petite, que vous reprendrez vite ces forces qui vous manquent; la tendresse, le dévouement de votre mari seront si grands qu’il vous fera oublier, Hortense, tout ce qu’il vous fait involontairement souffrir aujourd’hui pour lui. Comme vous, mon enfant, il m’est toujours pénible de m’éloigner; mais du moins cette fois je pars un peu rassuré sur votre sort, puisque votre tuteur est revenu à la raison et que vous êtes maîtresse de vos actions à présent.
— Ce changement m’inquiète encore, Félix, mon tuteur n’abandonne jamais ses projets, s’il me laisse libre, c’est qu’il a trouvé un autre moyen de parvenir à ses fins, Je crains qu’il ne s'attaque à vous.
— Chère Hortense, vous vous effrayez sans raison. M. de Carre n’osera rien contre moi. Si maintenant il agit en gentilhomme envers vous, c’est qu’il a compris
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que sa conduite passée aurait pu lui faire tort. J’aurais employé tous les moyens pour vous faire mettre en liberté. Vous voyez qu’il a profité de mon absence pour abuser du pouvoir que la loi lui donne. Ma bien-aimée, au nom de mon amour, je vous supplie de ne pas vous isser impressionner par de semblables idées qui ne ‘ont que chimériques. Je vois que votre captivité vous « enlevé votre courage d'autrefois ; mais il ne faut pas vous attrister pour cela. Promettez qu’à l'avenir vous ne vous rendrez plus malheureuse à cause de moi, si vous voulez que je parte tranquille. Songez que malgré les ennuis, les déceptions, le temps s’écoule; dans dixhuit mois vous serez libre, alors personne ne pourra nous séparer; vous avez assez souffert pour pouvoir espérer d’être heureuse,
La jeune fille leva ses yeux bleu: -ur le colonel, dans ce regard M. de Raincourt comprit qu’on lui accordait la promesse demandée et que déjà les sombres pensées qui oppressaient sa fiancée se dissipaient, pour faire place à l’espérance, tant il est vrai que la vuix de l'être aimé à le pouvoir de faire disparaître les cruintes les mieux fondées.
— Oui, ma petite Hortense, nous serons heureux, continua-t-il en l’entourant d’un regard d'amour, je bâtirai un joli castel sur les bords de la rivière Sainte-Croix, là nous passerons les premières années de notre union, puis plus tard, lorsque le pays sera en paix, nous retournerons en France, pour habiter le château de votre père. Vous serez entourée de nouveau de tous les objets que vous aimiez et que vous n’avez pas revus depuis la mort de vos parents. Nous reprendrons vos anciens et fidèles serviteurs qui vous aimaient tant. Nous nous promènerons ensemble, dans les allées ombragées du grand parterre, où souvent, dans votre enfance, j'ai joué avec vous à cache-cache. Vous rappelez-vous de l'étang où vous tombâtes un jour, j’eus le bonheur de me trouver
tout près, ct j’arrivai à temps pour vous retirer de l’eau sous laquelle vous alliez disparaître. Qui m’eut dit, lorsque je vous remis aux bras de votre mère, qui était accourue toute en larmes, que l’affection que j'avais alors pour vous, devait se changer un jour en l’amour le plus tendre ; que vous deviendriez pour moi plus que tout au monde? Combien d'événements imprévus se passent dans la vie que de changements s’epèrent en quelques années. Qui m’eut dit, Hortense, que nous devions tous deux traverser l'Océan pour venir habiter ce pays lointain. Vous voyez que la Providence nous protège puisqu'elle a permis que nous nous retrouvassions ici.
En lui parlant ainsi longtemps de ses rêves d'avenir et de riants projets, le colonel parvint à chasser entièrement les nuages qui attristaient quelques instants auparavant le front de sa fiancée. Ce fut donc avec moins de regrets qu’il put lui faire ses adieux à la porte de la demeure de M. de Carre, comme il partait le lendemain pour Carillon, et lorsqu'il porta à ses lèvres la main de Melle de Roberval, il eut la satisfaction de lui entendre dire:
— Maintenant, je crois qu’il sera moins difficile pour moi de tenir ma promesse, mais revenez au plus tôt, les jours sont si longs durant votre absence et j'ai besoin que vous veniez soutenir mon courage.
Ils se séparèrent ainsi, plus heureux tous deux que lorsqu'ils s’étaient rencontrés.
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