‹ Avant la conquête [microforme]Chapitre 8 sur 33 · RE = SE · texte numérisé non relu

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aucune nouvelle depuis son départ, il suppose que ses lettres ont été interceptées et connaissant l'amitié qui unit Mlle de Roberval et Mlle Auricourt, il s’adresse à Ccite dernière, espérant qu’elle pourra faire parvenir sa missive à sa fiancée. Voilà ce que c’est, mon cher, que d’être amoureux, on est en butte à toutes sortes d’anxiétés. Cupidon ne laisse aucun repos à ceux qu’il perce de ses dards, et le monde jalouse ceux qui s’isolent dans un Eden pour jamais banni de la terre, et si notre pauvre humanité parfois retrouve un coin de ce paradis perdu, il faut qu’elle expie chèrement sa faute. Il vaut bien mieux, mon ami, avoir votre philosophie et jamais ne se laisser prendre par deux beaux yeux.

Robert ne répondit pas, Géraldine entrait. A l’approche de ses pas il avait tressailli ot d'Estimauville, voyant ce mouvement, comprit que sa dernière phrase venait mal à propos.

— Tant pis, pensa-t-il, si je me suis fourvoyé, une autre fois, j’aurai plus d'esprit, on ne doit jamais se fier aux eaux dormantes, ce sont les plus traîtresses.

Puis, s’approchant de la jeune fille, il la çalua gracieusement et prenant sa main il la porta à ses lèvres avec une galanterie française.

— Mademoiselle, je suis ici en ambassadeur de la part d’un de mes amis.

— Parlez, monsieur, je serai heureuse de pouvoir vous être utile.

— Je viens vous entretenir du colonel de Raincourt et de sa fiancée.

— Oh! ma pauvre Hortense, je dois avouer à ma honte que depuis quelque temps je l’ai néglipée.

Elle pensa : Je me suis tellement occupée de mes chagrins que j’ai oublié les siens; mais il faut réparer ma faute, — Puis tout haut :

— Monsieur, s’il s’agit de lui faire parvenir des nou-

velles, de lui porter quelque message, je puis vous rendre ce service.

— C’est précisément ce que j'attendais de votre amitié, ca: vou: savez, mademoiselle, ce que femme veut, Dieu !: veut, de Raincourt espère aussi de même. Il m’a confié deux lettres, l’une à votre adresse, l’autre à sa fiancée; il croit que cette fois elle la recevra si Vous voulez bien vous en charger.

— Certainement, avec Plaisir, je saurai la lui faire Parvenir, j'espère même Pouvoir vous remettre une réponse.

— Merci pour mon ami, mademoiselle. Il se tourmente tellement au sujet de Mlle de Roberval qu’il est vraiment à plaindre. Le service du roi seul peut le retenir en ce moment loin d’elle.

—— Pauvre colonel, je sympathise avec lui, je ferai tout pour servir sa cause M. d’Estimauville, que se Passe-t-il maintenant au fort Georges ?

— Nous avons fait quelque besogne sans néanmoins avoir pu nous emparer du fort.

— Croyez-vous que nous y réussissions ?

— Avec la grâce de Dieu et beaucoup d'énergie.

— Hélas! combats, encore des morts et

use chose que la pas de nouve

pect ?

> ON ne songe Ah! si notre souverain

pas devant Dieu.

cessantes qu’ils prodiguent au monarque, ne pourraientils glisser une parole en faveur de ces héroïques Canadiens, de ces valeureux soldats qui donnent leur vie pour conserver à la France un pays auquel son roi ne semble plus tenir.

Elle parlait avec cette éloquence facile qui charme et qui plaît, cette chaleur toute française qui séduit en même temps qu’elle attire; en l’écoutant on se sentait captivé par la douceur de sa voix, la clarté de. sa diction. Plus Robert l’écoutait, plus il constatait les ressources de son esprit, l’élévation de ses pensées, la délicatesse de ses sentiments, c’étaient autant de qualités de plus pour la lui faire regretter d'avantage; il la trouvait aussi encore plus attrayante cette après-midilà que d’habitude dans cette exquise toilette de foulard bleu pâle qui modelait à merveille la parfaite ciselure de ses épaules et de ses bras, dont la blancheur d’albôtre apparaissait au travers de ses larges manéhettes de dentelles. Ah! les dentelles, comme elles sont bien les amies de la femme élégante, comme leur tissu vaporeux la pare, comme leurs ruchés en coquillage font ressortir sa beauté! Les dentelles sont à la femme du monde ce qu’est l’uniforme au soldat.

Géraldine possédait cet aimable désir de plaire qui fait toujours apporter un grand soin à la toilette; avec ses goûts artistiques elle avait vite choisi les nuances et le costume seyant le mieux à sa délicate personne. Une boucle de ruban, une fleur mise à sa chevelure produisait à l’instant l’effet que le peintre veut fixer sur son tableau, son goût exquis donnait un cachet de distinction à toute sa personne et malgré la petitesse de sa taille au premier abord on la croyait grande.

La jeune fille entretint encore quelque temps son visiteur avec beaucoup d’esprit et lorsque M. d’Estimauville quitta la maison il se dit: | — Je ne m’étonne plus que ce grave de Marville soit

devenu amoureux après avoir passé quelques semaines sous le même toit que cette jeune fille, elle est charmante, ;

A l’heure où les amis la jeune fille fière et petit homme à l’œ

teur.

— Ne parlez pas ainsi, reprit-elle pâle d’émotion, lorsque mon père vous nomma mon tuteur il ne pouvait s’imaginer jusqu’à quel point vous abuseriez de la confiance qu’il vous témoignait ; jamais, monsieur il ne vous aurait confié les intérêts de sa fille s’il avait pô, un instant, Soupçonner l'abus que vous feriez de cette marque d’estime.

— Appelez ma conduite comme il vous plaira; lorsque les enfants ne veulent pas entendre raison, les parents doivent se montrer fermes à leur égard. Voilà ce que je fais, mademoiselle, je veux vous garder contre vous-même,

— Et de quoi, s’il vous plaît, monsieur ?

—- D’une union que x»

serait accomplie.

d’aucune. manière, i aucune fortune. -

— Je suis assez riche pour deux. M. de Raincourt possède toutes les qualités qu’il me faut pour être heu-

reuse, je l’aime ct ne serai jamais à un autre qu’à lui.

Un éclair de colère illumina les traits durs de M. de Carre.

— Vous êtes folle, dit-il en saisissant sa main et la serrant à la broyer, il faudra vous faire entendre raison. Vous n’épouserez jamais M. de Raincourt, c’est moi qui vous le dis.

Tournant brusquement eur ses talons il quitta la chambre à grands pas laissant la jeune fille atterrée. Elle se laissa tomber défaillante sur un sofa et cachant sa tête dans ses mains fondit en larmes. Combien de temps demeura-t-elle aï::si, abîmée dans son immense douleur ? la jeune fille n’aurait pu le dire; mais les ombres du soir étendaient depuis longtemps leurs voiles sur la terre lorsqu’elle fut tirée de cette prostration nerveuse par le bruit de pas discrets se dirigeant vers elle. Un jet de lumière inonda la chambre. La camériste lui apportait son repas. Cette servante avait une figure avenante annonçait un bon caractère.

— Mademoiselle, dit-elle, vous n’êtes pas descendue dîner, j’ai pensée que vous étiez indisposée et que vous prendriez quelque chose dans votre chambre.

— Merci, ma bonne Julie, je n’ai pas faim.

— Mais il faut manger; et se rapprochant du sofa, elle murmura bien bas comme si elle craignait d’être entendue, — car vous avez des amis qui pensent à vos et ne voudraient pas vous savoir malade. Je vous apporte de leurs nouvelles.

Hortense étouffa une exclamation.

— Vous, est-il possible !

Et saisissant avec transport les deux missives que la camériste glissait sur ses genoux, elle lui jeta un regard de telle reconnaissance que la servante se sentit tout: émue. à

— Je pourrai aussi faire parvenir votre réponse s’il yena.

Oh! merci, Julie, Dieu vous bénira vous me faites, il y à si longtemps, n’ai rien eu de ceux que j'aime!

Toute fièvreuse, elle ouvrit d’une main tremblante

la lettre de Géraldine, se sentant encore : "0p agitée pour lire celle du colonel.

Mademoiselle Auricourt Jui écrivait ainsi :

“ Chère Hortense,

“Mon long silence à pu te faire croire à mon indifférence, cependant ne m’accuse pas

pour le bien que si longtemps que je

mettre dans nos intérêts Julie, v bre, ainsi j'ai le bonheur de savoir mise, ma lettre et celle d est vrai que j’ai été longue à t’écrire :

vue au bal du gouverneur.” Et elle lui faisait le récit des événements que nous

Pas supposer qu’elle aussi souffrait. Et le cœur d’une femme devine bien vite; aussi à la fin de cette lecture, Hortense demeura songeuse,

— Géraldine n’est pas heureuse, qui peut l’attrister ainsi ? aimerait-elle sans retour? Oh! alors qu’elle est à plaindre! il doit être si pénible de sentir que l’on n’est rien pour celui qui nous est cher, moi, malgré les inquiétudes qui me dévorent, j'ai la consolation de savoir que je suis tout pour lui.

Et portant à ses lèvres la lettre du colonel, la jeune

Ses yeux dévorèrent les Pages qu’il lui adressait : “Ma petite chérie, mon Hortense adorée, pour la dixième fois je vous écris encore. Toutes les lettres

que je vous ai envoyées, On vous les a ravies, on veut vous faire croire à mon indifférence et l’on emploie de vils moyens pour vous tenir dans l’ignorance de tout ce qui me concerne. On vous retient prisonnière, ô mon enfant bien aimée! que cet état de chose me désole; c’est pour moi que vous souffrez ainsi; moi qui, Pour vons épargner le moindre chagrin, donnerais ma vie entière. Mon sang bouillonne de colère dans mes veines et je voudrais pouvoir plonger mon épée dans le cœur de l’homme vil et lâche qui vous opprime. “Combien, le jour où je femme me semble éloigné lorsque je pense à tout ce

Pourrai-je un jour vous donner assez de bonheur pour du passé? Ah! pauvre chérie, puis-je vous répéter assez combien je vous aime, combien il me tarde de Vous savoir toute à moi, alors que nul ici-bas n’aura plus aucun pouvoir sur vous et que moi seul aurai Ja garde de ce précieux trésor, que je me sens, hélas, bien indigne de posséder. D'ici à ce beau jour, mon enfant adorée, je vous en prie, soyez courageuse ; ne vous laissez pas aller au désespoir ; il y a auprès de vous des amis qui feront tout pour améliorer Votre situation, cette pensée me console un peu et . me donne l'espérance que ma lettre, cette fois, vous parviendra et ne restera Pas sans réponse.

“Que les jours m’ont semblé longs depuis mon départ: n’avoir pas encore reçu un mot de vous. Les heures se sont succédé avec une lenteur désespérante. Que de fois j'ai regardé, l’âme angoissée, les fulgurantes lueurs du soleil descendre su jour de plus avait fui sans m’apporter de Yos nouvelles.

plaines, les vallées, les vastes horizons, tout me sem-

blait désert, vous étiez loin de moi; et quand je con-

templais, dans une tristesse amère immense voûte €Mpourpraient encore les feu

ime, comb cruelle, < Hélas! je suis éloigné, Hortense, et il faut me résigner à ne PaS Vous revoir avant plusieurs semaines, je suis retenu à Montréal. M.

Parti avec deux

Vous le voyez on ne suis dans limpossivers celle qui m’est

“Mon amie, lorsque je rentre chez moi, après bien des fatigues, je suis heureux de Penser ‘que c’est pour ma fiancée que je travaille. C’est Pour lui apporter un

gne d’elle, c’est Pour déposer des lauriers à ses pieds que je désire la gloire. Sur le champ de bataille c’est encore elle qui soutient mon Courage et ses prières qui me protègent.

“A propos, chère enfant, ce Notre Père que vous dire chaque jour, je ne Pai nfluence finira sans dou Onel un véritable fervent. Conti-

nuez à être mon bon ange, je sens bien que si vous me

50 AVANT LA COÔNQUÊTE

tenez par la main vous me conduirez droit au ciel. Mais pour le moment, mon plus beau ciel c’est votre tendre regard où je puise toutes les nobles aspirations, et d’où me vient la force de résister à la brûlante tentation qui me possède de plonger mon poignard dans le cœur de votre tuteur.

“On m'appelle. Sitôt vous quitter! comme il m’en coûte, mais il le faut, on m’attend. Au revoir donc, bien-aimée, mon cœur vole à vos pieds.

FÉLIX DE RAINCOURT.”

Hortense lut et relut plusieurs fois cette lettre avec un bonheur toujours nouveau. Elles lui rendaient tout son courage ces pages bénies, et puisque désormais elle pourrait en recevoir de semblables, sa captivité devenait supportable. ‘Elle éleva son âme vers Dieu dans une muette action de grâces, sentant au fond de son cœur un bonheur ineffable.

Ah! comme elle avait bien raison d’être heureuse; il existait entre elle et Félix cette affinité mystérieuse de deux instincts fraternels qui fait de deux pensées une seule, sympathie irrésistible, échange de sentiments réciproques d’où était né entre elle et le colonel un amour éternel. Ce n’était plus qu’une âme dans deux âmes et malgré la séparation, malgré la distance elles se retrouvaient dans une alliance mystique pour savourer le bonheur de se sentir si bien compléter lune par l’autre. Que lui importait désormais la méchanceté de son tuteur? forte de la tendresse de Félix, ne pouvait-elle pas braver tous les dangers? Dieu la protègerait puisque dans un jour béni il lui avait donné son amour; et la jeune fille confiante en l’avenir s’endormit heureuse en murmurant :

— Deux ans seront bientôt passés.

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