AVANT-PROPOS IX
camaraderie littéraire, je m'étais fait une loi de n'adopter les jugements et de n'épouser les querelles de personne. C'est déjà bien suffisant d'épouser les siennes !
Avant même que mon livre fût commencé, des collaborateurs bénévoles m'indiquaient charitablement, et sans autre intérêt que de nuire à leur prochain^ des numéros de journaux, de revues, oîi certains écrivains, aujourd'hui fort respectés, étaient présentés sous un jour assez fâcheux. Je connaissais aussi bien que ces braves gens les documents dont ils me parlaient. J'en avais quelquesuns dans ma bibliothèque, et les autres, je savais où les trouver.
Ces polémiques d'autrefois, où tant de haine se mêle h tant d'injustice, j'ai préféré paraître les ignorer, au risque d'être un peu moins amusant. Je n'ai fait que ce que je voulais faire, c'est-à-dire un ouvrage sincère, probe, où les amateurs de scandales et de perfidies ne trouveront pas ce qu'ils cherchent habituellement, mais qui sera consulté avec profit, je l'espère, par des érudits et les lettrés.
Même sans se montrer agressif, on ne s'expose que trop à être médiocrement agréable à ceux dont on raconte les débuts.
Lorsque après quinze années (c'est la moyenne) de privations, de basses besognes littéraires quasi anonymes, de tentatives presque toujours stériles, d'humiliations d'amour-propre, un homme de lettres échappe à ce pénible apprentissage, il ne lui reste plus qu'à s'efforcer de l'oublier et à en parler le moins possible.
Sa vanité voudrait bien laisser croire, surtout quand il est encore relativement jeune, qu'à ses premiers pas dans la littérature, au sortir du collège, la critiquera salué comme un maître, que le public s'est arraché chacun de ses livres, et qu'un article de lui dans un journal en doublait infailliblement le tirage.
Comment aurait-il le courage, à une époque où l'argent est tout, d'avouer qu'il a été pauvre?
L'indiscret biographe qui a la prétention de remettre les choses au point, de montrer le débutant sous l'écrivain arrivé, de rappeler une humble démarche, un livre mort-né, un appartement dépourvu de luxe et de confortable, est à peu près sûr de trouver une secrète répugnance chez la plupart de ceux dont il désire s'occuper.
Heureusement pour moi, là où les indications des intéressés m'ont manqué, j'ai pu y suppléer facilement ; et comme quand on parle de soi on est