AVANT-PROPOS XI
trop exposé, avec la meilleure foi du monde, aux exagérations et aux « embellissements », je me suis épargné et j*ai épargné aux lecteurs, en contrôlant de mon mieux tout ce qui m'était dit, beaucoup d'erreurs.
Je ne me dissimule pas que, malgré mes efforts pour les réduire au minimum, il doit en rester encore un assez grand nombre. Elles sont à peu près inévitables dans un ouvrage de ce genre. Je saurais beaucoup de gré à tous ceux qui voudront bien me les signaler, et d'avance je les en remercie.
HENRI ROGHEFORT
En Tau de grâce 1377, le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, avait, dans sa compagnie d'hommes d'armes, Guy de Rochefort, écuyer.
Les descendants de ce guerrier, sur lequel nous manquons de renseignements précis, mais qu'il nous est permis de supposer très vaillant, formèrent plusieurs branches : celle des seigneurs de la Croisette, celle des seigneurs de Pleuvant, celle des comtes de Luçay, etc.
La baronnie de Luçay, plus tard érigée en comté, avait été apportée en dot, vers 1518, avec la seigneurie de Gargilesse, par Antoinette de Chàteauneuf, à Jean de Rochefort, petit-fîls de Guillaume de Rochefort et qui comme lui fut chancelier de France.
En 1723, François-Louis de Rochefort, que les mémoires du temps appellent le marquis de Rochefort,
était capitaine de dragons dons le régiment de la Reine.
C'est de ce personnage que descend, au cinquième degré, le célèbre pamphlétaire.
Pendant la Révolution, un de ses grands-oncles fut arrêté à Lyon avec son jeune fils, âgé de douze ans. Le tribunal révolutionnaire les condamna à mort. Pour aller plus vite, on ajoutait alors à la guillotine la fusillade. Le père fut expédié le premier,'puis Tofficier qui commandait le piquet d'exécution s'adressa au fils :
— Tu as vu, lui dit-il. comment nous traitons les aristocrates... Eh bieni crie: « Vive la République » , et nous le ferons grâce.
L'enfant dressa sa petite taille, jeta son chapeau en Tair et cria: « Vive le Roi ! » Il fut aussitôt fusillé.
Le grand-père de Rochefort était chevalier de Saint- Louis et lieutenant-colonel dans l'armée de Condé. Son père, qui abandonna la politique pour le vaudeville, a écrit un grand nombre de pièces dont la plupart sont signées de son prénom : Edmond. Il a été un des trente collaborateurs de la Tour de Babel, revue en un acte jouée aux Variétés, le 24 juin 1834.
Edmond de Rochefort avait épousé une femme d'esprit très supérieur, Françoise-Nicole Morel, élevée dans le culte de la Révolution et qu'on peut rapprocher, par les idées, de M"»« Roland ou d'Eléonore Duplay. Son influence sur le caractère et les opinions démocratiques fut profonde.
A l'époque où ce mariage avait eu lieu, la famille était ruinée. Tous ses biens étaient passés, pendant Témi-
gration, entre les mains de la bande noire qui, pour remplacer l'ancienne aristocratie, allait en créer une nouvelle, qui sera plus difficile à détruire, celle de Targent.
Henri de Rochefort naquit à Paris, dans une maison de la rue Jean-Jacques-Rousseau, le 30 janvier 1831.
Lorsque la sage-femme le prit pour la première fois dans ses bras, elle poussa un cri de stupéfaction. L'enfant était venu au monde avec une tête énorme, toute en front. La famille se demandait avec angoisse si ce crâne démesuré annonçait un penseur ou simplement un hydrocéphale.
— Ni Tun ni Tautre, affirma le médecin consulté sur ce point délicat. Laissez faire le temps, et tout s'arrangera le mieux du monde.
En effet, au bout de quelques mois la tète prit des dimensions normales.
L'enfance de Rochefort ne présenta rien d'extraordinaire, sauf une timidité qui était excessive et dont il paraît s'êlre complètement corrigé.
Placé au collège Saint-Louis, il y entra à la même époque que Victor Duruy ; mais celui-ci n'y débutait pas comme élève, mais comme professeur.
Au moins pendant la première partie de ses études, il fut un écolier très docile, sinon laborieux. Sa mémoire, bien supérieure à la moyenne, lui permettait de ne pas perdre trop de temps à apprendre ses leçons et à faire ses devoirs, et il en profitait pour satisfaire, en prenant les précautions d'usage, le goût très vif que lui inspiraient les vers. Au fond de son pupitre
il cachait, comme un engin séditieux, les œuvres de Victor Hugo qu'il savait presque par cœur.
Qui lit trop de vers s'expose à en faire. C'est le châtiment. Rochefort devint bientôt le poète officiel du collège Saint-Louis.
En quatrième, un poème très réussi qu*il adressa au duc de Montpensier lui valut un porte-crayon en or.
Quelques années après, il envoyait à Béranger, sa seconde admiration littéraire, — la première était Victor Hugo, — une ode, une des plus belles odes qu'ait jamais écrites un rhétoricien :
De quelle encre avez-vous humecté votre plume. Vous qui mêlez si bien au fiel de l'amertume
Le sourire d*Anacréon !
Vous qui de cent couleurs ornez votre palette ; Vous qui tracez, auprès du portrait de Lisette,
Le portrait de Napoléon î
Vous qui fûtes, vingt ans, dans les jours pacifiques. Comme aux temps orageux de crimes politiques,
L'apôtre de la Liberté !
Vous qui du seul Génie avez porté la chaîne, Et qui savez unir, à la fierté romaine,
La romaine simplicité 1
De la haine des rois généreuse victime.
Rien n'a pu mettre un frein à votre voix sublime :
Prisonnier, vous avez chanté l Et maintenant qu'aux rois votre lyre pardonne, Tressez, du moins, tressez en paix, pendant l'automne,
Les lauriers cueillis en été !
Que dis-je? Je me perds dans mon naïf délire ! Je voudrais vous louer ; je ne puis que vous lire I
Bien jeune et presque enfant encor, Je cherche, pour marcher, une main qui me guide. Et m'agite en tremblant dans mon aile timide,
Sans oser prendre mon essor.
Mais l'espoir confiant dissipe les nuages :
A peine si j'entends la foudre des orages
Gronder dans un lointain profond.
D'un sommeil toujours pur ma journée est suivie, Et je tiens à deux mains la coupe de la vie,
Sans crainte d'en sentir le fond.
Ah ! l'avenir viendra me détromper sans doute ! Peut-être qu'effeuillant les roses sur ma route,
Les combats, les inimitiés, Ne me laisseront plus, au sein de mes ruines, Que le triste loisir de compter les épines
Où j'aurai déchiré mes pieds...
Mais, soit que mon esquif ait déroulé ses voiles Sous un soleil d'azur ou des cieux sans étoiles.
Dans le calme ou dans le danger, Pour goûter le bonheur ou braver la tempête, J'invoquerai l'écho de mon cœur, qui répète
Le nom chéri de Déranger 1
Déranger, ce Franklin littéraire, qui n'était sans doute, soit dit en passant, comme Tancien imprimeur de Doston, qu'un faux bonhomme, affecta de s*étonner, tout en la trouvant à peine suffisante, d'une admiration aussi enthousiaste, et il répondit au collégien par cette
lettre où la vanité apparaît à travers les formules trompeuses de la modestie :
« A M. de Rochefort.
<* Que j'ai d'obligations à vos amis^ Monsieur, de vous avoir donné l'idée de m'envoyer cette ode charmante ! Vous me la deviez bien, puisque j'avais eu le bonheur de vous l'inspirer.
« Est-il vrai que vous n'ayez que 16 ans? Oh ! si, à cet âge, j'avais fait des strophes aussi bien tournées, aussi poétiques, je me serais cru appelé à une brillante destinée. Il est vrai que, vous autres collégiens, on vous met en serre chaude ; tandis que moi^ à 16 ans, je ne savais pas l'orthographe.
« Songeant à tous les moyens employés pour développer librement vos facultés, ne tirez donc pas vanité, mon cher enfant, d'un heureux début et des éloges que vous donne imprudemment un vieux rimeur, que votre encens aveugle peut-être.
u Beau mérite, vraiment, de toucher un vieillard que Ton flatte I Mais le bonhomme a encore, à défaut d'esprit et de raison, un cœur assez chaud pour répondre aux élans d'une jeunesse bienveillante, et c'est du fond du cœur qu'il vous prie de recevoir ses remerciements.
« Retournez, longtemps encore, aux thèmes et aux versions, et croyez-moi, mon jeune ami, votre tout dévoué.