DÉRANGER
Il était difficile, pour un auteur si démesurément loué, de se montrer plus aimable et moins encourageant.
A Fépoque où « Técho de son cœur » répétait « le nom chéri de Béranger », c'est-à-dire en 1848, Rochefort venait de découvrir qu'il était républicain. Avec quelques-uns de ses condisciples, qui s'étaient échappés comme lui du lycée Saint-Louis, dans l'après-midi du !24 février, il avait contribué — pour une faible part — à la chute de Louis-Philippe. Réintégré dans sa prison pour y retrouver autant de Louis-Philippe qu'il y avait de professeurs et de maîtres d'étude, il essayait de se consoler en fondant un journal manuscrit, le Collège, qu'il rédigeait sans collaborateurs, et qui contenait dans son premier numéro cette profession de foi anarchiste :
« Quiconque accepte de commander même à des enfants est un tyran, puisqu'il s'arroge tout seul le droit de punir et de récompenser, et que ce droit n'est inscrit dans aucun des codes de la Nature. »
On voit que ce journal était déjà très intransi' géant.
Si j'en crois une anecdote qui a dû être considérablement revue, corrigée et augmentée, le précoce publiciste donna, dans une occasion solennelle, une preuve un peu inopportune de ses opinions subversives.
Mgr Sibour venait d'être nommé archevêque de Paris, à la place de Mgr Afîre, mort le 27 juin de la blessure qu'il avait reçue sur les barricades. Quelques jours après, le prélat, à qui il ne déplaisait pas d'être popu-
laire, invitait à déjeuner à Tarcheyêché les élèves les plus studieux de tous les lycées de Paris. Rochefort était du nombre.
Comme il continuait à exercer, non sans gloire, les fonctions de poète du lycée Saint-Louis, son proviseur, homme simple, tout à fait incapable de deviner le révolté qui se cachait sous ce rimeur, le chargea d'une pièce de vers qui devait être lue au dessert, entre la poire — la poire ce fut dans cette circonstance le proviseur— et le fromage.
Au moment indiqué, non pas sur le menu mais sur le programme, le jeune poète se lève et lit une cantate
— je suppose que c'était une cantate, mais sans musique
— dans laquelle, sérieux comme un apôtre, il félicite Tarchevêque d'avoir adopté les fils du général Bréa.
De toutes les bonnes actions de Mgr Sibour, c'était probablement celle qu'on lui avait le plus reprochée.
La cantate jeta un froid.
Cet incident — ou quelque autre aventure du même genre — faisait dire par le proviseur à la mère du poète si dépourvu d'esprit d'à- propos :
— Madame, j'étudie beaucoup votre fils depuis quelque temps. Eh bien ! je vous donne ma parole que je ne sais pas encore si c'est un grand caractère ou un imbécile.
J'imagine que sans oser le dire, par politesse, le bon administrateur penchait pour la dernière hypothèse. Il faut rendre à Rochefort cette justice qu'il ne devait rien négliger pour lui faire changer d'opinion.
En 1850, il passa son baccalauréat — en attendant de
donner des preuves moins contestables qu'il n'était pas un imbécile — et, avec une satisfaction qu'on devine, quitta le lycée Saint-Louis.
Son père le destinait à la médecine ; mais Texcessive nervosité de cet étudiant malgré lui, lui rendait particulièrement désagréable l'obligation, pour apprendre un métier qui ne lui plaisait pas, de couper les bras ou les jambes, de fendre le ventre ou d'ouvrir le crâne de son prochain. Il renonça résolument à ces pénibles exercices, après s'être évanoui près d'un cadavre qu'il s'apprêtait à scalper ; mais, pour ne pas désobliger sa famille, il eut l'air d'étudier la médecine et consacra le temps qu'il était censé passer à la faculté ou à l'hôpital à faire de la littérature, surtout de la littérature dramatique. Entre le théâtre et l'amphithéâtre, il n'hésita pas.
Au lycée, il avait composé, pour se distraire de la monotone préparation du bachot, une pièce en quatre actes et en vers. Avec une lettre de recommandation d'un des amis de son père, il alla bravement porter sa grande machine à un vieux comédien du Théâtre- Français, qui jouait les ganaches, même à la ville.
Ceux qui ont eu affaire, inconnus, débutants, à des gens de théâtre savent à quel degré peut atteindre la vanité, l'auguste vanité de l'acteur, surtout quand il est subventionné. L'idée que ce gamin de dix-huit ans aspirait à être joué au Théâtre-Français excita chez l'illustre Matuvu plus de surprise encore que dindignation. Il prit instinctivement l'attitude ironiquement dédaigneuse de Don Gomès devant le Cid, et ses lèvres s'ou-
vrirent pour accabler Timprudent de quelques citatiofis adaptées aux cirsonstances :
Jeune présomptueux !
... Sais-tu bien qui je suis ?...
... Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal.
Heureusement il se souvint que le talent et même le génie n'empêchent pas d'être homme du monde, et il se borna à regarder de très haut le malheureux solliciteur, à peu près comme Téléphant blanc du roi de Siam regarderait un rat de plus petite espèce.
Rochefort se hâta de remporter sa pièce — qui était, si je ne me trompe, la Page Blanche^ drame tiré de Tallemand.
A défaut du Théâtre-Français, il s'adressa à une scène moins glorieuse mais plus abordable, les Délassements Comiques, où il fit jouer un vaudeville en un acte, la
Champenoise en loterie.
Sa première pièce fut bientôt suivie de son premier duel.
Il était amoureux comme on Test à cet âge-là, avec exagération, d'une jeune fille qui était également très éprise — mais d'un autre que lui.
Un jour que son rival, un officier italien, avait eu l'audace d'offrir en sa présence le bras à la jeune fille, ce dont celle-ci n'avait pas eu Tair de se plaindre, Rochefort s'approcha, avec une attitude tragique, pria le candidat préféré de le suivre dans un coin du jardin et lui enjoignit de ne plus remettre les pieds dans la maison. La sommation était si imprévue, si bizarre, que
roffîcier éclata de rire ; mais un soufflet, lancé d'une main sûre, Tempêchade rire longtemps.
Le lendemain, l'amoureux transi, de plus en plus exaspéré, envoya des témoins pour offrir une réparation. Cette réparation consista dans un formidable coup d'épée qui cloua le malheureux officier dans son lit pendant trois mois et dont il faillit mourir. J'aime à croire, sans être bien fixé sur ce point, que le blessé obtint comme compensation, quoique les femmes n'aiment guère les vaincus, la main de la jeune fille si énergiquement disputée.
Vers la fin de l'année 1850, Rochefort fut obligé, par la mort de son père qui rendit encore plus précaire la situation de sa famille, de renoncer « officiellement » à fétude de la médecine et de chercher des leçons. Il en trouva deux qui lui rapportaient une quarantaine de francs par mois.
Vivre avec quarante francs par mois, ce n'était pas^ même en 1850, très facile. Rochefort se résigna, quoiqu'il n'eût pas l'âme très bureaucratique, à solliciter un emploi. Un ami de sa famille, Charles Merruau, chef de division à la préfecture de la Seine, le fit nommer auxiliaire au bureau des brevets.
Il inaugura ses fonctions le 1" janvier 1851.
Elles lui rapportaient douze cents francs par an, sans compter, il est vrai, les gratifications, les pains à cacheter et le papier à lettres.
Sa misère était alors si grande qu'il n'avait guère d'autre distraction que d'aller, le dimanche, avec un de ses amis^ aussi désargenté que lui, dans je ne sais
12 AVANT LA GLOTRE
quel humble café, où ils se partageaient fraternellement une demi-tasse et jouaient au domino le morceau de sucre disponible.
Dans son personnel déjà démesuré et où il fallait un expéditionnaire, un rédacteur et un chef de bureau, pour faire une lettre, d'ailleurs inutile, THôtel de Ville ne comptait pas de plus mauvais employé que Rochefort ; et jamais sans doute « auxiliaire » ne fut d'un aussi faible secours. Il s'imaginait, bien à tort, que Texcès de sa susceptibilité compensait Tinsuffisance de son travail.
Les chefs de bureau n'avaient d'autre but que de*se débarrasser le plus tôt possible de ce commis aussi peu laborieux que peu docile, et que Drumont nous représente « maigre, le teint bilieux, avec Tair diabolique de Méphisto ou de Paganini, étroitement boutonné toujours dans un habit noir ».
Chose étrange en apparence, mais qui ne surprendra pas outre mesure ceux qui connaissent les mystères des bureaux : plus il se montrait incapable, plus on lui donnait d'avancement.
Il devenait successivement expéditionnaire au bureau des ponts et chaussées, commis au bureau des archives, commis au bureau des vérifications des comptes.
Dans ce dernier emploi, la besogne de Rochefort consistait, au moins en théorie, à contrôler les comptes des communes de la Seine. Il se contentait de les approuver toujours, f pour simplifier, en mettant imperturbablement son visa à côté des erreurs les plus fantastiques ; et ce qu il y a de plus extraordinaire.
c'est qu'on finit par s'en apercevoir. Nouvelle preuve qu'en France tout arrive.
Vérifier tous les comptes, c*était beaucoup trop pour un homme qui avait en horreur les mathématiques. Rochefort s'engagea à en vérifier quelques-uns, au petit bonheur ;mais pour plus de sûreté, il chargea de ce travail un de ses collègues qu il payait en billets de théâtre.
En réalité, la vie bureaucratique, trop monotone et trop subordonnée, lui déplaisait de plus en plus. En vain essayait-il de l'égayer en sortant de son bureau — situé au deuxième étage de FHôtel de Ville — par les toits, d'où il gagnait, non sans péril, la fenêtre du couloir général. Après quelques mois de cet exercice il put se guérir du vertige ; mais il ne se guérit pas du profond dégoût que lui inspirait son métier.
Le journalisme le tentait presque autant que le théâtre, et il s'y essayait avec plus d'ardeur et de confiance que de talent. On aurait eu quelque peine à deviner le futur chroniqueur du Figaro^ dans les articles filandreux et ternes qui parurent, en 1854, dans le Mousquetaire^ et qui sont probablement ceux par lesquels Rochefort débuta comme publiciste — sans public. Dumas lui paya ces articles un peu moins qu'ils ne valaient en ne les payant pas du tout.
Le premier — signé Henri de Luçay — porte (dans le no du l^f février 1854) le titre de t Fantasmagorie », et est adressé, sous forme de lettre, à Paul Bocage. Il débute ainsi : « C'est, cher confrère, dans le but avoué de mettre de nouveau votre sagacité à l'épreuve^ que je vous adresse le récit d'une aventure
incroyable, fantastique, fabuleuse et cependant véridique : aventure moitié gaie, moitié sinistre, qui vous fera rire ou pâlir, selon la disposition du moment; aventure enfin à faire croire à toutes les tables tournantes, parlantes et étonnantes. » L'auteur ajouterait aujourd'hui que Taventure en question n'offre aucune espèce d'intérêt.
Le second article — signé Henri de Rochefort — parut dans le n° du 28 février. lia pour titre : « Le prix d'un cigare de contrebande ». Il n'est pas meilleur que le précédent ; maisil n'est pas plus mauvais. C'était impossible.
Prosateur médiocre — il devait plus tard prendre sa revanche, — Rochefort n'avait pas renoncé aux vers, et sous le rédacteur du Mousquetaire reparaissait parfois Tancien poète du lycée Saint-Louis. En 1855 il obtenait, au concours des Jeux floraux de Toulouse, le souci d'or pour une pièce qu'on lui reprocha souvent et qui, à vrai dire, lui donna beaucoup plus de souci que d'or. Comme ce fameux « sonnet à la Vierge ï» n'est guère connu que par son titre, on me permettra de le reproduire ici :
Toi que n'osa frapper le premier anathème, Toi qui naquis dans l'ombre et nous fis voir le jour ; Plus reine par ton cœur que par ton diadème, Mère avec l'innocence et vierge avec l'amour,
Je t'implore là-haut, comme ici-bas je t'aime, Car tu conquis ta place au céleste séjour, Car le sang de ton Fils fut ton divin baptême, Et tu pleuras assez pour régner à ton tour.
HENRI ROGllEFORT 15
Te voilà maintenant près du Dieu de lumière.
Le genre humain courbé t'invoque la première, Ton sceptre est de rayons, ta couronne est de fleurs.
Tout s'incline à ton nom, tout s'épure à ta flamme, Tout te chante, ô Marie, et pourtant quelle femme Même au prix de ta gloire eût bravé tes douleurs ?
Considéré uniquement comme œuvre d'art, ce sonnet me paraît fort remarquable, et il ne lui manque peutêtre, pour qu on l'apprécie à sa véritable valeur, que d'être signé Joséphin Soulary ou Arvers.
Sous le second Empire — et les choses depuis n'ont pas beaucoup changé — les bureaux de l'Hôtel de Ville s'ouvraient sur les salles de rédaction de ces journaux fantaisistes que Tinterdiction de faire de la politique condamnait à être beaucoup plus amusants que les autres. A l'époque où l'Académie des Jeux floraux lui donnait une de ses récompenses, Rochefort avait déjà beaucoup de relations dans la petite presse. Par l'intermédiaire d'un ami commun, William Duckett, qui écrivait lui aussi à ses moments perdus, il s'était lié avec Commerson, directeur du Tintamarre et auteur presque illustre de ces Propos d'un Emballeur qui eurent inQniment plus de succès que Madame Bovary,
Avec Commerson, le jeune commis de l'Hôtel de Ville fît jouer, en 1856, aux Folies Dramatiques, un vaudeville en un acte : Un Monsieur bien mis. Cette petite pièce, qui n'est pas méchante, rapporta, je crois, à chacun des deux auteurs 123 francs de droits (i).
(1) Les pièces qu'écrivit Rochefort, presque toujours en colla-
Dégoûté, par Tinsuccès de la Chronique parisienne^ du métier de directeur, Rochefort se mit en quête d'un journal où il pût avoir une situation moins brillante mais plus sûre.
Il existait alors une feuille de chou, la Presse théâtrale, qui, malgré tous les efforts de son rédacteur en chef, Giaccomelli, ne faisait pas grand bruit dans le monde. Giaccomelli, en homme pratique, très renseigné sur les ressources qu'offre la vanité humaine, ne payait pas ses rédacteurs, tout en faisant payer fort cher ses abonnés. Sur le boulevard, au quartier latin, dans les ministères, il cherchait et n'avait aucune peine à découvrir des jeunes gens de bonne volonté capables d'écrire pour l'honneur — pour l'honneur d'être lu par quatre ou cinq douzaines d'artistes dramatiques. Rochefort, qui se trouvait alors disponible, fut un de ces jeunes gens.
Comme il le disait lui-même, sa littérature lui rapportait zéro la ligne, les blancs non compris. Dans ces conditions il se serait fait un scrupule d'écrire des choses intéressantes. Il semblait abuser du droit qu'a un collaborateur mal rétribué d'être insuffisant et ennuyeux.
Giaccomelli, qui tenait à être bien servi, se plaignit à son rédacteur.
— J'avais oublié devons informer, lui dit-il, que dans mon journal il n'est pas absolument défendu d*étre spirituel.
Rochefort s'efforça, puisqu'on l'exigeait, d'être spirituel ; mais par malheur il le fut aux dépens d'acteurs
et d'actrices qui ne s'abonnaient au journal que pour y lire leur propre éloge, enveloppé dans les formules les plus enthousiastes, et sans cesse repété.
Des plaintes véhémentes et même, ce qui est plus grave, des désabonnements suivaient chaque article du nouveau rédacteur. Giaccomelli se hâta de s'en débarrasser. Il lui revenait trop cher.
Expulsé de la Presse théâtrale^ Rochefort trouva, en attendant mieux, une collaboration au Dictionnaire de la Conversation^ où on lui confia, entre autres travaux mal rétribués, la biographie de Clairville.
En 1859, grâce à la recommandation de Cham et de Lange-Lévy, administrateur du Siècle^ il entra au Charivari, Le rédacteur en chef, Louis Huart,le chargea de la critique théâtrale, qui était payée deux sous la ligne.
La critique théâtrale était en 1859, et elle est encore aujourd'hui, dans un journal, la plus recherchée de toutes les rubriques. Elle diminue notablement la distance qui sépare une actrice connue d'un jeune homme pauvre, et elle permet le placement plus facile de petits produits dramatiques qui risquaient de ne pas voir le feu de la rampe.
U est permis de croire que la situation de Rochefort au Charivari ne fut pas étrangère à Taccueil favorable fait par des directeurs prudents à deux pièces de lui, jouées en 1860: Je suis mon fils, vaudeville en un acte, en collaboration avec Varin (au Palais-Royal), et le Petit Cousin^ opérette en deux actes, avec Charles Deulin, musique de Gabrielli (aux Bouffes).
Le public ne permit pas au Petit Cousin de grandir, et cette opérette, à dire d'expert, ne vaut pas lourd ; mais le vaudeville eut quelque succès. Il n'est pas absolument impossible qu'un critique dramatique fasse de bonnes pièces.
Très serviable, très sympathique, malgré son esprit qui frappait un peu à tort et à travers, Rochefort n'avait que des amis ou tout au moins des camarades dans la rédaction du Charivari, Il s'était particulièrement lié avec Cham, le meilleur des hommes, avec Clément Caraguel, qui devint un de ses biographes. Pierre Véron et Louis Leroy lui servirent de témoins dans un duel qu'il eut, à la suite de la publication d'une lettre particulière qui lui avait été adressée par Ponsard, avec l'auteur de cette indiscrétion, Charles DeirBricht, rédacteur QM Gaulois,
11 suffisait autrefois d'un bon duel — sans effusion de sang, mais non pas sans effusion d'encre — pour lancer un journaliste. Depuis vingt ou trente ans, depuis que la littérature a été envahie par la tourbe des médiocres, on a tellement usé et abusé de ce procédé de réclame qu'il ne tire plus à conséquence. Le public sait à quoi s'en tenir et il apprend avec la plus complète indifférence qu'un des adversaires, peut-être sur les conseils de son médecin, s'est fait saigner à la main ou que deux balles ont été échangées sans résultat. On ne lui a pas laissé ignorer qu'il existe, pour ces duels de publicité, des balles spéciales qui se fondent dans lo canon du pistolet aussitôt que la capsule a enflammé la poudre, — ce qui permet de concilier le désir très
naturel d'avoir son nom dans un procès-verbal et le désir encore plus naturel de ne pas se faire trouer la peau.
En 1860, les balles de précaution n'étaient pas encore inventées, et on se battait surtout pour le plaisir de se battre. Ce n'était pas sans danger quand on appartenait à une administration publique.
Devenu secrétaire général à la préfecture de la Seine, Charles Merruau craignit d'être compromis par cet employé incorrigible, introduit par lui à l'Hôtel de Ville, et qui passait son temps à faire jouer des pièces — et quelles pièces, des vaudevilles, des opérettes ! — à écrire des articles et même à se battre en duel. Pouvaiton garder dans des bureaux dignes de ce nom cet homme dangereux, qui ne se bornait pas à être un folliculaire et qui était par surcroît un spadassin ?
Le prudent secrétaire général fit appeler son ancien protégé et lui demanda sa démission.
Or, il y avait à cette époque comme préfet de la Seine un* très aimable fonctionnaire, M. Haussmann, qui ne partageait pas, à beaucoup près, les préjugés de son secrétaire général, et qui s'intéressait vivement à Fart dramatique -— dans la personne de quelques jeunes actrices. Peut-être ne lui déplaisait-il pas qu'un de ses subordonnés fût chargé de la critique théâtrale dans un journal d'opposition. On avait chance d'obtenir de ce commis détaché dans la littérature, en même temps que le silence sur les goûts dramatiques du préfet de la Seine, des éloges périodiques accordés auxactrices dont il appréciait d'une manière toute spéciale le genre de (aient.
Trois jours après son entrevue avec Charles Merruau, Rochefort recevait une lettre de M. Haussmann^ qui l'invitait à venir causer avec lui. Il s'y rendit^ à Fheure indiquée, sans trop savoir ce qu'on lui voulait. Très cordial, le préfet n'hésita pas à blâmer la révocation prononcée par le secrétaire général, et il offrit comme dédommagementau jeune fonctionnaire dont il appréciait, disait-il^ les services — les services qu'il avait rendus sans le savoir et ceux qu'il pourrait rendre encore — la place de sous-inspecteur des beaux-arts, avec trois mille francs d'appointements.
Rochefort comprit et maintint sa démission.
Ceci se passait en 1861, et le critique dramatique du Charivari gagnait en moyenne 8ô francs par mois ; mais le théâtre le tentait, et il avait dans son carton un assez grand nombre de pièces qui ne demandaient qu'à prendre leur vol.
De 1861 à 1865, il en fit jouer quatorze — et j'en oublie peut-être une ou deux :
En 1861 : au Vaudeville, en collaboration avec Louis Ulbach, les Roueries d'une Ingénue^ vaudeville en trois actes, dans lequel débuta Léonide Leblanc.
En 1862: avec Clairville et Cham, Une Martingale^ vaudeville en un acte (Variétés) ; — avec Marx (musique de Debillemont), Un premier Avrils opérette en un acte (Bouffes) ; — avec Clément Caraguel, les Bienfaits de Champavert , vaudeville en un acte (Délassements Comiques) ; — avec Albert Wolff, Un Homme du Sud, vaudeville en un acte (Palais Royal). Cette dernière pièce, donnée avec une reprise des Saltimbanques y eut
un vif succès. Gil Pérès y était inénarrable dans le rôle d'un individu qui tombe par le tuyau de la cheminée chez un vieil imbécile, Charbonneau, négrophile endurci, qui, en le voyant couvert de suie, le prend pour un malheureux esclave marron.
En 1863: avec E. Grange, les Secrets du Grand Albert, vaudeville en deux actes (Variétés) ; — avec F. Grange, Sortir seule, comédie en trois actes (Gymnase) ; — avec Albert Wolff, les Mystères de VHôtel des Ventes (Palais- Royal).
En 1864: avec A. Choler, la Vieillesse de Brididi, vaudeville en un acte — et le Pinceau d'Héloise, vaudeville en un acte (Variétés); — avec Clairville et Gastineau : Nos petites faiblesses, vaudeville en deux actes^ joué également aux Variétés.
En 1865 : avec Blum et Albert WolfT, Les Mémoires de Réséda, vaudeville en un acte (Palais-Royal) ; — avec Blum, la Tribu des Rousses, vaudeville en un acte (Palais- Royal) ; — avec. Pi erre Véron, Sauvé, mon Bleui vaudeville en un acte (Vaudeville).
C'est à propos de Sauvé, mon Bieu ! que Monselet appelait Rochefort, dans le Monde illustré, « un jeune homme qui est en train de passer maître dans Part difficile du théâtre ». On ne pouvait plus aimablement se tromper.
En réalité, le théâtre de Rochefort et de ses collaborateurs ordinaires — très ordinaires pour la plupart — avait le grave défaut d'être un peu trop charivarique.
Dans ces vaudevilles et ces opérettes, dont la destinée en général fut médiocrement heureuse, quelques
plaisanteries qui vieillissaient du jour au lendemain remplaçaient d'une manière tout à fait insuffisante Tobservation et le privilège précieux de créer non pas des fantoches, mais des personnages vivants. Le public aime assez qu'on l'amuse ; mais il se dégoûte vite de ce qui n'a d'autre prétention et d'autre but que de l'amuser.
Que l'esprit, même prodigué, ne suffise pas pour faire un homme de théâtre, aucun exemple ne le prouve aussi bien que celui de l'auteur de la Vieillesse de Brididi et des Mémoires de Réséda.
Sans utilité pour sa réputation littéraire et sans grand profit pour son budget, Rochefort multipliait ces levers de rideau où l'intrigue banale s'aggravait d'une gaîté vieillotte. Il était né pour des besognes plus hautes que celle d'un savetier dramatique, et il avait une intelligence trop clairvoyante pour ne pas s'apercevoir qu'il faisait fausse route.
Il avait publié en 1862 une œuvre fort remarquable, la première (après le Sonnçt à la Vierge) qui annonçât €nfin ce qu'il valait, les Petits Mystères de VHôtel des ventes., où l'amateur de tableaux, 1 habitué des salles de ventes, révélait avec infiniment de verve toutes les roueries, tous- les truquages de la Brocante.
L'année suivante, il entrait au Nain Jaune^ que venait de fonder Aurélien Scholl. On a très justement remarqué que ses premières chroniques dans ce journal étaient, comme ses anciens articles du Mousquetaire^ lourdes et filandreuses, mais peu à peu — et à mesure qu'il s'appliquait moins -— se dégageaient ses qualités
natives, Toriginalité de son esprit et le mordant de son style.
Les gens de lettres, en 1863, ne se bornaient pas à lire leurs propres œuvres. Les chroniques de Rochefort furent remarquées et Siraudin en parla à Villemessant.
Le directeur du Figaro avait cette opinion, dont on est beaucoup revenu et sans grand succès, depuis sa mort, qu'un journal ne doit pas être un asile de vieillards littéraires, et quMl ne peut prospérer qu'avec des talents jeunes, actuels, souvent renouvelés. Non pas comme Diogène avec une lanterne, mais avec une bourse bien remplie à la main, — ce qui est encore le meilleur moyen d'éclairer, — il passait son temps à chercher des hommes pour en faire des journalistes . On sait qu'il en trouva beaucoup.
Enlever au Nain Jaune un de ses meilleurs rédacteurs et le faire entrer dans son journal, c'était pour Villemessant double bénéfice. Il signa avec Rochefort (qui un an auparavant touchait dix francs par article en moyenne au Charivari) une traite de 500 francs par mois, pour un «courrier de Paris » par semaine.
Celte opération qui cassait une jambe au Nain Jaune était une de celles dont Villemessant avait coutume de dire qu'elle était « bien bonne » ; mais Aurélien SchoU la trouva mauvaise, et pour soulager sa rancune, prolongée pendant une dizaine d'années, ilécrivitcontre son ancien rédacteur, en 1869, tout un numéro du Lorgnon.
Au Figaro, Rochefort eut bientôt ses coudées franches et il ne tarda pas à en abuser, à la grande satisfaction de ses lecteurs.
AVAJïT LA GLOIRE. — II. 1**
Il ne ressemblait en rien à ces ouvriers patients ou à ces artistes trop délicats qui dans le silence du cabinet burinent lentement des pages auxquelles on ne peut reprocher que d*être sans défauts. Ses articles étaient écrits à la diable, improvisés avec une merveilleuse rapidité, sur un coin de table, au café de TAmbigu — entre deux parties de cartes ou de dominos.
Le plus verveux des rédacteurs du Figaro en était aussi le plus inexact. Toujours en retard pour remettre sa copie, — son papier, comme on dit dans Targot du journalisme, — il lui arrivait parfois d'écrire, dans la salle de rédaction, au derniermoment, quelques minutes avant qu'on l'imprimât, ce courrier qui était devenu un des plaisirs, une des habitudes de Paris.
Peut-être faut-il attribuer à celte perpétuelle improvisation, née d'une paresse incurable, les violences qui formaient le fond des articles de Rochefort. Faute de réfléchir à ce qu'il écrivait, il nemesuraitpas assez ses coups, et ne choisissait pas suffisamment ses adversaires. Il n'épargnait personne, pas même ses meilleurs amis. C'est ainsi que Polichinelle, armé de son terrible bâton, assomme le diable et le commissaire, puis finit par rosser tout le monde.
Quelques critiques chagrins, qui regrettaient trop l'ancien journalisme de Paul-Louis Courier ou d'Armand Carrel, affectaient de regarder de haut ce fantaisiste de la polémique :
— [lochefort, disait l'un d'entre eux, ce n'est pas un style, c'est un stylet.
Evidemment on ne pouvait guère le comparer à Bos- .
suet OU à Buffon ; mais je ne sais pas si Buffon ou Bossuet auraient été de bons journalistes. 11 se rapprochait plutôt de Fauteur de Candide, un patron qui en vaut bien un autre. Il avait de Voltaire la phrase courte, claire, incisive, terminée en pointe aiguë comme une flèche ou une épée.
Même ceux qui ne partageaient pas ses opinions lisaient avec un plaisir dont ils osaient à peine s'excuser, ses articles étincelants, d'une ironie ailée et lumineuse. Le talent domine les classements politiques ou littéraires, et dans un pays aussi artiste que le nôtre, il n'existe, à vrai dire, que deux partis, celui des gens d'esprit et celui des imbéciles.
Ce polémiste — car il Tétait dans ses courriers du Figaro presque autant que dans la Lanterne— avait sur le boulevard, où il arborait comme un drapeau son toupet de clown, la réputation du meilleur garçon du monde.
Il adorait sa petite fille, qui lui écrivait, en 1864, de la ville de province où elle se trouvait chez des amis de son père :
o Je suis dans une situation horrible. On m'a prêté ici quarante sous pour acheter un petit rat blanc apprivoisé avec des yeux rouges. Si tu ne m'envoies pas tout de suite de l'argent, je serai forcée de revendre mon petit rat blanc pour payer ma dette : je n'en dors pas de chagrin. »
Excellent camarade, très gai, très serviable, il n'avait que des sympathies, dans un monde où la haine est générale. « Je ne connais pas d'ennemis à Rochefort,
écrivait Léon Rossignol, dans un curieux opuscule publié en 1865, Nos petits Journalistes. Je lui connais bien des amis dévoués. C'est ce que nous appelons, nous autres du petit journal, une bonne nature. »
En dehors de ses articles, où il dépensait cette provision de fiel dont aucun homme n'est privé, il n'y avait plus qu'une sorte de grand gamin, très doux et un peu naïf malgré son aspect de Méphisto en redingote, qui riait de tout, de son prochain comme de lui-même, et trouvait autant de plaisir à être mystifié qu'à mystifier les autres.
Uneanecdote racontée par un de ses biographes (1) et qui remonte à Tépoque où il écrivait au Charivari, donnera l'idée des plaisanteries qui lui étaient habituelles :
« Mn»e Rochefort lisait tous les matins avec intérêt les bulletins politiques de C. C. (Clément Caraguel), qu'elle ne connaissait pas personnellement. Elle dit un jour à son fils :
— Quel homme est-ce ?
C'était au moment où toute la France s'occupait du fameux procès Dumolard ; et justement Rochefort avait sur lui une photographie de cet horrible bandit. Il la tire de sa poche et la donnant à sa mère :
-^ La question vient à propos : voilà le portrait-carte de C, qu'il m'a donné aujourd'hui même.
M™'= Rochefort pousse un cri d'effroi :
(1) Le vrai Rochefort. Paris, 1868,in-8<» (avec un très remarquable portrait de Rochefort par Adrien Tournachon). Je crois que cette brochure, qui a paru sans nom d'auteur, est de Clément Caraguel.
— Comment I cette tête affreuse... cette face patibulaire... ce bourgeron bleu...
— Hélas î dit Rochefort, Tiaconduite... C'est une femme qui l'a perdu.
— Une femme ?
— Oui, et voilà le portrait de cette triste créature.
Il exhibe alors la photographie de la malheureuse femme de Dumolard.
On se met à table.. M"»® Rochefort est bouleversée. Elle ne parle pas d'autre chose pendant le dîner.
— Quelle tête, grand Dieu. Et que Ton vienne me dire après cela que le style c'est l'homme I
Au dessert, Rochefort se ravise tout à coup:
— Ah I pardon, je crois que je me suis trompé : ce sont peut-être bien les photographies de Dumolard et de sa femme que je t'ai données par mégarde.
Le lendemain, il racontait cette inoffensive plaisanterie avec une gaîté d'enfant. »
Un homme fort intelligent, mais d'un esprit trop aventureux et qui parfois s'embrouillait dans ses multiples combinaisons, Polydore Millaud, avait fondé, en 1865, le journal le Soleil^ avec Tarrière-pensée d'enlever au Figaro ses meilleurs rédacteurs. Ce procédé n'était rien moins que loyal ; mais Villemessant, qui n'hésita jamais à s'en servir contre les autres, n'avait pas le droit de s'indigner qu'on s'en servît contre lui.
Avec Edmond About, Jules Noriac, Monselet, Villemot, et quelques autres seigneurs de moindre importance, passèrent au Soleil^si bien payés par le prodigue directeur qu'on les appelait les « Millaudnaires ».
^ Le tour de Rochçfort arriva à la fin de l'année 1865. Polydore Millaud lui fit offrir par son rédacteur en chef, Eugènp Chavette, des conditions tellementavantageuses qu'elles en devenaient irre/usaô/es /mille francs de prime et quinze cents francs par mois pour deux chroniques par semaine. C'est ce que gagnent aujourd'hui par an beaucoup de très bons journalistes.
Rochefort, dont le traité avec Villemessant expirait, accepta avec enthousiasme de toucher à la fin de chaque mois cinq cents francs de plus.
On prétend que toutes les fois que paraissait une de ses chroniques, le 5o/ei7 augmentait sa vente de dix mille exemplaires. En réalité, malgré Texceptionnelle valeur de sa rédaction, ce journal, moins heureux qu'il ne méritait de l'être, avait très peu de lecteurs.
Un journaliste qui est autre chose qu'un marchand de prose ne se contente pas d'être bien payé, et il désire être très lu. Rochefort, à qui quelques-uns de ses amis -demandaient charitablement « pourquoi il n'écrivait plus», se désolait de voir sa littératurepasser à peuprès inaperçue, dans une feuille tellement obscure que son titre de Soleil ressemblait à une ironie et qu'on aurait dû l'appeler le Crépuscule,
C était là que l'attendait Villemessant. Le bon Siraudin, un homme si aimable et si doux qu'après avoir été journaliste il se crut obligé de devenir confiseur, servit encore d'intermédiaire.
' Un déjeuner très soigné, un deces déjeuners qui paralysent toutes les résistances, réunit chez Brébant, restaurateur des lettres, les trois anabaptistes.
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Au dessert, Rochefort s'engageait à signer un traité •par lequel son ancien directeur lui garantissait trois mille francs de prime et deux mille francs par mois pour deux courriers par semaine.
Au Figaro o\x il rentrait avec les honneurs de la guerre, le journaliste, chèrement payé mais qui valait encore plus qu'on ne le payait, s'abandonna chaque jour davantage au genre qui convenait le mieux à son talent et à ses goûts, l'article d'opposition. Il y gagna très vite un surcroît de réputation et quelques duels.
Au mois de janvier 1866, il fut blessé légèrement par le princeAchille Murât, qu'il avait attaqué à propos d'un procès de Cora Pearl avec un marchand de chevaux.
Quelque temps après, àla suite de quelques railleries bien inutiles sur Jeanne d'Arc, qu'on ne pouvçiil vraiment pas accuser de bonapartisme, il eut un duel avec Paul de Cassagnac, qui s'était constitué, dans un article très violent, le champion de la Pucelle d'Orléans.
En sa qualité d'offensé, Rochefort imposa comme conditionsle pistolet de tira dix pas, quatre balles échangées et le droit de viser à volonté. Ces conditions furent acceptées. On passala frontière ; mais la Belgique commençait à être humiliée de ne plus être qu'un champ de bataille pour duellistes, et les gendarmes veillaient. Après avoir vainement essayé de les dépister, on revint en France, et le duel eut lieu dans la plaine Saint-Denis. Rochefort, qui, à cette époque, avait l'air de collectionner les blessures, en reçut une nouvelle au côté droit.
Ses polémiques, ses duels, avaient fait de lui un des journalistes les plus célèbres de Paris. Il gagnait beau-
coup d'argent et en dépensait une notable partie en bibelots et en objets d'art. Son appartement, rue Montmartre n° 103, vis-à-vis l'Hôtel de France et de Champagne, était composé d'une enfilade de pièces immenses, encombrées de tableaux, d'émaux, de poteries, de crédences, de vieux bahuts. C'était une sorte de musée mal tenu, où les enfants du journaliste exerçaient de terribles ravages. Villemessant raconte qu'on les trouva un jour très occupés, l'un à envoyer des flèches avec une arbalète dans un tableau de Tiépolo, l'autre à frapper avec un marteau sur un émail cloisonné.
Cet appartement était pourvu sur la cour d'une petite terrasse où vivaient en parfait accord trois des meilleurs amis de Rochefort : deux lézards et une grenouille.
A la suite d'une chronique de Tenfant terrible du Figaro sur les souverains qui étaient venus à Paris pour l'Exposition de 1867, un avertissement officiel fut envoyé à Villemessant, qui, menacé de voir son journal supprimé, se hâta depayeruncautionnement pour avoir le droit d'y faire entrer la politique.
Quelques jours après, le ministre de l'intérieur, Pinard, fit appeler le directeur du Figaro et exigea que Rochefort ne fît plus partie de la rédaction. En attendant que son traité fût expiré, on relégua le journaliste suspect dans la critique d'art, et c'est ainsi qu'il fit le Salon de 1867.
Une caricature d'André Gill, dans l'Eclipsé^ représentait Villemessant en bonne d'enfant, traînant par l'oreille Albert Wolff et Rochefort. « Je les emmène à la
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campagne, disait la légende : le propriétaire se plaint qu'ils font trop de bruit dans la maison (1). »
Rochefort — qui préparait alors un drame sur Théodoros — se trouvait du jour au lendemain sans journal. L'idée lui vint d'en créer un qui fût bien à lui et où il pût dire tout ce qu'il voulait.
Pierre Véron lui conseilla de publier de nouvelles « Guêpes» politiques. Emile deGirardin^à une première du Gymnase, indiqua, avec sa précision habituelle, le format, le nombre de pages, et le prix. Rochefort aurait voulu vendre sa brochure de 64 pages, dix centimes. Villemessant proposa vingt centimes. Le prix de cinquante centimes, fixé par Emile de Girardin, fut réduit à quarante centimes.
Dans une liste de noms remise par Villemessant, Rochefort choisit, pour son pamphlet hebdomadaire, un titre qui n'était pas nouveau, mais qui était excellent, la Lanterne.
Une manquait plus que deux choses : de l'argent et une autorisation.
Le duc d'Aumale, par l'intermédiaire de M. Rocher, s'était offert comme bailleur de fonds. Son offre fut repoussée. Villemessant etDumont, un des propriétaires du Figaro^ fournirent chacun dix mille francs. Ils devaient, d'après le traité signé avec Rochefort, partager les bénéfices.
(1) Cette légende ne trouva pas grâce devant la censure : sur les numéros qui n*avaient pas encore été mis en vente, elle fut passée à l'encre, et dans les nouveaux tirages, on la supprima. Les numéros où existe la légende sont très rares.
L'autorisation fut refusée. Elle fut même refusée avec enthousiasme ; mais, quelques mois après, la Chambre votait la loi sur la liberté de la presse.
Rochefort n'avait qu'à aller de Tavant, en invoquant la Bonne Fortune sans laquelle le plus rare talent n'est rien et ne peut rien ; mais, sujet au découragement comme tous les tempéraments ultra-nerveux, il hésitait, s'exagérait les difficultés et les obstacles. Personne autour de lui ne croyait au succès, et il y croyait moins que les autres . Jamais combat ne fut engagé avec des armes aussi bien trempées et avec moins de confiance.
La Lanterne parut le 1®^ juin 1868. Il s'en vendit 80,000 exemplaires.
Je n'ai pas à raconter ici l'histoire, d'ailleurs très connue, de la petite brochure rouge, puisqu'à son premier numéro Rochefort acquit, en quelques heures, une de ces réputations qui ne peuvent plus grandir.
Pendant l'été de cette année 1868, pour lui si décisive, il attendait, un jour, en voiture découverte, devant un bureau de poste des environs de Paris, un de ses amis qu'il avait prié de faire partir un télégramme.
En lisant au bas de la dépêche ce nom que personne en France n'avait plus le droit d'ignorer, l'employé manifesta une vive émotion, et demanda si ce Rochefort était bien celui de Id, Lanterne.
— Mais certainement ! répondit l'ami.
— Ah I Monsieur, que vous me rendriez service si vous vouliez bien m'indiqueroùjepourrais l'apercevoir! Je suis un de. ses admirateurs, et depuis un mois j.e
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cherche à le rencontrer. Ces jours-ci je Tai manqué de cinq minutes, à cause d'un embarras de voitures...
— Suivez-moi un instant, dit en souriant le porteur de la dépêche.
Et quand ils furent dans la rue :
— Voyez-vous, dans cette voiture, ce grand gaillard, qui a une perruque de clown et qui se ronge les ongles ?
— Parfaitement.
— Regardez-le bien. C'est Lui.
Le commis' s'approcha, très pâle, et d*une voix tonitruante, cria:
(( Vive la Lanterne ! »
Puis il rentra dans son bureau, avec la satisfaction du devoir accompli.
Rochefort, imperturbable et plongé dans un rêve plus ou moins étoile, continuait à se ronger les ongles.
— Eh bien ! lui dit son ami en remontant en voiture, voilà maintenant que vous fanatisez jusqu'aux fonctionnaires I
— Quels fonctionnaires ?
— Comment ! vous n'avez pas vu ?...
— Ah ! oui, ce jeune homme qui s'est approché de la voiture. Ma foi 1 j'ai cru que c'était un ami du cocher qui rengageait à nettoyer ses lanternes.
D'où qu'elle vienne, toute admiration a son prix et son utilité ; mais quand un écrivain a réussi à déchaîner un enthousiasme aussi démesuré chez le meilleur juge qu'il y ait en fait de lettres — un employé des postes — il peut. à juste titre se flatter d'être célèbre.
Rue Lepic, dans ce quartier de Montmartre qui fut jadis le Mont des Martyrs et où habitent aujourd'hui, peut-être à cause de son ancien nom, beaucoup de martyrs de Fart et de la littérature, le doyen du journalisme français, Philibert Audebrand; a fixé sa résidence..
On ne se douterait guère, enle voyant, quecetancien rédacteur du Corsaire a quatre-vingt-sept ans bien sonnés. Il les porte gaillardement, et, en dépit de son acte de naissance qui sans nul doute exagère, son esprit reste très alerte et très jeune.
Avec une curiosité sympathique, il assiste de son cabinet de travail à l'éclosion des talents nouveaux ; et, sans amertume, sans trop sacrifier le présent au passé, il se rappelle et nous fait presque connaître, dans des pages o"ù leuiy image est si bien évoquée, tous ces écrivains d'autrefois, qui furent ses contemporains et qui nous paraissant, à nous, si loin, dans la brume dupasse.
A combien de luttes littéraires il a été mêlé I Que de belles œuvres, près de lui, ont pris leur essor I que de
réputations il a vu naître et mourir, cet homme qui — heureusement — écrit encore et qui débuta iF y a soixante-dix ans I
C'est en effet vers 1832, — né eii 1815(1), il avait alors dix-sept ans, — que Philibert Audebrand publia ses premiers essais, des vers et des feuilletons qui étaient très jeunes (comme Tauteur), dans la Revue du Cher^ bientôt transformée en journal paraissant trois fois par semaine, et à la naissance de laquelle avaient présidé le père du député Brisson et Michel de Bourges. Ce dernier, qui faisait partie du barreau de Bourges, avait plaidé pour George Sand dans son procès de séparation. On peut supposer qu'il fut plus et mieux que son avocat.
Après trois ou quatre années de littérature provinciale, le jeune écrivain partit pour Paris et réussit à entrer dans quelques journaux, la Vogue, VAspic^ etc., où on acceptait très volontiers ses articles, mais à condition de ne pas les payer. En 1837, il était rédacteur en chef du Tam-Tam. fondé en 1835, et il commençait à placer au Figaro ce que le rédacteur en chef de ce journal, Alphonse Karr, appelait « de la littérature de jeune homme ». Après un stage d'une année, il faisait vaguement partie de la rédaction delafeuille satirique, à laquelle, vingt ansplus tard, Villemessant devait donner tant d'importance, lorsqu'un des garçons de bureau — on ne les appelait pas encore des huissiers — lui remit une lettre ainsi conçue :
(1) Le 31 décembre 1815, à Saint- AmandMontrond (Cher).
« Camarade,
« Je fonde décidément un journal.
a Selon toute apparence, le premier numéro paraîtra dans huit jours.
« Je serais très aise que vous en fussiez, et pour cela je tire à vue sur vous pour deux cents lignes.
« Edouard Neveu. »
Cet Edouard Neveu était un ancien notaire, qui, son étude vendue et très mal vendue, avait eu la mauvaise idée de venir faire à Paris de la littérature. Il appartenait à cette catégorie de monomanes qui attendent, quelquefois toute leur vie^ Foccasion de fonder un journal. Cette occasion se présenta, malheureusement pour lui, et le Binocle parut.
Le Binocle, qui avait pris pour modèle le Cabinet de Lecture^ le Voleur ^qï d'autresrevues-journaux du même genre, formait seize pages grand in-quarto. La vignette du titre représentait un singe — un des rédacteurs, je suppose — qui lorgnait une scène de théâtre avec une lorgnette d'opéra. Très probablement le dessinateur, ne sachant pas ce que c'était qu'un binocle, Tavait, pour plus de sûreté, remplacé par une paire de jumelles.
Edouard Neveu essaya d'expliquer cette confusion dans un article intitulé « comme quoi on peut avoir beaucoup de talent et être une buse ». Mais, avec ou sans binocle, le journal mourut de mort subite.
Privé d'une ressource, sur laquelle d'ailleurs il n'avait pas beaucoup compté, Philibert Audebrand
s*adressa à des journaux mieux portants. Il écrivit à YFnlr'acte, oiiil connut un écrivain qui, comme beaucoup d'autres, n'a pas laissé une réputation égale à son mérite, Raymond Brucker, et au Charivari, dont le rédacteur en chef était Altaroche.
En même temps, il donnait çà et là, très discrètement, des vers tout à fait inoifensifs — ceux-ci entre autres que j'ai retrouvés dans un numéro du Magasin littéraire (février 1843) :
l'abeille,
Petit serpent ailé,
Anackéon.
Avez- vous vu parfois, lorsque Taube est vermeille, Lorsque la brise est tiède, une folâtre abeille Se jouer dans les champs, prendre un léger essor. Se bercer mollement sur ses deux ailes d'or.
Tendre aux rayons du jour, en pourpre gracieuse. Les reflets chatoyants de sa robe soyeuse, Trembler à Thorizon quand soufflent les hivers ; Quand luit Tété, nager dans l'océan des airs ? L'avez-vous vue errer de bocage en bocage, Des arbres agiter le verdoyant feuillage.
Et nourrissant ses yeux de suaves couleurs, Baiser avec transport le calice des fleurs ?
Cet insecte, penché sur la tige des roses, Qui couve tendrement leurs corolles mi-closes, Qui caresse en son vol leur sein riant et pur Où brille la rosée en doux sillon d'azur.
Qui les fait s'entr'ouvrir sous sa bouche enflammée^ Qui savoure à longs traits leur haleine embaumée. Qui recueille leurs sucs, qui dépouille leur miel, Qui roule son fardeau sur les vagues du ciel,
Qui sans cesse s'abat et sans cesse s'élance, Qui, dans le cours heureux d'une longue existence, S'enivre de parfums, d'harmonie et de jour, Fils des airs, roi des champs, dieu des fleurs ; — c'est
[l'Amour !
Philibert Audebrand a assez vite renoncé, et pour toujours; à la poésie. La lecture des petits vers que je viens de citer permet d'affirmer sans crainte qu'il a très bien fait î
Il était né journaliste, et il en donna la preuve en créant dans le Corsaire^ quelque temps après la Révolution de 1848, une rubrique qui depuis fut introduite, et avec succès, dans toute la presse, la physionomie des débats parlementaires.
On s'était borné jusqu'alors à donner, tant bien que mal, des extraits des principaux discours en ajoutant à certaines phrases: Marques d'attention. Vive appro* bation. Applaudissements. Protestation à gauche^ et d'autres clichés du même genre. C'était une idée très heureuse que de rendre vivants, de dramatiser ces comptes rendus trop secs, et de permettre au public, épris du détail pittoresque et de Tanecdote amusante, de pénétrer dans les coulisses de la Chambre.
Chroniqueur parlementaire au Corsaire, — l'ancien Corsaire-Satan dont le directeur, Lepoitevin-Saint- Alme, appelait les rédacteurs « ses petits crétins », — Philibert Audebrand apportait parfois des articles graves dans le National d'Armand Marrast et la Réforme de Ferdinand Flocon, journaux de doctrine oii on ne riait guère. En 1850, il écrivait à la CAromjuerfe Paris qne
venait de fonder Villemessant. En 1854, il devenait un des principaux rédacteurs du Mousquetaire,
Alexandre Dumas avait publié en 1848 le Mois^ qu'un prospectus, assez semblable à une réclame de dentiste, déclarait (t indispensable à chacun ». Son second journal, le Mousquetaire (le troisième et dernier est le 3/on/e-Cm^o), parut le 12 novembre 1833, bientôt suivi par une amusante parodie, le Moustiquaire^ « journal de M.Dumasnoir et C® ».
A partir du 1" octobre 1854, il y eut deux éditions : Tancienne, qui était quotidienne, formait quatre pages et se vendait dix centimes; la nouvelle, qui était hebdomadaire, et réunissait les principaux articles de la précédente.
Sous forme de réponse à une lettre médiocrement aimable d'un certain E. Nevire, lettre dont il reproduisait les principaux passages, un article d'Alexandre Dumas, dans le n^ du 3 avril 1854, donnait de très amusants détails sur le Mousquetaire,
a Tout journal, avait écrit Nevire au directeur-rédacteur en chef, comporte une boutique ; or, vous ne comprenez pas la boutique, cher maître : la boutique du Mousquetaire trahit la naïveté du poète et Tenfance de l'article commercial.
« Je suis arrivé crotté, mouillé, transi, rue Ladite, n® 1, maison dorée, et jai trouvé au rez-de-chaussée, à gauche, en face de la loge du concierge, sous une toute petite porte sans apparence, un simple papier blanc collé, avec ces mots eu grands caractères à la maia :
Le Mousquetaire,
Tournez le bouton S. F. P.
« Je suis entré, et comme premier tableau, Fintérieur m'a représenté une vaste antichambre de quatre pieds de long sur quatre pieds de large, meublée d'une table en bois blanc et d'une plieuse éclairée par une chan* délie de suif.
« J'ai poussé plus loin, et, comme second tableau, j'ai vu une salle de dix pieds de long sur cinq de large, au fond une fenêtre ; à droite une porte entrebâillée, d'où s'échappaient des grognements... »
Alexandre Dumas reprenait point par point les termes de cette lettre, et y répondait avec un étalage de verve gasconne qui fait de son article une des choses les plus amusantes qu'il ait écrites.
Tout d'abord, le mot de ftow/içue l'indignait :
Une boutique à d'Artagnan, disait-il, une boutique à Athos, une boutique à Porthos, une boutique à Aramis ? Où avez-vous vu qu'aucun de ces messieurs sentît le moins du monde la boutique ?
« Mon cher monsieur Nevire, ni l'un ni l'autre n'étaient des commerçants, ni l'un ni l'autre ne comprenaient la boutique. C'étaient des gentilshommes, des seigneurs, marchant l'épée au côté, le poing à la hanche, le manteau à l'épaule, le feutre à l'oreille, l'éperon à la botte, hantant le Louvre le matin et les cabarets le soir, — • jamais la boutique.
« La boutique, c'est l'affaire de M. Bonacieux. »
Il défendait ensuite son affiche manuscrite.
. « Cette simple inscription vous a humilié : vous auriez désiré une plaque en cuivre comme à la porte d'un dentiste. Que voulez-vous? Sur ce point encore, cher monsieur Nevire, nous différons d'opinion. Il m'a semblé qu'un simple morceau de papier, pourvu qu'il portât trois lignes de mon écriture, valait toutes les plaques du monde, et, par mafoi, j'ai grand'peur que les sept lettres que j'ai reçues et qui m'offraient chacune cent francs pour un manuscrit de ma main, ne me donnent raison contre votre instinct commercial, si développé qu'il soit. »
Ce journal sans boutique et sans plaque de dentiste, Dumas, dans son article, racontait à Nevire, c'est-à-dire au publid, comment il l'avait fondé :
(( Je venais de régler mes comptes de Tannée. J'avais 30.000 francs à payer : ces 30.000 francs payés, il me restait 1 .000 écus.
« Je me suis dit : Que vais-je faire de ces 1.000 écus ? Ce n'est point assez pour acquérir un hôtel ; c'est trop peu pour acheter des actions de chemins de fer. Créons un journal.
« Vous eussiez cherché des actionnaires, vous qui avez l'instinct de la boutique, le génie du commerce, n'est-ce pas, cher M. Nevire ? Moi, j'ai cherché un titre.
« Je balançais entre Monte-Cristo et le Mousquetaire ; mais le Monte-Cristo commandait par son nom un luxe auquel je ne pouvais me livrer avec mes i.OOO écus, tandis que le Mousquetaire n'engageait à rien. i.OOO
44 AVANT LA GLOIRt:
écus, c'était une obole pour Monte-Cristo^ c'était une fortune pour le Mousquetaire.
« Voici comment je divisai mes mille écus :
a 600 fr. à rimprimeur. C'était sept jours d'impression.
« 500 fr. au papetier. C'était sept jours de papier.
a 300 fr. payés d'avance à la concierge pour le logement. C'était trois mois de location.
a 300 fr. de tables, tapis, rideaux, chaises, pincettes, lampes, bureaux.
« 40 fr. de bois.
tt 6 fr. de tasses.
« 3 fr. de thé.
« J'avais la théière.
« Restaient 1.521 fr.que je mis en caisse en les qualifiant de ce titre ambitieux : Fonds de roulement.
« Puis, devant la caisse, je mis un caissier auquel je demandai 5 fr. pour acheter du papier, des plumes et de la cire.
« Le lendemain, le numéro-prospectus était fait. »
Dans sa défense du Mousquetaire^ Alexandre Dumas n'oubliait pas son personnel et rendait justice au jardinier Michel, dont Nevire avait entendu les grognements et qui était chargé, au journal, des quittances :
« L'homme aux quittances roses, disait-il en terminant cet article pro domo, c'est mon jardinier, tout bonnement et tout simplement ; il ala main un peu lourde, mais très honnête : c'est un avantage qu'on ne trouve pas toujours dans les mains légères.
« Michel est près de moi depuis bientôt neuf ans. Sur
ces neuf ans, je ne lui en ai pas payé quatre et demi» Mais c'est un drôle de garçon que Michel : moins je le paie, plus il s'attache à moi. Onlui a offert toutes sortes de bonnes places ; et il a toujours répondu en grognant: « Vous m'offririez dix mille francs par an pour quitter Monsieur que je ne le quitterais pas. »
Alexandre Dumas payait ses rédacteurs à peu près comme son jardinier. Cependant il avait réussi à attirer dans son Journal — qu'on lit encore avec intérêt — cinq ou six écrivains qui avaient déjà du talent ou qui promettaient d'en avoir. Léon Gatayesy faisait la critique dramatique. Aurélien SchoU y publiait ses premières chroniques, et Privât d'Anglemont quelquesuns de ses tableaux parisiens.
L'invasion d'un bas-bleu, du plus terrible bas- bleu qu'il y ait eu peut-être dans ce siècle, M™^ Clémence Badère» la Dame aux Volubilis^ dispersa toute cette rédaction.
Par charité, par lassitude et malgré l'opposition de tous ses rédacteurs, Alexandre Dumas avait inséré, le 23 octobre 1854, le premier chapitre d'une œuvre insipide de M"« Badère, les Amours des Fleurs ou les Aventures d'un^ Volubilis,
Le /ïg^aro, trois jours après, publiait (avec empressement) cette lettre de démission adressée au rédacteur en chef coupable de trop de bonté :
« M0N31KUR,
« Nous avons l'honneur de vous informer qu'à partir de ce jour (28 octobre) nous cessons de faire partie de votre rédaction.
c( M. Pages, chargé par vous de dirigeTle Mousquetaire y vous fera connaître les motifs de notre retraite. « Agréez, Monsieur, nos salutations empressées.
« Tous les membres présents :
A. Privât d'Anglemont, Aurélien SchoU, Georges Bell de Hounau, Philibert Audebrand, A. Asseline, Pages, Henry de la Madeleine, A. Desonnaz, A. Dupeuty . »
Alexandre Dumas reproduisit cette lettre dans son numéro du ier novembre et la fit suivre de ces quelques lignes : « Nous avions eu la discrétion de ne point entretenir nos lecteurs de cette petite révolution^^ comme rappelle le Figaro.
« Mais puisque ces messieurs.ont jugé à propos de rendre leur démission publique, consignons ici que cette démission a été acceptée.
« Vous voyez, chers lecteurs, que rien ne vous empêche plus de vous abonner au Mousquetaire. »
Le journal vécut encore un an. Son dernier numéro porte la date du 31 octobre 1855.
Philibert Audebrand y avait donné, entre autres articles très documentés, un fort intéressant «petit voyage à travers Tancienne presse», qui est plein de renseignements curieux et mériterait d'être réimprimé dans une édition de bibliophiles.
Après ce passage au Mousquetaire^ dans lequel, à côté d'un maître excellent, il s'était perfectionné dans son métier, le jeune journaliste écrivit au Figaro de Villemessant — oii quelques-uns de ses articles sont signés des pseudonymes de Maxime Champercier et
PHILIBERT AtJDEBRAND 47
Camille Loredaù — et devint ensuite rédacteur en chef de la Gazette de Paris.
Imitation dxiFigarOy contre qui elle eut le mérite de défendre Lamartine, pauvre et vaincu, la Gazette de Paris avait été fondée en 1856 (son premier numéro est du 6 avril) par Dollingen. Installée rue Vivienne 48, au coin du boulevard, dans un local occupé plus tard par les bureaux du Petit Journal illustré^ elle avait 8 pages, coûtait 15 centimes, et paraissait tous les dimanches.
Son titre, dessiné par Gustave Doré — et c'est une de ses œuvres les plus réussies et les moins connues — représentait une des tours de Notre-Dame du haut de laquelle le Diable boiteux, qui était en train d'écrire, laissait échapper une feuille de papier où on lisait ces quatre mots : « Voir — Entendre — Causer — Critiquer ».
L'incapacité littéraire, trop évidente même pour leâ espritsles moins prévenus, de l'homme d'affaires qui dirigeait la Gazette de Paris, et aussi la concurrence que faisait ou essayait de faire cette feuille économique à des journaux plus coûteux, lui attirèrent pas mal d'épigrammes dont quelques-unes tombèrent par ricochet sur Philibert Audebrand, attaqué comme rédacteur en chef d'une publication rivale, malgré la sympathie et l'estime que l'homme inspirait.
Dans ses n^» du 30 décembre 1858 et du 6 janvier 4859, la Vérité contemporaine, journal hebdomadaire fondé par Eugène de Mirecourt, publia une sorte de revue intitulée « Procès monstre de l'an 1858, à la barre de la Vérité, drame épisodique etfantastique à tiroirs i>, et dont les auteurs étaient Mirecourt, Henri Page, Emile
Gaboriau et J,-B. Gilbert, qui signaient les Secrétaires de la Vérité,
Devant ce tribunal, aussi peu bienveillant que possible, comparaissentles principaux journalistes du temps. Arrive à son tour DoUingen :
La Vérité. — Accusé DoUingen, vous êtes cité comme journaliste : êtés-vous bien sûr de Fêtre ?
DoUingen. — Che ne safre rien ti dont; che ne gombrenir pas.
La Vérité, — Mais quelle langue parlez-vous dans les affaires de votre commerce ?
DoUingen, — Che ne gombrenir bas eine motte ; che demandir Viliperte Auteprande ; il être le seul gui gombrenir moi.
La Vérité. — M. Philibert Audebrand est-il présent ?
Philibert Audebrand. — Voillà I voillà I... Baaoum I
La Vérité. — Qu'avez- vous à dire dans l'intérêt de votre patron ?
Philibert Audebrand. — (Il chante,)
Air : Chauvin.
Te souviens-tu du vieux papa Saint-Alme ?
Te souviens-tu de Tancien Figaro ?
Du p'tit journal j'ai mérité la palme, Sur moi jamais on n'a crié : Haro I Te souviens-tu de toute la copie Qu'à l'imprimeur jeportais impromptu?...
On en env'lopp' du fromage à la pie ; Dollingen, dis-moi, t'en souviens-tu ?...
La Vérité. —Autre chose I autre chose l
Philibert Audebrand.^ — (Passant au deuxième couplet.)
Te souviens-tu, ô notre vieux Corsaire ?
Te souviens-tu
La Vérité. — Huissier, faites retirer ce témoin.
(Philibert Audebrand veut parler ; c'est absolument comme s*il chantait. On l'emporte malgré sa résistance ; et dans le lointain Técho répète : Ten souviens-tu ? J^ en souviens-tu?.,,)
Arépoqiieoù Eugène de Mirecourt et ses rédacteurs le blaguaient avec plus de bonne humeur que de justice, Philibert Audebrand, dont la plume se montrait infatigable, écrivait, tantôt sous son nom, tantôt sous les pseudonymes de Bagdanoff, Henri Plassan, Michaël, Maxime Parr, etc., dans un grand nombre de journaux, au Petit Tintamarre de Commerson, au nouveau Corsaire de Viennot, à V Univers illustré^ fondé en 1858 par la maison Michel Lévy pour faire concurrence au Monde illustré et qui comptait parmi ses nouvellistes ou ses chroniqueurs Albert Second, Emile de la Bédollière, Pontmartin, B.-H. Revoil, Xavier de Montépin, Champfleury.
Il écrivait aussi à VAne savant^ journal bizarre qui mérite de nous arrêter un peu.
A moitié littéraire, à moitié médical, VAne savant — un peu parent de VAne rouge qui paraissait à la même époque — avait été créé parle docteur Cornet qui, dans le premier numéro (ier janvier 1857), expliquait ainsi son titre un peu imprévu :
a En pensant sérieusement, cjiers lecteurs et chères lectrices, que Jupiter a pris alternativement la figure et Tésprit amoureux d'un. taureau et d'un cygne pour se faire adorer par deux femmes, vous ne trouverez pas étonnant que le directeur gérant ait pris la figure et Tesprit contemplatif d'un âne pour se faire apprécier du public. C'est Esculape qui lui a inspiré cette pensée, parce que VA ne savant a aussi en médecine de très grands secrets à dévoiler...
« Samson détruisit trente mille Philistins avec une simple mâchoire d*àne ; le directeur gérant trouvera certainement de quoi alimenter trente mille lecteurs avec rimmense cervelle de VAne savant ».
Le docteur Cornet ne réussit pas.à alimenter, c'est-àdire à abonner, trente mille lecteurs ; mais il y eut, grâce à lui, un âne de plus dans le journalisme parisien qui, même en ce temps-là, en comptait déjà pas mal.
Plus curieuse par son titre que par ses articles, quoiqu'elle eût pour rédacteur en chef Edmond About, cette feuille se proposait de donner asile — un asile qu'aucune curiosité indiscrète ne risquait de troubler — aux œuvres repoussées par les coteries scientifiques, littéraires, artistiques, etc., et aux jeunes talents privés de débouchés.
Les œuvresrepoussées par les coteries ne vinrent pas ; et en fait de jeunes talents il ne se présenta guère que la marquise de Villiers, M™« Cave et le docteur Raoul. Deux docteurs pour l'Ane savant^ c'était trop. Il en mourut.
La Gazette de Paris^ dont la collection est fort inté-
ressante et qu'on pourrait appeler un Figaro qui n*eut pas de veine, cessa de paraître en 1859. L'année suivante, Dollingen, qui était resté en excellents termes avec son ancien rédacteur en chef, lui confia le texte (non signé) d'une Galerie des Contemporains, recueil et biographies avec portraits parDisderi. C'est un des premiers ouvrages de ce genre qui aient paru et un des mieux faits.
Ouvrier patient et laborieux, absorbé par de multiples besognes qu'il prenait à cœur, littérateur ^ourg^eois qui fuyait le bruit et la foule, Philibert Aude brand se mêlait peu aux coteries et n'avait rien du journaliste qui vit sur le boulevard et du boulevard. Vers 1866 il fréquentait Te café Sainl-Roch, situé au coin de la rue Neuve des-Petits-Champs et de la rue Saint-Roch,et qui fut démoli lorsqu'on ouvrit l'avenue de l'Opéra. Dans le quartier on lui donnait le nom de café Robespierre, parce que le célèbre conventionnel avait été un de ses habitués. A la fin du second Empire, des artistes et des littérateurs s'y retrouvaient presque tous les jours.
Philibert Audebrand eut l'idée de fonder un dîner où pourraient se voir et causer sans crainte d'être dérangés, autour d'une table aussi bien garnie que possible, les fidèles clients du café Robespierre. On se réunit chez Brébant. Les statuts furent rédigés ; mais il restait à trouver un titre. Un dîner anonyme est un dîner qui n'existe pas. Les convives avaient beau chercher : ils ne trouvaient rien. Cependant les plats se succédaient. Avec le respect que mérite cet estimable volatile, on apporta un pluvier.
îi2 AVANT LA GLOIRE
— Tiens ! dit quelqu'un, si nous l'appelions le dîner du Pluvier ?
Le titre, qui n'était pas méchant, fut adopté.
Les principaux habitués du dîner du Pluvier étaient A. Grenier, un normalien journaliste ; Aimé Maillart, l'auteur des Dragons de Villars ; le peintre Porion ; Auguste Rolland, ancien secrétaire de Proudhon ; Gustave Chaudey, qui fut fusillé sous la Commune ; Emile Blavet ; Paul Bocage ; Emile Daclin, à qui Ton doit une des moins mauvaises imitations de la Lanterne^ une petite brochure hebdomadaire qui s'intitulait modestement la Jlfouc/ie.
La Commune dispersa tous ses convives, et le dîner du Pluvier disparut en 1871.
Sans avoir obtenu ni peut-être cherché la réputation bruyante — et si peu durable — des forts ténors de la presse, Philibert Audebrand était considéré, depuis longtemps, comme un des journalistes les mieux renseignés et les plus sûrement utilisables de Paris.
Il ne tenait ni « l'article fantaisie » ni « l'article éreintement » ; il ne dépensait pas son talent plus robuste que fln, plus consciencieux qu'original, en variations brillantes, qui séduisent le public et vivent un jour ; mais ce qui est le travail sérieux et courant du journaliste, de l'informateur, on pouvait l'attendre, sans risquer d'être déçu, de son expérience professionnelle et de sa probité littéraire.
Abondamment fourni d'intéressants souvenirs, plein d'anecdotes simplement racontées, après avoir été mêlé à beaucoup d'événements qu'il avait su voir et
comprendre, capable d'écrire un livre aussi bien qu'un article, il s'adaptait sans peine à toutes les rubriques: chroniqueur au Siècle, correspondant à V Indépendance Belge, bibliographe au Grand Journal (1865), gazetier à la Revue de Paris^ courriériste à V Illustration,
Le public, que les phrases amusent un instant, mais que les faits retiennent, a tenu compte à Philibert Au- -debrand de la remarquable souplesse de son talent probe, sûr et bien renseigné.
Être capable, dans un journal, dans une revue, dans un livre, de besognes très différentes et ne se mon trer inférieur dans aucune, ce n'est pas un mince mérite, quoi qu'en puissent penser les pontifes de l'Art pur, les virtuoses de l'Inutile et les dédaigneux esthètes qui passent gravement leur temps à ciseler des coques de noix et à peindre des ailes de mouches.
Vers 1851 on pouvait voir, dans les cafés du quartier latin et parfois aussi, mais moins souvent, à TEcole de Droit et à TEcole des Cliartes, dont il suivait — d'assez loin — les cours, un jeune étudiant, petit, trapu, un étudiant en politique, nommé Ranc, qui avait déjà, de l'Observatoire à la place Saint-Michel, une sorte de réputation.
Ses camarades, Vallès, Chassin, Arthur Arnould, Castagnary et quelques autres, n'étaient peut-être que des naïfs — au moins à ce moment-là — qui, entre deux chopes ou deux absinthes, le plus sincèrement du monde, réformaient la constitution et sauvaient le pays. Lui, d'esprit plus pratique et moins sujet aux rêves stériles, se vantait déjà d'être un jacobin. Sérieux et grave comme s'il eût eu quatorze armées à organiser, silencieusement — car ce n'était pas un bavard et il se distinguait en cela de la plupart de ses compagnons — il pratiquait le culte des immortels principes.
L'histoire intime de la Révolution qui n'était pas encore faite, puisque Taine ne devait l'entreprendre qu'une trentaine d'années plus tard, il l'avait lue dans
RANG 5o
ses panégyristes plus ou moins officiels, et leurs erreurs et leurs lacunes fortifiaient son enthousiasme. On n'admire bien que ce qu'on ne connaît pas.
Dépourvu de ce scepticisme et de cette clairvoyance qui apprennent vite, à ceux qui savent ne pas se payer de mots, que les hommes à toutes les époques, et sous toutes les constitutions, ont été les mêmes animaux hypocrites, malfaisants et déclamatoires, aussi incapables de supporter le joug que de s'y soustraire, Ranc supposait qu'un changement de gouvernement suffirait à entraîner la disparition des abus. Avec ce qu'on appelait le groupe des écoles^ il attendait, il préparait Tavènement d'un régime nouveau, qui pouvait réserver à ceux qui s'en déclaraient les partisans — et c'était là à leurs yeux sa raison d'être — des honneurs, des places et de l'argent. On n'avait garde de Tavouer, même entre amis ; et les intérêts, très habilement etsuivantTusage, se déguisaient en convictions.
Anarchiste, avant que le mot eût été mis à la mode, mais avec des réserves, car il était disposé à tolérer et même à soutenir un gouvernement qui favoriserait ses ambitions, le jeune Ranc ajoutait à cet état dame, assez naturel, un goût très vif pour les imbroglios de la politique, un invincible besoin de conspirer. Sous prétexte de progrès et de réformes, il avait (mais il s'en corrigea plus tard, lorsque ses amis furent les maîtres) cette humeur tracassière et brouillonne, cette horreur pour Tordre et pour le calme, que Ton reproche aux républiques de l'Amérique du Sud et qui existe, plus ou moins latente, chez presque tous les Français.
Le Roman d'une conspiration^ il Je vécut en attendant de l'écrire. Peut-être dans les bras de sa nourrice commençait-il à conspirer; mais je n*ai sur cette période de sa vie que des renseignements trop incomplets. Ce qui est certain, c'est qu'à Poitiers — où il était né le 2 décembre 1831 — sur la place du Pilori, familière et bourgeoise, ombragée par une allée de peupliers près de laquelle avait été exécuté, en 1822, le général Berton, — il faisait, tout enfant, Tapprenlissage de l'émeute en prenant part aux combats presque quotidiens des élèves des Frères et des élèves de l'école mutuelle laïque. A ces derniers, qui avaient ses préférences, il fournissait, abrité derrière la grille de sa maison qui donnait sur la place, les munitions — '■ ce n'étaient heureusement que des pierres — qui leur manquaient, au milieu de la lutte, pour mettre en fuite l'ennemi.
D'humeur plus pacifique, le père du jeune émeutier s'efforçait inutilement de réprimer son ardeur.
— Laissez-le faire. Monsieur Ranc, dit un jour un vieux voisin qui assistait avec une curiosité sympathique à ces petites batailles ; laissez-le faire. C'est un Bleui
Le Bleu, dans les premières années de l'Empire, s'était considérablement teinté de rouge, et il était devenu un dilettante de la conspiration, un virtuose de l'émeute.
Le 2 décembre 1852, il « descendit dans la rue », sans grand danger pour le gouvernement ni pour lui-même. Ce n'était que partie remise. Il continua à nourrir, dans l'ombre, de ténébreux complots.
Que cette vie du conspirateur lui paraissait passionnante I
On se glissait avec mystère dans des cafés où les consommations étaient mauvaises, mais qui ressemblaient, agréable compensation, aux anciennes ventes de carbonari. Il y avait des mots de passe et des gestes convenus, qui, sans en avoir Tair, constituaient tout un programme, le programme des revendications sociales. Des orateurs improvisés tonnaient, la porte bien close, contre le tyran. On échangeait, avec le même enthousiasme, des discours et des bocks, des pipes et des serments. On se communiquait les Châtiments^ les pamphlets imprimés à Londres ou à Bruxelles et dans lesquels étaient flétries par d'inflexibles justiciers les « Nuits de Saint-Gloud » et les ce Orgies de TElysée ».
. Parfois un brave homme qui ne payait pas de mine et qu'on n'avait jamais vu, entrait et s'asseyait tranquillement dans un coin.
— C'est un mouchard, se disaient à voix basse les conjurés ; et on parlait plus bas, en poignardant de regards terribles Fintrus qui, pris de peur, payait en tremblant sa consommation et se hâtait de partir.
— Il va faire son rapport, affirmait d'une voix calme un des conspirateurs; et comme si rien ne s'était passé, la séance continuait :
— Je marque le roi...
— Alors vous disiez que cet infâme gouvernement... Dans la rue, tandis que d'aimables grisettes — il y
en avait encore — prenant pour des hommes ces précoces politicanti, se mettaient inutilement en frais d'engageants sourires, on marquait d'avance la place des
barricades, et en examinant d'un œil exercé un cul-desac ou un carrefour, on disait :
— Ici nous lutterons jusqu'à la mort î
En prodiguant à des garçons de restaurant, à des commissionnaires, à des charbonniers, à des marchands d'habits, de généreuses poignées de main, on fraternisait avec le peuple. Ne fallait-il pas que l'ouvrier pût compter sur l'étudiant, comme l'étudiant comptait sur l'ouvrier ?
Pour ne pas être pris au dépourvu, on dressait, en même temps que des listes de proscription, sans lesquelles il n'y a pas de révolution sérieuse, d'autres listes non moins essentielles, mais plus malaisées à établir, celles des hauts fonctionnaires qui se partageaient le pouvoir — et l'argent — dans le régime nouveau. /
Et le soir, après des journées patriotiquement remplies et où la bière, comme l'éloquence, avait coulé à pleins bords, on rentrait chez soi, avec précaution, en regardant si dans l'ombre ne se profilait pas la silhouette de quelque mouchard attardé.
Parmi ces Tartarins de la conspiration chronique, il faut rendre à Ranc cette justice qu'il avait à son actif deux qualités qui lui donnaient une incontestable originalité : le courage et l'esprit. L'occasion de le constater nous sera souvent offerte dans le cours de cette étude biographique.
Accusé de complicité dans le complot de TOpéra-Comiqueen 1853, il passa en cour d'assises et fut acquitté; mais, le 10 janvier 1854, la police correctionnelle le
condamna à un an de prison pour délit de société secrète.
A Sainte-Pélagie,— cet hôtel meublé où la munificence du gouvernement offrait à quelques journalistes choisis le logement et la nourriture, — Ranc se lia avec Delescluze, qui allait partir pour Cayenne. Ces deux esprits de même trempe sympathisèrent immédiatement. Quelque opinion qu'on puisse avoir de Delescluze et du rôle qu'il joua pendant la Commune, son caractère était de ceux qui, même chez des adversaires, imposent l'estime.
A sa sortie de prison, Ranc reprit vaillamment se& travaux littéraires, ses dures et monotones besognes de manœuvre qui lui donnaient à peine de quoi vivre. Il collabora au Dictionnaire de géographie de Bescherelle et en dirigea quelque temps la rédaction.
Le 8 septembre 1855, Napoléon III se rendait à la représentation de clôture du théâtre Ventadour. Un certain Bellemarre, qui était à moitié fou, à moins qu'il ne le fût complètement, tira un coup de pistolet sur la voiture où se trouvaient les dames d'honneur de l'impératrice. La voiture fut seule blessée.
On a raconté — mais l'anecdote est aussi fausse qu'amusante — que, le lendemain de l'attentat, Ranc fut mandé chez le juge d'instruction, qui lui tint àpeuprès ce langage :
— Vous connaissez Bellemarre ?
— Beaucoup.
— Il vous avait confié qu'il voulait tuer l'empereur et vous l'en aviez dissuadé ...
fiO AVANT LA GLOIRE
Le prétendu complice respira. L'affaire n'était pas aussi grave qu'il l'avait craint, d'après les premiers mots de l'interrogatoire.
— Oui, reprit le juge, vous l'en avez dissuadé. Vous lui avez dit : « Tu es myope, tu le manquerais I »
Ceci n'est qu'une charge. La vérité, qui est un peu moins humoristique, nous la trouverons dans le curieux livre où Ranc raconte, avec beaucoup de bonne humeur, cet épisode de sa vie :
« Cela (l'attentat du 8 septembre) se passait à neuf heures ; à minuit j'étais arrêté. A la niéme heure, on arrêtait un ouvrier cordonnier, Pascal Lange, qui, lui aussi, avait connu Bellemarre à Sainte-Pélagie. Lange fut interrogé une fois par M. le juge d'instruction Brault ; moi je ne fus pas interrogé du tout. J'étais du reste fort tranquille, n'ayant absolument rien fait qui pût me compromettre et certain que Bellemarre était incapable de porter contre moi une accusation fausse. En effet, plus tard, lorsque j'allais en Afrique, un de mes gendarmes me montra ma feuille signalétique, et j'y vis qu'on me reprochait seulement d'avoir connu les projets de Bellemarre.
« Quelques minutes après l'attentat, des mouchards le filaient. Je les ai menés au café Voltaire, écrivait Ranc, me regarder jouer aux échecs avec un capitaine en retraite. Ils se sont assis à côté de moi et m'ont patiemment attendu. Après ça ils aiment peut-être les échecs. Quand je me suis levé, ils se sont levés avec moi ; ils ne se donnaient même pas la peine de dissimuler leur opération : mauvais signe. Quelque chose
me dit que je vais les revoir... On sonne... Qui est là?... — Au nom de la loi !... — Parfaitement, Messieurs ; donnez-vous la peine d'entrer. »
Ces messieurs, si aimablement accueillis, se donnèrent la pein« d'entrer ; et le résultat de leur visite et de celle de Ranc à la préfecture de police ne se fit pas longtemps attendre. Avec les formes usitées pour ce genre de communication, on informa le complice ou plutôt le confident de Bellemarre que, vu le décret du 8 décembre 1851 et comme suite au jugement du tribunal correctionnel qui Tavait condamné à un an de prison, il allait être transporté à Cayenne, aux frais de TEtat.
L'intervention d'une parente de Ranc fît remplacer, au dernier moment, Cayenne par Lambessa.
Lambessa, à en croire ceux qui y ont résidé, était une villégiature aussi peu agréable que possible. Dérouté par le nombre de ses adversaires, le gouvernement avait pris le parti de ne pas se préoccuper de leurs aises et de les loger à l'étroit. Les baraquements construits pour les déportés étaient aussi incommodes qu'insuffisants. La chaleur, très forte dans cette partie de l'Algérie, y développait une grouillante vermine, où tous les insectes nuisibles que la Providence a accordés à notre planète étaient largement représentés. Il y avait des mouches, des moustiques, des puces, des cancrelats, des cloportes, des mille-pattes, des scolopendres, longs comme des serpents, des scorpions aussi gros que des écrevisses. Il y Avait surtout des punaises.
« Les trousoù se réfugiaientles punaises étaient insondables. Plus onlesdérangeait le jour, plus, la nuit, elles
se vengeaient, implacables. Comment donc faire ? Quel moyen dé se soustraire à ces dangereuses bêtes ? quel moyen d'assurer le sommeil et les nuits tranquilles? Un transporté résolut le problème. Ce transporté, à Tesprit ingénieux et inventif, est-il besoin de le dire ? était un Parisien, un faubourien, un Beni-Mouffetard. Il avait remarqué que Taraignée se nourrissait volontiers de la punaise : il éleva des araignées autour de son hamac ; il les protégea contre le balai destructeur. Bientôt les poteaux voisins de son lit furent garnis de toiles d'araignées ; ces nobles bétes, plus amies de Thomme que le lézard, veillaient avec la patience du chat qui guette ime souris : elles veillaient le jour, elles veillaient surtout la nuit ;les punaises ne sortaient plus. Elles étaient investies (1). »
Il est évident que lorsqu'on avait le malheur d'habiter un pays aussi peu confortable, le mieux qu'on eût à faire était d'en partir le plus tôt possible.
Malheureusement Texécution d'un projet si légitime se heurtait à des difficultés presque insurmontables. Le gouvernement donnait aux Arabes campés au bas de Lambessa, vingt-cinq francs par chaque évadé qu'ils ramenaient. Or, pour vingt-cinq francs, un Arabe étranglerait son père et ferait cuire quatre personnes à petit feu. On n'avait à attendre de ces chasseurs d'un nouveau genre aucune pitié.
Malgré les obstacles qu il prévoyait, Ranc se promettait bien de quitter Lambessa. Il avait réussi à empor-
(1) Rang, Une évasion de Lambèze, Souvenirs d'un excursionniste malgi'é lui.
ter de Paris et à dérober aux investigations mille francs en or. Ces mille francs étaient un précieux atout dans son jeu : ils n'assuraient pas complètement le succès ; mais ils rendaient la tentative beaucoup plus facile.
Ranc avait d'abord songé à partir seul. Au dernier moment, il lui parut préférable de s'adjoindre deux compagnons, un peintre en décors du Cher, Balland, et un instituteur de la Nièvre, Sourd.
Quel itinéraire suivrait-on ? Aller à Tebessa et de Tebessa à Tunis. C'était la voie la plus simple, la plus rapide, mais la moins sûre, parce que si elle s'imposait au choix des fuyards, elle ne s'imposait pas moins à ceux qui les poursuivaient.
Déguisés en Arabes, Ranc et ses deux compagnons se dirigèrent vers Constantine.
Il y avait alors à Lambessa un- certain Petremann, qui avait été condamné en 1839 avec Barbes et Blanqui. Cet homme, aussi mauvais cordonnier que bon républicain, avait tenu à participer à la tentative d'évasion, mais d'une manière toute morale, en fabriquant pour le « frère et ami » qu'il accompagnait de ses veux, ce que François Coppée, je crois, a appelé « les souliers de la délivrance ».
Les chaussures solennellement ofïertes par Petremann mettaient au martyre le pied qui avait l'imprudence de s'y glisser; mais Ranc crut devoir les accepter et n'hésita pas à s'en servir. C'était encore un moyen de souffrir pour la bonne cause.
Ces souliers en effet étaient étroits, mais ils étaient
républicains. Dans cette petite expédition qui se préparait, ils pouvaient presque remplacer un drapeau.
Jusqu'au bout, Ranc se montra digne du patriotique cadeau de Petremann. Il fut héroïque. Il ne laissa pas échapper une plainte.
Eu arrivant à Constantine, ses convictions restaient intactes, mais il avait perdu tous les ongles du pied droit.
De Constantine, les évadés se dirigèrent vers Souk- Harras, puis vers Bone, d'où ilsprirentle bateau. Deux mois après leur départ de Lambessa, le 24 août 1856, ils abordèrent à Tunis. De là Ranc gagna Gènes et la Suisse, et il eut la bonne fortune de trouver à Cully, près de Genève, un poste de directeur des études dans un pensionnat.
L'amnistie de 1859 lui permit de rentrer en France. Il y retrouva une situation encore plus précaire que celle quil avait perdue quatre ans auparavant.
Les journaux bien rentes se gardaient bien d'ouvrir leurs colonnes aux journalistes suspects de républicanisme. Ceux où ils pouvaient écrire payaient peu, lorsque par hasard iis payaient.
Ranc s'estima fort heureux d'obtenir une modeste place de correcteur à V Opinion nalionaley qui venait de se fonder.
Tout en coMohoranl hV Encyclopédie générale, publiée par la librairie Didot, il casait des articles très soignés, mais qui rapportaient peu, au Courrier du Dimanche^ au Journal de Paris, au Nain Jaune, à la Cloche de Louis Ulbach (où écrivait aussi Emile Zola), au Diable à Quatre, au Réveil de Delescluze, à la Marseillaise.
11 envoyait kVEscaui^ d^Anvers, des correspondnncea très renseignées, pleines d'amusantes anecdotes, racon^ tées avec esprit, et des portraits qui n'étaient certes pas flattés.
Il était — vçrs 1865 — un des rédacteurs du Candidsy, journal fondé par un personnage très singulier, le ba»* ron de Ponnat, commissaire de police du 16 octobre au 12 novembre 1870, et qui, en 1869, avait adressé urhi et orbi cette lettre de ûiire part :
« Le baron de Ponnat â. la douleur de vous annoncen
la perte cruelle qu'il vient de faire dans la personne de
sa fille cadette, mademoiselle de Ponnat, que la supei?-
stition a enfermée toute vive au noviciat de Conflans
(Seine) pour la plus grande gloire de Dieu et des Dames»
du Sacré-Cœur.
« Ecr. : Tinf. :
cr De Ponnat. »
Dans la guerre de plume qu'il faisait contre le gouvernement, — avec le regret de ne pouvoir se servir contre lui que de la plume, — Ranc se distinguait de ceux qui bataillaient à côté de lui par des qualités peu brillantes, il convient dele reconnaître, mais très solides.
Ce style sans coloris, sans relief, n'éblouissait pas le lecteur, et il fallait quelque réflexion pour s'apercevoir de ce qu'il y avait d'implacable logique dans sa sobriété et de force dans son apparente lourdeur.
Parce qu'il manquait, volontairement peut être, de panache, parce qu'il n'était pas un ciseleur de mots, parce qu'il ne faisait pas entrer le vaudeville et la farce
dans la polémique, des juges trop peu clairvoyants pouvaient trouver terne et médiocre ce robuste journaliste
— et on sait qu'un jour Zola s'y laissa prendre ; — mais, à lexaminer attentivement, cette phrase, sans apprêts, avait une vigueur singulière qu'elle devait surtout à l'énergie de la conviction.
En effet, sceptique en apparence, l'écrivain que Barbey d'Aurevilly appelait « le petit Armand Carrel » avait, — comme Robespierre, auquel il ne lui déplaisait pas d'être comparé, — une supériorité dont ne se passent pas, sans grand dommage, ceux qui veulent entraîner ou convaincre la foule. Il croyait à ce qu'il disait. Il y croit encore, malgré tant d'expériences déplorables et de factieuses réalisations. Il haïssait l'Empire, et c'est beaucoup qu'une haine sincère pour nourrir une polémique.
Il combattait à sa manière, sans art mais non pas sans succès. D'autres se servaient agréablement de l'épée, du fleuret, de la canne — et même du poignard. Lui fonçait comme un sanglier sur l'adversaire. Il n'était pas le chevalier de Saint-Georges ; mais je le comparerais volontiers, en tenant compte des différences de genre et de milieu, à Arpin, le terrible Savoyard.
Le gouvernement, qui ne se piquait pas de générosité,
— il n'y a pas de générosité en politique, — redoutait ce dangereux lutteur et essayait de le désarmer.
Depuis son retour de Lambessa jusqu'à la guerre, de 1859 à 1870, on peut dire que Ranc a écrit sous l'œil non pas des Barbares, mais des policiers, ce qui revient un peu au même.
Entrait-il au café de Madrid, où se réunissaient quelques-uns de ses amis, Castagnary, Alphonse Duchesne, Spuller, Hervé, Clément Duvernois, Gambetta: il voyait bientôt s'asseoir, à une table voisine de la sienne, des individus mal vêtus, à Tallure humble et sournoise de sous-offs qui ont mal tourné. Ces consommateurs, qui ne consommaient guère, parlaient peu, et on ne leur parlait jamais. Parfois ils jouaient aux cartes pour se donner une contenance; mais, en annonçant un quatorze de rois ou une quinte majeure, ils essayaient d'entendre ce qui se disait autour d'eux.
Lorsque Ranc se levait, ils se levaient également, même au milieu d'une partie, et, d'un pas infatigable, ils l'accompagnaient jusqu'à sa maison, pour le préserver des mauvaises rencontres. Jamais homme ne fut si bien gardé, sans en avoir senti le besoin ou exprimé le désir.
De temps en temps, pour le distraire, le parquet le poursuivait, et chacune de ses poursuites équivalait à une condamnation.
C'est ainsi qu'il fut gratifié de quatre mois de prison, en réponse à un article du Nain Jaune^ trop aimable pour les insurgés de Juin.
Pendant les quatre mois qu'il passa à Sainte-Pélagie, d'octobre 1867 à février 1868, Ranc conçut le plan et écrivit les premières pages du Roman d*une conspiration qui, après avoir été publié dans le Temps^ parut en volume en 1870.
L'auteur remarque dans son introduction que le récit qu'il fait est vrai en grande partie ; que ses personnages
ont réellement vécu ; que les documents dont il s'est servi lui ont été fournis par un des derniers survivants d'une de ces sociétés secrètes, si nombreuses sous le premier Empire, les Frères Bleus, qui eurent un moment pour chef le général Malet et comptèrent beaucoup d'affiliés dans toutes les classes et même dans l'entourage de Napoléon.
D'une lecture difficile pour ceux qui ne peuvent supporter que les historiettes et les fantaisies, — et voilà ce qui explique que la vente n'ait pas répondu au succès littéraire, — ce livre d'un style sec et froid, à la Stendhal, est un des plus extraordinaires qu'on ait publiés dans la seconde moitié du siècle qui vient de finir.
Il est nourri d'histoire, et il est plus vrai queDiistoire, en ce sens qu'il présente avec ensemble, dans le cadre d'une intrigue très dramati'fue, une multitude de détails vrais qui existent, disséminés, quasi imperceptibles, dans un grand nombre de livres.
Les lettrés, les érudits qui, pour leurs travaux ou simplement pour leur plaisir, ont lu les Mémoires de Fouché, de Savary, de Desmarets, les rapports des « observateurs » reproduits çà et là, le Livre Noir, publié sous la Restauration, tous les passionnés des choses d'autrefois qui ont eu à étudier cette longue lutte des juges et des policiers contre les conspirateurs, ne peuvent pas ne pas reconnaître que peu d'oeuvres où l'imagination s'appuie sur le document, ont été mieux informées et traitées avec plus de clairvoyance historique que le Roman d'une conspiration, 11 fallait, sans nul doute, un tempérament spécial et une excep-
tionnelle faculté d'adaptation pour arriver à cette exactitude, si minutieuse, dans la peinture des milieux et des personnages, dans révocation d'une époque et dune société rendues vivantes et présentes à force d'art et de pénétration.
Ranc venait à peine de publier, chez Albert Lacroix^^ ce maître livre que la guerre éclatait. Le 4 septembre 1870, il était nommé maire du IX® arrondissement.
Peu de temps après, chargé d'une mission, il quittait Paris en ballon et arrivait à Bordeaux, où Gambetta, ami de la veille, qui était resté Tami du lendemain, le nommait directeur de la Sûreté générale. L'émeutiet devenait gendarme.
Comme directeur delà Sûreté générale, Fancien pensionnaire de Sainte-Pélagie devait rendre et rendit en effet de très grands services non seulement à son parti, mais au pays. 11 avait appris — à ses dépens — toute» les ruses de la police, et en connaissait les moindres rouages.
Un Raoul Rigault, un raté de la politique, savourait, rayant si longtemps attendu, le plaisir d'emprisonner ceux qui n'étaient pas de son avis, après avoir été emprisonné lui-même par ceux dont il ne partageait pas^ Topinion. Ce sont là d'agréables revanches qui enchani* lentrâme généreuse des conducteurs de peuples. Ranc^ lorsque son heure fut venue, se montra moins vindicatif.
Très poliment, il reconduisit lui-même à Saint-Malo et embarqua avec soin, pour l'Angleterre, en lui souhai*tant non pas un prompt retour, mais un bon voyage, ler
70 AVAT LA GLOIRE
prince de Joinville qui, sous le nom de colonel Lertherod, avait eu Taudace de venir combattre dans l'armée de la Loire.
Le directeur de la Sûreté générale faisait peut-être œuvre plus utile en arrêtant le transport des denrées qui pouvaient être destinées au ravitaillement des Prussiens, et en envoyant au général Trochu des renseignements, que malheureusement on ne sut pas assez utiliser, sur Tétat des forces ennemies autour de Paris.
Le 6 février il abandonna ses fonctions, et le 8 il était élu député à Paris. A l'Assemblée nationale, il vota contre les préliminaires de paix, puis résigna son mandat et revint à Paris au moment où les partis extrêmes y triomphaient.
Le rôle de Ranc pendant cette période a été singulièrement calomnié par ses adversaires. On a cru bon d'admettre que le seul fait d'avoir figuré dans le personnel dirigeant de la Commune constituait une preuve de folie furieuse ou un brevet de scélératesse. Théorie commode, mais assez difficile à soutenir sérieusement. En réalité, il y avait, à côté des exaltés et des gredins, comme Pilotell et quelques autres, des honnêtes gens très modérés. C'est à ce dernier parti que se rattachait l'ancien directeur de la Sûreté générale.
Il essaya, dès son retour à Paris, de fonder un comité de conciliation. Le 21 mars, avec quelques amis dévoués, il publiait dans les journaux cette note qui n'a rien de sanguinaire : « Le scrutin seul peut mettre un terme à une lutte qui serait autrement sans issue. Le
scrutin seul peut calmer les esprits, pacifier la rue, raffermir la confiance, assurer Tordre, créer une administration régulière, conjurer enfin une lutte détestable où dans des flots de sang périrait la République. »
Elu, le 26 mars, membre de la Commune, — où il fit partie de la commission de la Justice et de celle des Relations extérieures* — il donna sa démission, le 6 avril, lorsqu'il eut compris que la conciliation était impossible.
Nulle réaction ne fut plus barbare et moins soucieuse de Téquité, — je ne parle pas de la clémence, t- que celle qui suivit les journées de mai,
La peur, enfin rassurée, se vengeait. Ceux qui avaient été les plus lâches pendant la lutte devenaient, après la victoire, les plus féroces. On excitait le gouvernement à n'avoir aucune pitié pour des coupables dont la plupart n'étaient que des malheureux. D'ignobles rabatteurs revenaient de la province où ils avaient fui, sortaient des caves où ils s'étaient cachés, pour pousser des cris de mort, marquer les victimes et réclamer leur proie. Après une année de guerre, Paris, le Paris de Tordre, avait encore soif de sang.
Parmi ceux dont on réclamait la tète, aucun ne fut plus attaqué que Ranc^ plus obstinément désigné aux juges. Ce qu'on visait en lui, sans Tavouer, ce n'était pas Tancien membre de la Commune, mais le polémiste qui avait combattu TEmpire. Dans vingt journaux, chaque jour, les haines qu'il avait semées autour de lui se soulageaient avec ivresse.
tt M. Ranc, écrivait Jouvin dans le Figaro^ a-t-il été
un loup de la Commune ? Le gouvernement s'obstine à le traiter comme si le préfet de police à Bordeaux du citoyen Gambetta eût été un chien de garde : il ferme les yeux et le laisse dans la bergerie municipale. Du reste, ne faisons pas de confusion fâcheuse. En dépit de ses attaches babouvisteSj M. Ranc n'est point un communeux ; c'est un jacobin. Sa conviction est ard-ente autant qu'elle est sincère ; et s'il peut un jour faire guillotiner ses adversaires politiques, interpellants et interpellés^ — il n'y manquera pas. »
Conclusion : on devait se hâter de prendre les devants.
D'autres journaux, à qui ne suffisaient pas les insi- «uations vagues et relativement modérées, accusaient l'auteur du Roman d'une conspiration d'avoir signé le décret contre les otages. C'était absurde et injuste, mais ù cette époque on n'y regardait pas de si près.
Ces braves gens furent écoutés. Le général Ladmirault, gouverneur de Paris, adressa à l'Assemblée nationale une demande en autorisation de poursuites, demande présentée par le garde des sceaux, M. Ernoul, •et soutenue par Raoul Duval. Numa Baragnon fut <;hargé de faire le rapport. L'Assemblée vota les poursuites le 19 juin 1873, et le 3*^ conseil de guerre proaïonça, le 13 octobre, la peine de mort.
Ranc s'était réfugié en Belgique, de la manière la plus simple du monde et sans avoir besoin, comme on l'a dit, de se déguiser en prêtre.
11 s'était contenté de demander à la gare du Nord un billet pour Longuyon. Entre cette localité et Mé-
zières se trouvait une station : Velosne-Torg, où il y avait une halte, mais où le train ne prenait pas de voyageurs. La gare par conséquent n'était pas honorée de la présence d'un gendarme. Un pont sur un mince ruisseau séparait cette station de la frontière de Belgique.
Ranc s'arrêta à Velosne-Torg et descendit à contrevoie en feignant de ne pas entendre le chef de gare qui lui criait : — Pas par là, Monsieur ; pas par là I
Il franchit d'un pied léger le ruisseau et, s'asseyant sur une pierre, — une pierre belge, — regarda tranquillement passer le train qui l'avait amené.
Compris dans un des premiers décrets d'amnistie, il revint à Paris en 1879. La République française^ fondée par Gambetta, lui fournit un asile sûr et commode, un confortable canonicat de journaliste.
Dans cette feuille quasi officielle, il continua amener, avec moins de risques, le bon combat, et respecté comme un des vétérans de la démocratie, quoiqu'il fût encore jeune, il put enfin jouir paisiblement de la réputation que lui méritaient au même titre son passé de conspirateur et son talent de polémiste.
L'ancien directeur du Bulletin de V Assemblée nationale^ que des crieurs publics vendaient dans les rues de Versailles et de Paris au mois de septembre 1789, Tancien sténographe du Moniteur universel^ Hugues Bernard Maret, qui devait devenir, à cette époque de fortunes rapides, secrétaire de Bonaparte, ministre des relations extérieures, duc de Bassano, avait deux frères dont la destinée fut moins glorieuse que la sienne. C'est d'un de ces frères que descend le directeur actuel du RadicaL
Quoique sa famille soit d'origine bourguignonne, it est né à Sancerre, dans le Cher, le 14 mars 1838.
Ses études, commencées au collège de Sancerre, se terminèrent à Bourges et à Paris où il passa son baccalauréat. Il se distingua, dit-on, dans les divers établissements où des maîtres dévoués lui enseignèrent bien des choses inutiles, par un goût très vif pour les devoirs latins — rare exemple d'un fort en thème qui ait été plus tard autre chose qu'un sot diplômé.
La recommandation de son parent, le duc de Bassano,
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le fit entrer à l'Hôtel de Ville, et il s'y montra bientôt le plus médiocre et le plus malheureux des bureaucrates. L'aridité des besognes administratives, dans des bureaux malsains, au fond de couloirs obscurs, lui semblait intolérable. Ses chefs et ses sous-chefs l'ennuyaient, et il n'avait d'autre consolation que de le leur rendre. Non seulement il était incapable de « rédiger », maison ne pouvait même pas l'utiliser pour de simples copies, car il ne savait pas « écrire ». Il n'a pas encore appris depuis ce temps-là.
La littérature l'attirait. Il faisait des vers, qui n'étaient pas plus mauvais que ceux que donnaient la plupart des fournisseurs ordinaires dans les journaux ou les revues, mais qui n'étaient pas meilleurs. Il composait, avec ou sans collaborateurs, des pièces de théâtre.
Une de ces pièces, un drame en trois actes et en vers, la Jteine Fierf/e, après avoir été refusée au Théâtre- Français, fut reçue à TOdéon. En apprenant cette nouvelle, qui pouvait changer sa vie et l'arracher à la misère servile de l'employé sans avenir, l'heureux auteur eut un de ces accès d'orgueil et de joie, une de ces ivresses d'espérance comme en ont connu tous les débutants. Il se vit acclamé par un public enthousiaste, salué comme un maître de demain par la critique, célèbre et riche. Séduit par le mirage de la gloire, il lâcha la proie pour l'ombre et donna sa démission.
Entre la coupe et les lèvres, dit le proverbe, il y a la place d'un malheur. Lu Jteine Vierge était peut-être un chef-d'œuvre ; mais ce chef-d'œuvre ne fut pas joué. Pour avoir oublié qu'il ne faut jamais se fier ù la parole des
hommes, surtout quand ils sont directeurs de théâtre, Henry Maret se trouva sans place et presque sans pain.
Alors s'imposa à lui le problème de la vie à gagner, ce terrible problème si difficile à résoudre quand on est pauvre, inconnu, dans une ville où ceux qui ont réussi ne sont jamais rassasiés de gloire ou d'argent, où la cupidité des uns et les vices coûteux, des autres rendent la lutte féroce et la concurrence meurtrière, il connut des heures douloureuses, et aucun des déboires de l'écrivain qui débute ne lui fut épargné, ni les plaintes delà famille, ni le mépris delà sottise bien reniée, ni Taccueil dédaigneux ou grossier de ces directeurs de journaux et de revues, qui se prennent pour des lettrés et ne sont trop souvent que des marchands de littérature, ni Tangoisse du terme qu'on ne pourra pas payer, ni l'humiliation dé porter, au milieu du luxe et des élégances, des vêtements démodés, fanés, ridicules. Infatigable, il allait partout — les meilleurs ont passé par là — proposer des articles qu'on n'acceptait pas, parce que Tauteur n'était pas connu — et c'était précisément pour se faire connaître qu'il les apportait.
Au bout d'une année il voulut se rendre compte de ses bénéfices : il avait gagné vingt-deux francs, un peu moins de deux francs par mois, pour une nouvelle insérée dans la Semainedes Familles, revue légitimiste que dirigeait Alfred Nettement.
En 1859, la situation littéraire d'Henry Maret s'amé- '^ra un peu. Il réussit à entrer à la Revue interna-
tionalede Carlos Dérode, qui venait de se fonder et qui paraissait en même temps à Paris et à Genève. On lui confia la chronique musicale. Il était en très bonne compagnie, dans cette revue fort bien rédigée, à côté de Baudelaire, de Champfleury, de Mario Proth, de Jules Viard, de Paul Perret, de Félix Platel, et de trois ou quatre autres écrivains remarquables, qui y collaboraient assez régulièrement.
J'ai eu la curiosité de lire quelques-unes de ces chroniques musicales d'Henry Maret^ et je dois dire qu'elles m'ont paru en général fort mauvaises. Comme le lecteur n'est pas obligé de me croire sur parole, il en jugera lui-même par cet extrait, sur la troupe du théâtre des Italiens en 1859 :
« Dans quelques jours nous reverrons M™® Borghi- Mamo ; la cantatrice aux roucoulements voluptueux est engagée en qualité de prima donna mezzo soprano^ emploi qui convient à merveille à ce timbre plein de fraîcheur et de grâce, sachant par instants s'élever jusqu'au sublime. L'Alboni, fidèle comme toujours à la France, nous fera entendre des chants dont le rossignol serait jaloux, si jamais il prenait fantaisie à la femme de lutter avec Toiseau dans les forêts. M"® Cambardi, dans un rang inférieur sans doute, mais que déjà voudraient posséder bien des reines de l'art, car ce théâtre italien ressemble au Sénat de Rome devant qui les rois étrangers s'inclinaient, indignes de compter parmi ceux qui n'étaient pas rois. Leschanteurs seront: avant tous Tamberlick, pendant quelques mois seulement ; les héros sont capricieux puis un enfant
prodigue, Gardoni, dont la France a fait la réputation, et qui nous revient, chacun Tespère, plus grand encore qu'à son départ. »
Surtout quand on connaît la musique, rien n'est plus malaisé à faire qu'une chronique musicale ; mais, ainsi que lavertU; rinsuffisance a ses degrés. Ces roucoulements voluptueux, etl'Alboni — elle était grosse comme un hippopotame et je ne la vois guère perchée sur une branche — luttant avec le rossigool dans les forêts ; ces reines de Part et ce théâtre italien qui ressemble au Sénat de Rome, rappellent beaucoup trop, à mon avis, la prose melliflue et les petites naines coquettes des demoiselles très mûres qui sévissent, en qualité de critiques d'art, dans les Revues de province. Comme tout cela est loin du Maret que nous connaissons ! Ses pires ennemis ne pourront pas dire qu'il n'a pas fait de progrès.
La page que j'ai cru devoir citer, sans la donner comme modèle, est une nouvelle démonstration de cette règle qui ne souffre pas d'exceptions. On commence toujours par mal écrire. Je dois ajouter, pour rendre hommage à la vérité, que le plus souvent on continue.
De la Revue internationale, Henry Maret passait à V Illustration, très ouverte aux talents nouveaux, et dans ce journal il publiait une série de fines études, pleines d'observations très délicates, le Tour du monde parisien^ réuni en volume en 1862, et où rien ne faisait prévoir le futur journaliste radical. 11 y hasardait même un éloge des empereurs romains, lui qui devait plus tard se montrer si sévère pour les empereurs français.
Le Tour du monde parisien ne se vendit pas ; mais il attira l'attention sur Tauteur. Pierre Véron l'appela au Charivari et Guéroult à VOpinion nationale.
Tout en écrivant dans des journaux qui avaient un public, il s'était fait une sorte de spécialité d'une littérature pour stations balnéaires, d'une littérature que je n'ose appeler aquatique.
Il rédigeait — avec beaucoup d'esprit d'ailleurs — la chronique parisienne dans le Courrier d'Arcachon (qui paraissait depuis le 21 août 1864), donnait en 1865 un volume sur Arcachon, station d'hiver, et devenait dès la fondation du Moniteur des Etrangers un des principaux rédacteurs de ce journal.
En même temps il publiait un volume de nouvelles, les Compagnons dé la Marjolaine^ faisait représenter à Bordeaux, le 15 novembre 1864, une comédie en deux actes, le Baiser de la Reine (en collaboration avec Lecœur), et apportait à la Gaîté un drame historique, la Guerre d'Amérique^ dont l'épisode le plus saillant, le clou, devait être le combat du Merrimac et du Monilor, Dumaine garda longtemps la pièce dans ses cartons, et elle ne fut pas jouée — à cause de ses tendances nordistes. L'auteur avait oublié de s'informer, avant de présenter son drame, si le directeur de la Gaîté n'était pas par hasard partisan de l'esclavage des noirs.
Henry Maret, à cette époque, étaitun des habitués de la maison cordiale et hospitalière où l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve, devenu critiquelittéraire à rO;:)mion nationale, 3ules Levallois,.recevait, comme l'avait faitautrefois
son patron dans son ermitage de la rue Montparnasse, quelques jeunes écrivains.
Cette maison de Montretout était petite^ très modestement meublée, encombrée de livres qui en formaient le principal ornement ; mais ceux qui avaient Tbabitude d'y venir, Claretie, les Goncourt, Barbey d'Aurevilly, Francis Magnard, etc., y venaient toujours avec le même plaisir, attirés et retenus par la bonne grâce de Taccueil.
On oubliait dans ces réunions, où il n'y avait plus de rivaux et de concurrents, où il n'y avait que des camarades, les ennuis professionnels. On causait — et le plus souvent d'autre chose que du métier. On riait — et pas toujours du prochain. On jouait (assez mal, mais avec entrain) des comédies, des charades, dont les membres de ce groupe sympathique étaient à la fois les acteurs et les auteurs.
Henry Maret collabora à une opérette, la Dernière Fugue de Cléopâtre, dans laquelle, avouons-le, la majesté de l'histoire était singulièrement méconnue. Sous prétexte qu'il avait faim, Antoine, après la bataille d'Actium, dans laquelle il venait d'être vaincu par Octave, demandait à manger ; et comme on en éprouvait quelque surprise : « Louis XVI, répondait-il, en a bien demandé autant dans la loge du logotachygraphe I » On ne pouvait certes pas l'accuser d'avoir des connaissances qui retardaient.
Cléopâtre, que les malheurs de son amant laissaient assez indifférente, chantait, mais je ne sais pas sur quel air :
Je suis fille d'un Ptolémée
Et je naquis sous un palmier.
Mon estomac est abîmée :
Je bois de Teau de Saint-Galmier....
C'est également sur ce petit théâtre de Montretout que fut représenté le terrible Ballet des Pieuvres^ dans lequel Henry Maret et Francis Magnard jouèrent avec un remarquable talent le rôle des pieuvres.
Jusqu'aux dernières années de TEmpire, l'auteur du Tour du monde parisien semblait avoir pris à tâche de s'écarter de la politique. Il y entra, peut-être malgré lui, vers 1869, en devenant un des rédacteurs de la Presse libre — fondée par son collaborateur de la Guerre d'Amériquey Malespine — et quelque temps après, de la Réforme, qui, avec Vermorel comme directeur, succédait à la Presse libre. Ses articles contre le gouvernement dans ces deux journaux nettement républicains furent très remarqués, de même que ceux qu'il publia sous le titre général de « Coups d'ailes » dans le Rappel.
Ici se pose une question. En n'envisageant que la meilleure utilisation possible de ses qualités d'écrivain et d'artiste, cette entrée d'Henry Maret dans la politique était-elle heureuse ou funeste ? J'estime pour ma part qu'il avait trop de talent. pour les grossières besognes et les basses polémiques du journalisme de combat.
Sans doute, il y apporta autant qu'il le pouvait — pas toujours autant qu'il l'aurait voulu — sa finesse d'esprit et sa délicatesse de style, son humour et son atticisme ; mais plus d'une fois, pour se faire entendre d'un public qui n'aimait guère que la violence, l'exagération et
l'emphase, il se voyait obligé de forcer la note, et alors il cessait d'être lui-même.
Ses véritables juges, les délicats, il s'exposait aies dérouter ou aies perdre. Quand il s'adressait à la foule, il n'écrivait plus pour eux.
On regrettait, tout en rendant justice au scepticisme élégant, à la distinction et au charme de ses articles (lorsque ses lecteurs ordinaires lui permettaient de ne pas trop les dissimuler), que des qualités aussi exquises et aussi rares n'eussent pas été réservées à des œuvres d'une plus haute portée et d'un art plus pur.
Dans le roman, au théâtre, dans les œuvres de fantaisie et d'imagination comme dans la critique, ce styliste, entraîné par les passions du jour, n'aurait-il pas été, après avoir donné mieux que des espérances, plus célèbre, sinon plus connu ? N'aurait-il pas occupé et très vite une des premières places ?
Voilà ce que pensaient bien des gens qui, l'ayant apprécié à sa valeur^ le tenaient en très haute estime ; mais il pouvait leur répondre qu'on n'est pas toujours libre de choisir sa voie ; que les uns font leur destinée et que les autres la subissen t ; que la pure littérature réserve trop de désillusions à ceux qui l'ont aimée d'un amour unique et fervent, et qu'avant tout il faut vivre.
La politique l'avait pris. Elle le garda. Je suis de ceux qui le regrettent un peu.
Pendant la guerre et la Commune, Henry Maret écrivit dans plusieurs journaux dont il ne reste aujourd'hui que des titres presque oubliés. Leur influence cependant fut grande, et ils eurent leur heure de célébrité. J 'es-
saierai, puisque l'occasion s'en présente, de les faire revivre.
Le Combat, dont les bureaux étaient installés rue du Coq-Héron, n° 5, et ensuite rue Tiquetonne, no 66, parut quelques jours après la proclamation de la République, le 14 septembre 1870. Il avait pour directeur politique Félix Pyat et comptait parmi ses rédacteurs Rogeard, 1 auteur des Propos de Labiénus^ Millière, Benjamin GastineaU; Maurice Lachâtre, Benoit Malon, Vesinier, Pierre Denis, Jules Troubat, Henry Maret.
Le premier numéro, encadré d'un filet noir, contenait, entre autres articles véhéments, sans doute pour justifier le titre du journal, cet appel patriotique, ce cri de guerre et d'alarme, où on reconnaît très vite la prose grandiloquente de Félix Pyat :
« Aujourd'hui l'arme, demain Toutil I Le sol avant la gerbe ! La patrie avant la vie ! La France avant tout ! Même cri que nos pères: la France ou la Mort !... Après la victoire, nous quitterons le deuil, nous cesserons le feu... et nous reprendrons l'outil en gardant le fusil ! »
Dans les premiers jours d'octobre, le Combat donnait 5000 francs pour la fonte d'un canon qui devait s'appeler la Commune. Le 28, il publiait son fameux entrefilet sur la trahison de Bazaine et la capitulation de Metz, ces dix ou douze lignes qui affolèrent Paris; — et en les relisant, en se reportant à cette époque où la France, si durement attaquée et si mal défendue, agonisait, on se sent encore envahi par la même colère, secoué par le même frisson d'horreur :
« Fait vrai, sûr et certain, que le gouvernement de la Défense nationale retient par devers lui comme un secret d'État et que nous dénonçons à l'indignation de la France comme une haute trahison.
« Le maréchal Bazaine a envoyé un colonel au camp du roi de Prusse pour traiter de la reddition de Metz et de la paix, au nom de Sa Majesté l'empereur Napoléon III.
« Le Combat, »
Qu'on pût être vaincu et si irrémédiablement, personne n'osait le croire. Des manifestants, les mêmes probablement qui au début de la guerre criaient : « A Berlin I » s'emparèrent, dans les kiosques du boulevard, des numéros du Combat et les brûlèrent. Puis, cet autodafé n'ayant pas suffi à apaiser leur fureur, ils se précipitèrent dans les bureaux du journal et mirent à mal quelques-uns des rédacteurs.
Le 30 octobre, la nouvelle de la capitulation de Metz, officiellement démentie la veille, était non moins officiellement annoncée.
Bientôt après, le Combat ouvrit une souscription pour off'rir un fusil d'honneur au soldat français qui tuerait ou qui tout au moins blesserait le roi de Prusse. Ce fusil, le Pacificateur, devait porter sur la crosse, gravés en lettres d'acier et entourés de branches de chêne et d'olivier, le nom du héros, la date du jour où aurait été accompli Tacte héroïque, etc.
La souscription (à cinq centimes) produisit 6000 francs. L'ouvrier Oudet, plus tard adjoint au maire du
dix-neuvième arrondissement, ajouta à ses cinq centimes une pièce de vers, qui ne valait pas beaucoup plus et qui eut cependant un grand succès :
La mitrailleuse tonne et gronde ;
Guillaume a pris le ton moqueur.
Si le Prussien était vainqueur,
La nuit régnerait sur le monde.
Que Téclatante vérité
Ferme à jamais son œil oblique (l'œi) de Guillaume) ;
Qu'il tonne pour la République,
Le fusil de la Liberté I
Le fusil de la Liberté ne tonna pas, et j'ignore ce que devinrent les 6000 francs. J'aime à croire qu'on" s'en servit pour payer les rédacteurs, qui en avaient bien besoin.
Supprimé par le gouvernement de la Défense nationale, le Combat fut remplacé, le 7 février, avec la même rédaction, dans le même local (et plus tard boulevard Sébastopol, 38), par le Vengeur, dans lequel Millière publia contre Jules Favre son terrible réquisitoire, le Faussaire.
Si j'ai parlé un peu longuement du Combat^ c'est parce qu'on pourra y trouver, si on veut prendre la peine de les y chercher, quelques-uns des meilleurs articles d'Henry Maret, et c'est aussi parce que ce journal, très apprécié par les collectionneurs, est un des plus littéraires de la Commune. Félix Pyat, qui le remplissait de sa prose, est un écrivain de premier ordre, auquel on ne me semble pas avoir assez rendu justice. Sauf Vallès et deux ou trois autres, je ne vois pas, en
1871, de journalistes, même célèbres, qui auraient été capables de ciseler la jolie page qu'on va lire, réponse légère et pimpante à une attaque de la Gazette de France :
a Je finis de corriger mes épreuves et j'entends chanter le coq I... Voici l'aube I C'est 1 heure où les spectres doivent rentrer dans leur tombe. Allez vous coucher, ma mie ! Si vous tardez, on pourrait vous arrêter, reconnaître sur votre linceul le sang de la France, et dans quelques-uns de ses plis une bourse infâme, celle de Judas, pleine des deniers de la trahison... Oui, sous Técu à la vache et le louis fleurdelisé, des frédérics et des georges, l'or anglais et l'argent prussien, l'or de Quiberon et l'argent de Waterloo I A la tombe I allez I allez vous coucher en paix I Voici le jour I Bonne nuiti »
En même temps qu'au Combat^ Henry Maret collaborait au Mot d'ordre^ dont il eut un instant la direction lorsque Rochefort alla siéger à la Chambre, à Bordeaux, — à la Commune de Minière, — au Tribun du Peuple, fondé parValentin Simondet Edmond Lepelletier, avec Lissagaray pour rédacteur en chef, et qui ne compta que huit numéros, du 17 au 24 mai.
A V Action (rédacteur en chef : Lissagaray, 6 numéros, du 4 au 9 avril 1871), c'est lui qui, le 7 avril, en quelques lignes émues, apprit aux lecteurs du journal la mort de ce Don Quichotte de la Commune, Flourens :
a La République vient de perdre un de ses plus intrépides défenseurs, la Révolution un de ses plus fermes soutiens.
HENRY xMARET 87
<( Notre ami Gustave Flourens est mort.
« Il est mort victime des hommes qu'il avait épargnés au 31 octobre ; les coups de sabre d'un gendarme Font étendu sur la terre, comme, au 9 Thermidor, le coup de pistolet d*un gendarme fracassa le crâne de Robespierre.
« Flourens n'est pas seulement un héros ; c'est un martyr.
« Ce furent aussi les gendarmes du temps qui lièrent le Christ sur la croix. »
Les souvenirs de la Révolution, au moment où on en faisait une si misérable parodie, semblaient le hanter, car, le lendemain du jour où il avait comparé Flourens à Robespierre, décrivait dans un article intitulé : Souviens-toi de Thermidor :
<c La réaction thermidorienne fut un règne d'assassins. La terreur blanche frappa dans l'ombre, bassement, hypocritement. Ce fut épouvantable et lent. On Décompte plus le nombre des victimes.
« Peuple de Paris, veille sur tes remparts, et, si tu crois devoir faire la paix, ne pose pas sans condition ta main loyale dans des mains sanglantes. Exige avant toutes choses qu'on te laisse tes armes, et que nul ne puisse être poursuivi pour un acte contraire à la journée de conciliation.
« Peuple de Paris, souviens-toi de Thermidor ! *»
Un mois après, Paris tombait aux mains de l'armée de Versailles, qui allait en faire un vaste cimetière, et Henry Maret se réfugiait en Belgique chez un de ses amis très connu pour ses opinions bonapartistes. Pendant
quelques semaines, comme une bête traquée qui a pu échapper au chasseur, il respira; mais bientôt, prévenu qu'on était sur ses traces, il se hdta de fuir et trouva un nouvel asile dans la maison d'un brave homme qui était fabricant de sellerie rue du Faubourg- Poissonnière.
Il n'y resta pas longtemps. Dénoncé comme bien d'autres (1); arrêté, il fut conduit à la Conciergerie. Dans le cachot où on l'enferma il trouva placardé contre le mur un de ses articles : « le Siège de Venise >, que le Journal officiel avait publié et que la fédération de la garde nationale avait fait afficher dans tout Paris. De la Conciergerie, il fut transféré à l'Orangerie de Versailles.
Les privations, les fatigues, cette vie d'angoisse qu'il menait depuis quelques mois, après les douloureuses émotions de la guerre, avaient profondément altéré la santé d'Henry Maret. On l'autorisa, par faveur spéciale, à subir sa prévention dans l'ambulance qui avait été installée dansle couvent de la Sainte-Enfance.
Le 21 septembre 1871, il comparut, avec son ancien rédacteur en chef du Mot (Tordre^ Rochefort, devant le conseil de guerre, et il fut condamné à cinq ans de réclusion. C'était beaucoup pour une vingtaine d'articles d'une exaltation très modérée, si on peut réunir ces deux termes, et qui avaient au moins le mérite
(1) Dans son livre aussi sérieusement documenté que dramatique, la Semaine de Mai^ Camille Pelletan évalue à 379,828, du 22 mai au 13 juin, le chiffre des dénonciations, chiffre qui, soit dit en passant, peut donner une haute idée de Fâme humaine en général et de l'âme parisienne en particulier.
d*être écrits en bon français. Les tribunaux militaires ont toujours eu la main lourde. Heureusement la peine, jugée trop sévère, ne tarda pas à être commuée en quatre mois de détention.
Henry Maret sortit de prison le 21 janvier 1872.
Un journal qui n'a pas eu une destinée très prospère, la Constitution^ le recueillit. A cause de la peine de cinq ans d'interdiction des droits civils et politiques qui avait été prononcée contre lui, les articles qu'il y donna sont signés Henri Tram.
n écrivit au Corsaire^ à Y Avenir national, que dirigeait Portalis ; mais la politique à double face que soutenaient ces journaux l'obligea à donner sa démission.
Après un essai de roman populaire qui ne réussit pas, — les Parents criminels, commencés avec Guillemot, et qui restèrent inachevés, — Henry Maret passa^ aux Droits de V Hommes dont les principaux rédacteurs étaient Rochefort, Sigismond Lacroix et Yves Guyot, puis à la Lanterne, où un article très agressif lui valut un repos de deux mois à Sainte-Pélagie.
Rédacteur en chef du Mot d'ordre, pour la seconde fois, il quitta ce journal pour devenir, le l^*" octobre 1880, rédacteur en chef, de la Vérité et, le 1^' octobre 1881, rédacteur en chef du Radical. Le 21 août, il avait été élu député de la 2*^ circonscription du dix-septième arrondissement.
C'est à partir de cette époque que, pourvu d'un bon journal où il avait ses coudées franches, Henry Maret sembla prendre à tdche d'habituer le public populaire, qui est le plus sot de tous les publics parce qu'il est le
plus ignorant, à la polémique incisive sans grossièreté et sans violences, à la causerie aimable et légère, au sourire de Tesprit. Il fît entrer la littérature, qui en avait été si souvent exclue, dans l'article politique. Ses adversaires ne purent s'empêcher de le lire avec un très vif plaisir et, supérieur dans un genre inférieur, il réussit ù plaire également aux délicats... et aux autres. Ce qui prouve que, même pour un journaliste, la déclamation, la vulgarité, la mauvaise foi, l'art d'assaisonner les scandales et de distribuer les injures, ne sont pas toujours indispensables, et que rien n'est impossible au talent.
Le père du vaillant directeur de YAulorité, Bernard- Adolphe Granier de Cassagnac, avait été chargé, en 1840, par le gouvernement, d'une mission aux Antilles. A peine arrivé à la Guadeloupe, il se rangea parmi les partisans de Tesclavage et gagna ainsi les sympathies des créoles, qui hésitaient — et je crois bien qu'ils avaient raison — à considérer les nègres comme leurs égaux.
Il y avait alors à la Pointe-à-Pitre un ancien officier supérieur de TEmpire, M. de Beauvallon, issu d'une famille de réfugiés protestants de la Rochelle qui s'étaient plus tard convertis. Cet homme avait au plus haut degré les préjugés de race. Après avoir commencé par épouser ses opinions, Granier de Cassagnac finit par épouser sa fille.
Le jour du mariage était fixé, lorsqu'on reçut à la Guadeloupe un numéro du Charivari^ dans lequel on annonçait que le délégué du gouvernement aux Antilles se disposait à épouser une mulâtresse. M. de Beauvallon prit à peine le temps de faire sa malle. Il monta
sur un bateau à voiles, resta trois mois en mer, essuya sans sourciller deux ou trois tempêtes, et, aussitôt ' arrivé à Paris, prit une voiture et se précipita dans les bureaux du Charivari pour demander une réparation par les armes. Il se serait battu avec tous les rédacteurs, Fun après Tautre, si on ne s'était décidé, sans hésitation, à reconnaître et à affirmer dans le journal que sa fille n'était pas une mulâtresse.
Après avoir ainsi obtenu satisfaction, M. de Beauval- Ion se hâta de quitter Paris, remonta sur un bateau à voiles, passa en mer trois autres mois et débarqua à la Pointe-à-Pitreoù son futur gendre et sa fille étaient ; venus Tattendre. — « Rien ne s'oppose plus â votre ' mariage, leur dit-il en les pressant sur son cœur. Le Charivari a retiré le mot. L'honneur est sauf. »
Paul de Cassagnac a de qui tenir. Comme député aussi bien que comme journaliste, son père devait se ■ signaler par un esprit àl'emporte-pièce, qui n'épargnait personne, pas plus ses amis que ses adversaires. On Taccusait d'avoir un fort mauvais caractère, et il semblait avoir à cœur de ne rien négliger pour justifier cette réputation. Ses boutades manquaient parfois d'atticisme ; mais elles étaient presque toujours très amusantes.
C'est lui qui, interrompant un jour je ne sais plus quel député très désagréable et très gros, lui cria :
— Vous êtes un porc-épic.
— Retirez le mot, dit le président.
— Je retire épie.
En 1851, Paul de Cassagnac commença au lycée
PAUL DE GASSAGNAG 93
onaparte ses études, continuées dans divers collèges j lycées en province, à Foix, à Tulle, à Perpignan, )us la direction de son oncle, Tabbé de Cassagnac, rêtre-universitaire, fort instruit, qui a publié plusieurs ivragesde linguistique qui ne sont pas sans valeur. 11 fît sa première année de droit à Toulouse et les îux autres à Paris. Son père le destinait à la magisature. 11 préféra le journalisme.
Granier de Cassagnac s'efforça par tous les moyens •ssibles de contrarier cette vocation qui lui paraissait nne de dangers. 11 alla trouver le directeur du A^am une, Théophile Silvestre, et lui dit :
— Je sais que mon fils vous a apporté ou se dispose irous apporter un article. Je vous demande comme 1 service personnel de ne rien insérer de ce qu'il us remettra. Il tient absolument à être journaliste, et )i je ne veux pas qu'il le soit.
Paul de Cassagnac n'en entra pas moins au Nain une, quelque temps après, lorsqu'Aurélien SchoU en t pris la direction. 11 écrivit en 1864 dans ce jour- 1 une lettre dans laquelle, à propos des Pommes du tisin, il accusait Victorien Sardou de plagiat. Déjà, en 1862, il avait fondé, avec Gaston de Saintléry et Paul de Saulnières, une revue, Y Indépendance risienne (premier numéro 1®' mai), qui vécut peu ; Tannée suivante, son père l'avait pris à la Nation^ Qt il était devenu rédacteur en chef, pour y faire des icles de bibliographie. Quoique cette rubrique paile et douce n'ait rien de particulièrement humiliant, ugea utile d'adopter le pseudonyme de Paul Walter,
qui lui permetlait sans doute de passer pour un parent éloigné de Walter Scott.
Ce fut ce même pseudonyme dont il usa dans im journal plus jeune et plus vivant que la JVation et où il entra dans des conditions vraiment curieuses.
Un de ses articles, dans lequel le polémiste perçait sous le bibliographe, avait été attaqué assez rudement par le Diorjène. lise présenta dans la salle peu luxueuse où causaient, sans songer à mal, autour d'une table couverte de tout ce qu'il faut pour écrire — des blagues à tabac, des pipes, des bocks, etc. — - quelques rédacteurs du journal, Jules Claretie, Victor Koning. Charles Bataille et deux ou trois autres.
Il salua avec beaucoup de courtoisie, et très calme :
— Messieurs, dit-il, quel est celui de vous avec qui je dois me battre ?
La chose était dite avec tant de bonne grâce que les journalistes provoqués se mirent à rire ; et comme il y a dans le courage et la franchise une séduction, Paul de Cassagnac fut immédiatement sympathique à ces jeunes gens qui débutaient, qui étaient encore capables de camaraderie littéraire.
Jules Claretie appela le garçon de bureau du journal et lui montra les bocks vides, puis, pendant que le modeste serviteur se dirigeait vers la brasserie la plus voisine :
— Monsieur de Cassagnac, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir. Avant de nous couper la gorge, voulez-vous que nous causions un peu ?
Le garçon de bureau revenait avec les bouteilles de
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bière demandées. On causa, on but. A défaut de balles, des cigares furent échangés. Paul de Cassagnac exposa ses griefs avec beaucoup de bonne humeur et de verve. On reconnut qu'il avait parfaitement raison de se plaindre. On lui donna toutes les satisfactions qu'il désirait et, de bock en bock, il fut nommé à l'unanimité rédacteur du Diogme.
En 1864, une polémique qu'il dirigea dans ce journal contre Aurélien SchoU, à propos du marquis de lïallay- Coetquen, lui procura son premier duel. Après une inutile promenade en Belgique, où ils ne parvinrent pas à échapper à la surveillance de la police, les deux journalistes se battirent à Epernay, sur la grande route^ à midi. SchoU, dont un des témoins était Rochefort, reçut un coup d'épée dans le côté.
Le Diogène mourut. Il ne lui restait plus que deux abonnés et on n'était pas sûr de les conserver. Granier de Cassagnac obligea son fils à entrer au ministère de rintérieur, où le gouvernement lui garantissait un traitement de 125 francs par mois ; mais, pour ménager la transition, le journaliste, désormais sans journal, fut autorisé à se réfugier pendant quelques mois dans l'île de Bougival.
L'île de Bougival ne ressemble guère à Tîle de la Tortue ; mais Paul de Cassagnac y mena, avec ses amis Bauer, Lefèvre et LanziroUe, une existence mouvementée, qui se rapprochait sensiblement de celle des boucaniers. On canotait, on péchait, on tendait des pièges, on couchait dans des huttes, on se levait à l'aube pour chasser tin gibier quelquefois imaginaire.
On n'avait pas à lutter contre les Espagnols; mais il fallait éviter le garde champêtre.
Lorsque Granier de Cassagnac reprit, en 1866, la direction du PaySy son fils, bureaucrate malgré lui, put devenir chroniqueur tout en restant employé. Il entreprit une campagne très violente contre Adolphe Guéroult, rédacteur enchef de TOpimon nationale^ qu'il accusa tout simplement d'être le complice de Bismark dans les affaires d'Allemagne. Condamné h quatre mois de prison, il fut gracié par l'empereur^ mais renvoyé du ministère. C'était pour lui double bénéfice.
Quelque temps après, le i^r janvier 1867, pour défendre la mémoire de Jeanne d'Arc, qui n'avait peut-être pas besoin d'être défendue, il se battait avec Rochefort.
Ce duel est absolument épique et mérite d'être raconté en détail.
Les adversaires et leurs témoins arrivent à Mouscron, première station belge. Là ils s'arrêtent afin de louer une charrette pleine de paille « pour ramener le cadavre ». Il avait été stipulé sans doute qu'il n'y en aurait qu'un. On rebrousse ensuite chemin vers Tourcoing, et juste en deçà de la frontière on fait une halte. C'est là qu'on va se battre.
Tout à coup surgissent, comme des diables d'une boîte, des gendarmes belges. Ils n'ont pas l'air bien méchant, savez-vous, mais ils sont prêts à exécuter résolument une consigne qui les ennuie. Ils feignent de ne pas comprendre, tant leur humeur est pacifique, pourquoi ces « individus »; habillés de noir et très graves, sont venus là. C'est pour avoir tiré sur des