‹ Avant la gloire: leurs débuts. 1e sérieChapitre 9 sur 15 · LUCIEN DESCAVES · texte numérisé non relu

LUCIEN DESCAVES

Au milieu des fabricants de livres, préoccupés de plaire à tout prix au public, dans la tourbe des commerçants, parfois notables, qui vendent de la prose, en gros et en détail, Lucien Descaves s*est fait une place à part, une très belle place,que personne ne lui conteste, par sa sincérité et la hauteur de son idéal.

Comme ces maîtres hollandais qui s'attardaient à un tableau, à un chef-d'œuvre minutieusement peint, comme son père, l'habile graveur, le probe ouvrier des fines et patientes besognes, il a uni, depuis son premier livre, les deux qualités qui nuisent sans doute à la grosse production — dont tant d'autres se contentent — mais qui font les œuvres durables : l'amour, on pourrait presque dire lamanie de Fart et la conscience.

En même temps un profond sentiment de pitié pour les malheureux,pour les vaincus de la vie, remplit tous ses romans, leur donne une âme de tendresse et de révolte. Et c'est en cela surtout, que son œuvre est belle et attachante. A celui qui Tétudie, critique de profession ou occasionnel, elle donne ce plaisir si vif et si rare

de ne pas séparer de Padmiration pour Técrivain, la sympathie et l'estime pour Thomme, pour rhonnête homme.

Lucien Descaves est né à Paris, le 18 mars 1861, rue Mouton-Duvernet, dans ce quartier deMontrouge qu'il ne devait jamais quitter.

Après avoir fait ses études au lycée de Vanves, il entra comme employé dans les bureaux du Crédit Lyonnais; mais cette place ne plaisait guère à un jeune homme très peu administratif et qui devait être plus tard, contrairement à la plupart de ses confrères, un financier assez médiocre.

Déjà, à ses moments perdus, il faisait des vers, des vers qui n'étaient pas bons. C'est toujours par ceux-là qu'on commence. Au lieu de le détourner de la littérature, son père, avec cette confiance de certaines âmes très vaillantes, Ty encourageait.

D'ailleurs le débutant n'avait pour se lancer dans cette carrière si périlleuse ni un guide ni un patron, et il n'était pas assez riche pour acheter une situation littéraire toute faite, aussi sûre qu'une charge de notaire. Une pouvait compter que sur son talentet son énergie.

Dans cette ville de Bruxelles dont Paris, à en croire nos bons voisins, n'est qu'un faubourg mal habité, il existait en ce temps-là un éditeur auquel on ne me paraît pas avoir suffisamment rendu justice, Kistemaeckers.

Kistemaeckers était un homme fort intelligent, que distinguait, dans une profession où il y a, comme dans les autres, pas mal de non-valeurs, un goût très sûr et

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un remarquable flair littéraire. Grâce à lui, beaucoup d'écrivains dont la plupart avaient du talent et dont quelques-uns en ont encore, réussirent à publier leurs œuvres qui risquaient de rester à Tétat de manuscrits « iacasables ». Il ne se bornait pas à éditer ses auteurs. Il n'assistait pas, indifférent, au départ d'un livre qui va échouer misérablement, si on ne raccompagne pas un peu, au fond de la bibliothèque d'un critique littéraire ou dans la boîte d'un bouquiniste.

Habile autant qu'infatigable, ne reculant devant aucune démarche et môme aucune corvée, cet éditeur modèle escortait dans les journaux, dans les revues, chez les bibliographes en renom, le pauvre bouquin dont il s'était constitué le père adoptif. Et quand il avait attrapé pour son nourrisson ici un écho,là un article, il rentrait chez lui, tout joyeux, avec la satisfaction du devoir accompli.

Ce fut chez Kistemaeckers, sans doute après s'être adressé à des éditeurs nationaux, que Descaves expédia, à tout hasard, un ballot composé de poésies, vaguement imitées de la Chanson des Gueux de Richepin, et de nouvelles.

Il reçut, quelques jours plus tard, une lettre conçue à peu près dans ces termes :

1 Vos vers ne m'intéressent pas du tout, et d'ailleurs je ne publie pas de vers ; mais vos nouvelles me plaisent et je suis tout disposé à les éditer ».

Je disais tout à l'heure que Kistemaeckers avait beaucoup de flair. Il le prouvait une fois de plus en plaçant la prose de Descaves bien au-dessus de sa poésie.

En acceptant de publier le premier livre d'un jeune écrivain inconnu, dont le père était graveur, Tédileur belge avait demandé, pour aider à la vente, qu*on lui fournît trois gravuressans qu'il eût besoin de les payer. Voilà pourquoi le Calvaire d'Béloïse Pajadou^ — parut en octobre 1882 — avec trois eaux-fortes de Courtry Le Rat et Millius.

Parmi les cinq nouvelles dont se composait ce volume, il y en avait une, «Une Banale Histoire », qui laissait voir, à travers des maladresses d'exécution et de style, un talent très original, qui sortait du déjà vu. L'auteur s'y révélait « styliste consciencieux, observateur sagace, réaliste véhément et sûr », et celui qui lui acccorde ces éloges, précieux sous sa plume, c'est un juge peu indulgent d'ordinaire, Huysmans.

Malgré les démarches de l'éditeur et la. valeur de l'ouvrage, la critique, qui déjà n'aimait guère les noms nouveaux, préféra, sauf quelques excepti«ns, s'abstenir. Paul Bonnetain publia, le 15 octobre, dans le Beaumarchais^ quelques lignes très élogieuses que je reproduis, ^ parce qu'elles sontle premier jugement qu'on ait porté sur Descaves écrivain :

« Un livre. Un beau livre. Une révélation. Cela s'appelle le Calvaire d' Hé loïse PajadoUy et c'est signé Lucien Descaves. Lucien Descaves ? un inconnu, un jeune. J'ai vainement interrogé les Vapereau de la petite presse, les encyclopédistes de la bohème, ceux qui, à l'heure de l'absinthe, dans les cafés littéraires, cassent gravement du sucre s jr leurs contemporains, déshabillant les gloires mortes et habillant les gloires à venir,

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analysant les livres de demain : pas un de ces curieux qui savent tout n'a pu me dire qui était et d*où venait M. Lucien Descaves.

« Et c'est tant mieux ! Il est crâne d'apparaître ainsi en plein soleil, sans autre parrainage que celui de son talent et de faire son trou, sans tapage, sans coup de pistolet de la réclame, simplement. »

Le Calvaire (THéloïse Pajadou se vendit très peu, et il en fut de même du second livre de l'auteur, Une vieille Rate, publiée en novembre, et dont Descaves devait tirer plus tard— avec Paul Bonnetain comme collaborateur — sa pièce, la Pe/o/e, jouée au Théâtre Libre, qui avait alors émigré de Montmartre à Montparnasse.

Au moment où paraissait Une vieille Rate, Descaves venait de renoncer au bénéfice du volontariat pour exonérer son frère cadet, et il parlait pour faire, au 167« de ligne, ses quatre ans de service militaire.

Au régiment — et je donne ce détail parce que je le trouve et qu'on le trouvera sans doute très significatif — il fut un soldat très docile, puni sept fois seulement, ce qui peut être considéré comme un minimum. Voici ce que dit à ce Sujet la curieuse brochure Sous-O/fs en cour d^assises :

« 11 avait obtenu la permission d'aller à Paris pour assister à l'enterrement de sa mère. L'enterrement fut reculé d'un jour. Descaves, resté à Paris vingt-quatre heures de plus sans permission, fut puni de quatre jours de salle de police.

Vingt jours de consigne pour les motifs suivants :

Quatre jours pour avoir fumé pendant la théorie qu'il était chargé de surveiller ;

Quatre jours pour insuffisance à la théorie pratique ;

Quatre jours pour négligence dans l'entretien de ses effets ;

Quatre jours pour n'avoir pas pris son sac à Texereice, sous prétexte qu'il avait besoin de réparation, ce qui était faux ;

Quatre jours pour n'avoir pas conservé une attitude militaire lorsqu'un officier lui adressait la parole. »

Ce n'est guère pour un homme qui devait « déshonorer» Tarmée.

Il ne suffit pas de surmonter d'un képi un romancier, un vrai romancier, pour le transformer en machine inconsciente et passive. Descaves avait apporté à la caserne — comme ill'aurait fait, juge au tribunal, professeur dansTenseignement — sesqualitésd'observation aiguë, pessimiste (je veux dire exacte), sa haine des abus et sa pitié pour les faibles. En môme temps qu'il écrivait — et jamais satisfait de son œuvre, recopiait troisfois^— ce livre si émouvant et si amer, la Teigne^ il recueillait, au jour le jour, avec une exactitude implacable, les traits de mœurs, les détails expressifs, qui allaient former les éléments de ce terrible réquisitoire,

Ces matériaux, soigneusement accumulés, il les utilisait d'abord dans un livre, un recueil de nouvelles, les ifwéreu du Saôre, qu'on peut considérer comme la

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préface de Sous-Off's^ei qui, publié en i887,eut une vente 1res médiocre.

• Au sortir du régiment, Descaves, malgré son talent, peut-être à cause de son talent qu'on jugeait un peu trop amer, se trouvait dans une situation assez précaire. La recommandation d'Alphonse Daudet l'avait fait entrer au Petit Moniteur^ dont Ernest Daudet élait directeur et où il écrivait, sous le pseudonyme de « Robinson », deux chroniques par semaine. Les cent cinquante francs par mois que rapportait cetle collaboration formaient presque Tunique ressource du jeune ménage, abrité dans une petite maison de Montrouge, et dans lequel la femme, conûante,vailIante et dévouée, servait de secrétaire au mari.

Bien avant que le public se décide à adopter un écrivain, la critique — quelquefois — le désigne. Descaves, pauvre et encore ignoré, était de ceux que les lettrés et les délicats tenaient en particulière estime. 11 avait déjà des ennemis, et sa candidature à la Société des Gens de lettres, patronnée par Alphonse et Ernest Daudet, avait été repoussée, à cause des Misères du Sabre: ce qui souleva d'assez violentes polémiques.

Quoiqu'il se rattachât plutôt à Huysmanset qu'en réalité il fût lui-même, on Tavait classé comme disciple de Zola. Il crut devoir s'émanciper, en 1887, et fît partie des Cinq qui signèrent la sensationnelle et si inutile protestation contre l'auteur de r Assommoir.

PaulBonnelain, qui eut la première idée de cette protestation, écrivait alors au G'xl Blas^ où Zola publiait en feuilleton la Terre, On sait que dans ce roman.

médiocrement bucolique, les paysans mis en scène ne ressemblent en rien aux bergers musqués de M°ie Deshoulières ou aux campagnards poétiques et philoso^ pliiques de George Sand. Ils commettent toutes sortes d'incongruités et se laissent aller à leurs passions avec un cynisme que l'auteur de VAstrée^ s'il vivait encore, trouverait choquant et déplorable.

Bonnetain, dont les livres cependant ne pouvaient guère être comparés à ceux de Berquin, sindigna ou affecta de sMndigner.il proposa à Francis Magnardpour le Figaro un article dans lequel, représentant de la morale outragée, il flétrissait, avec des phrases vengeresses, ce roman trop ordurier ; mais, à cause du (rilBlasoix il écrivait et où paraissait le feuilleton, il demandait à ne pas signer de son nom l'article, et Magnard ne voulait pas d'un pseudonyme.

On fut ainsi amené à Tidée d'une déclaration collective. PaulMargueritte envoya son adhésion par lettre, et après un dîner chez Bonnetain — le dîner des conjurés — où assistèrent Descaves, Rosny et Gustave Guiches4 le manifeste, rédigé par Rosny, fut signé, Cette date restera comme une des plus importantes de notre histoire.

La protestation, que ces cinq signatures rendaient formidable, avait été envoyée, pour plus de sûreté, au domicile particulier de Francis Magnard ; mais le commissionnaire s'était trompé de boulevard et à onze heures, au moment où, très ému, Bonnetain arrivait au bigaro^ on n'avait rien reçu. Ainsi, par la négligence d'un simple commissionnaire, la déclaration des cinq, attendue et même réclamée par l'opinion publique,

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