‹ Avant la gloire: leurs débuts. 1e sérieChapitre 3 sur 15 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

De tous les romans qu'a écrite Richepin, aucun n'est aussi dramatique et aussi intéressant que sa vie.

Né en Algérie, à Médéah,le 14 février 1849, fils d'un médecin militaire, il fut baptisé par un ancien zouave devenu prêtre. Ce jour-là, sans doute, un peu de poudre traînait dans le bénitier.

Quinze ou vingt ans plus lard, il devait faire tous les efforts possibles pour persuader à ses futurs biographes et pour se persuader à lui-môme qu'il descendait de quelque bohémien, de quelque chef de tribu errante, illustre sans doute, mais dont le nom n'a pas survécu. II invoquait comme preuves — et elles parurent généralement insuffisantes, — Tétrangeté, un peu artificielle, de son visage vaguement méphistophélique et son goût excessif, au moins en apparence, pour la vie nomade.

Pendant la guerre de Crimée, Richepin vint habiter Belleville avec sa mère. La paix signée, il suivit son père dans toutes ses garnisons et s'y fil bientôt connaître par son talent exceptionnel à jouer du tambour — et même de la grosse caisse.

De retour à Paris, il termina ses études au lycée Charlemagne et au lycée Napoléon. Sa famille aurait voulu faire de lui un médecin^ mais il préféra se préparer à TEcole Normale.Ses professeurs le lui avaient vivement conseillé. Il était, mais avec une originalité d'esprit difficile à concilier avecles succès universitaires; Técolier modèle, la bête à concours, qui prouve la supériorité d'une méthode et l'excellence d'un établissement. Il avait déjà un goût très vif pour la rhétorique. Comme tout le monde Tavait prévu, il passa un très brillant examen, en 18G8.

Pour un jeune homme de dix-neuf ans, ardent et ambitieux, qui avait on, ce qui revient au même, croyait avoir du sang de Touranien dans les veines, aucun métier ne pouvait paraître plus déplaisant et plus insipide que celui de professeur. La monotonie et TefTacement de cette carrière de tout repos réservée,semblet-il, à des natures paisibles et résignées, alarmèrent son besoin d'activité et de bruit. Il recula avec effroi devant la triste perspective d'une vie humble, discrète et médiocre.

Démissionnaire pour incompatibilité d'humeur, le Normalien émancipé connut bientôt toutes les amertumes d'une situation qui n'avait rien de brillant ni de sûr.Journaliste intermitlent,il casait de temps en temps des articles bien écrits mais mal payés — mieux eût valu le contraire — dans des journaux ou des revues quepersonne ne lisait. Il donnait, à des prix infimes, sa misère étant trop visible pour qu'on n'essayât pasde l'exploiter, des leçons de français, de grec, de latin et même de ma-

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thématiques. Quand les élèves manquaient, illui-arràa parfois — mais ceci n*est peut-être qu'une légende — de s'engager comme lutteur dans des baraques foraines. C'est ainsi, dit-on, qu'il fit partie d'une troupe de bohémiens qui allaient, sur leur roulotte, de village en village. La sœur du chef, matrone ardente mais un peu mûre, devint éprise, malgré les préjugés de sa race, du jeune étranger et lui offrit bravement sa main. Il se hâta de fuir, dans la crainte du coup de couteau qui suit inévitablement, chez ces peuplades naïves, un refus trop catégorique ou une résistance, trop prolongée.

^ En 1869, Richepin était secrétaire de rédaction d'une feuille d'avant-garde qui avait ses bureaux place de laSorbonne et qui défendait, avec moins d'éclat qu'elle n'aurait voulu, Técole naturaliste. Il retrouvait au café Voltaire quelques jeunes écrivains qui étaient tout à fait acquis aux idées nouvelles : Paul Arène, Mérat, Valade, Emile Blémont, Pierre Elzear, Lafagette, Rollinat. Ce groupe, dont l'influence fut assez sérieuse, servait de trait d'union entre les Réalistes et les Parnassiens.

Au moment où éclata la guerre de 1870, Richepin était rédacteur en chef de V£st, journal de la Franche- Comté. Il s'engagea dans les francs-tireurs de Bourbaki et se battit vaillamment.

Après la paix,recommença la vie de misère,de misère un peu bruyante. Un groupe s'était formé qui se rattachait à Villon beaucoup plus qu'à Murger et représentait la bohème truculente. Ceux qui en faisaient

partie — Raoul Ponchon, Maurice Bouchor, le mulâtre Fenimore Fougère, le peintre Dupont, Juvigny — cassaient les réverbères, embrassaient les servantes, qui protestaient mollement, s'attardaient aux longues beuveries et se grisaient d'ailleurs de rhétorique beaucoup plus que de bière ou devin. Ils auraient bien' voulu, comme leur maître Villon, rosser le guet^ mais c'est un divertissement qui depuis un siècle coûte trop cher en France.

Un cénacle, même exubérant,ne suffisait pas à l'activité déjà fébrile de Richepin. Il avait été accueilli avec empressement par un groupe de Bretons, buveurs infatigables, et par une société de Haïtiens qui le considéraient, à cause de son teint bronzé et de ses cheveux crépus, comme un Haïtien honoraire.

Dans ces milieux disparates, si différents d'esprit et de langage, se formait, s'enrichissait sans trêve un des plus curieux talents verbaux de notre temps.Richepin lisait beaucoup et des livres de tout genre. Il étudiait la langue classique dans les chefs-d'œuvre du dix-septième siècle et celle du moyen âge dans les poèmes de Rutebeuf, de Villon ou de Marot. Il connaissaitl'argot — celui des quartierspopulaires et celui des grandes routes — presque aussi bien que le latin. Il accumulait ainsi cet énorme répertoire de mots qui devait tant servir à sa réputation.

En attendant d'utiliser cette richesse patiemment acquise, sans cesse augmentée, il se bornait, faute de mieux, à collaborer au Mot d'OrdrCy au Corsaire^ vaillantsjournaux dont le plus grand défaut était de n'avoir

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