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pas d'argent. Il publiait dans la Vérité les c Etapes d'un Réfractaire», réunies en volume en 1872, etc[ai forment Tétude la plus intéressante qu'on ait consacrée à l'admirable écrivain qui fut Jules Vallès.
La même année, dans ce petit théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne, aujourd'hui disparu, et qui rappelle de curieux souvenirs littéraires, il faisait représenter VEtoile^ pièce écrite en collaboration avec André Gill et dans laquelle jouèrent les deux auteurs, devant un public un peu étonné, mais très sympathique.
De 1872 à 1876, le jeune écrivain, condamné à d'ingrates et stériles besognes, obligé de se dépenser eu menue monnaie, ne donna aucune œuvre digne de lui. Heureusement, l'originalité de son attitude l'avait rendu presque célèbre dans le monde des lettres. Ce n'est pas impunément, à Paris, qu'on afifecte de se distinguer du vulgaire par une excentricité d'esprit ou de costume plus ou moins préméditée. L'auteur de V Etoile ne l'ignorait pas. Parmi les « Etapes d'un réfractaire» il considérait sans doute celle-là comme indispensable au succès.
Connaître son temps, c'est encore le plus sûr moyen qu'on ait trouvé de ne pas en être dupe. Aux époques héroïques de la littérature, que nous admirons d'autant plus que nous les connaissons moins, ilpouvait sufiire^ pour réussir, d'avoir du talent. Et, sans remonter trop loin, je ne me ligure pas Stendhal ou Mérimée déguisés en Italiens de la Renaissance pour aider à la vente de leurs livres. Ils s'habillaient comme tout le monde et ne tenaient pas à être trop remarqués. Il y avait alors upe
critique littéraire, confiée à des lettrés, et qui signalait les œuvres remarquables. Le métier d'écrivain, qui rap- ''portait peu, n'était pratiqué que par une élite.
Après la guerre, le nombre des littérateurs augmenta dans d'énormes proportions. A défaut de talent très personnel, presque tous les débutants apportaient dans une carrière dont ils pressentaient les difficultés, un désir féroce d'arriver, d'arriver par tous les moyens, à tout prix, et une merveilleuse aptitude à tirer parti des moindres productions de leur plume. Les mœurs de rancienne Bohême, celle deMurger, avec le nonchaloir et le désintéressement qu'elles supposaient, disparaissaient à peu près complètement pour faire place à des pratiques d'habile commerçant qui apprécie les avantages de Targent et sait comment on en gagne. La littérature désormais, — Balzac avait pressenti et annoncé cette évolution, — s'appuya sur cette force énorme: la publicité, la publicité constante et ininterrompue. On commença à lancer des écrivains comme dés produits pharmaceutiques.
Il est évident qu'avec ces mœurs nouvelles le débutant qui se contentait de perfectionner sans cesse son talent, accumulait les œuvres remarquables, et ne comptait que sur son mérite, même exceptionel,pour vaincre TindifFérence du public, se vouait inévitablement à une obscurité honorable mais douloureuse.
Richepin le comprit très vite. On ne saurait lui faire un reproche de s'être douté du relief que donnaient à un jeune écrivain, très désireux de ne pas être ignoré, un grand chapeau de feutre gris, un chapeau de tyrolien
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égayé par deux pompons rouges, un veston de velours et un pantalon de hussard hongrois.
— Quel est ce grand chapeau ? murmuraient les foules déjà conquises.
Et il se trouvait toujours quelqu'un pour répondre :
— C'est Jean Richepin, un jeune poète d'avenir. On dit beaucoup de bien des œuvres qu'il écrira.
Cette réputation, d'ailleurs si légitime, commença ainsi, par le choix heureux d'un chapeau imprévu et l'habile parti tiré de deux pompons rouges et d'un veston de velours.
En somme, l'habile écrivain, entraîné par son tempérament de lutteur, guidé par sa connaissance de l'universelle sottise, se bornait à employer, avec une exagération qui en doublait la valeur, des procédés ultra-modernes dont aucun de ses confrères ne contestait l'utilité.
Les autres, plus médiocres et plus timorés, tiraient des coups de pistolet dans la rue pour forcer les passants à se retourner. Il tira des coups de canon.
Le premier fut la Chanson des Gueux (1876).
Œuvre très remarquable évidemment, pleine d'une poésie ardente et vigoureuse, mais qui aurait passé, malgré ses audaces voulues, presque inaperçue si un journal n'en avait vertueusement dénoncé IHmmor alité. ^ Les scrupules du Charivari parurent excessifs, mais son intervention rendit un grand service à l'auteur.
Traduit devant les tribunaux, Richepinfut condamné à un mois de prison et cinq cents francs d'amende. Sainte-Pélagie luiouvrit ses porleshospitalières, et dans
un « cachot » qui n'avait rien d'effrayant, il écrivit les Morts bizarres. **
Ce qui dut surtout lui sembler bizarre, ce fut le médiocre effet de la condamnation sur la vente du livre.
Généralement, quand un ouvrage est signalé par la justice comme immoral, le nombre de ses lecteurs augmente dans d'énormes proportions qu'on peut pour ainsi dire déterminer d'avance. Chaque mois de prison, en thèse générale, représente une édition — m^isil s'agit presque uniquement dans ce calcul des ouvrages en prose : les poètes sont toujours sacrifiés.
Lorsque l'auteur de la Chanson des Gueux sortit de prison, les frais du procès, le payement de l'amende, l'avaient mis dans une grande gène. Beaucoup de journaux, affectant un rigorisme difficile à prévoir, se fermaient devant le « condamné ». La plupart de ses confrères se demandaient s'ils avaient intérêt à Taccabler ou à le défendre. Pour ne pas les obliger à se décider trop vite, il quitta Paris.
Un autre, peut-être, aurait été écrasé, définitivement vaincu par celte persistance de déveine, mais la vigueur physique, chez Richepin, venait en aide à la vigueur morale. Après avoir chanté les gueux, il n'hésita pas à le redevenir lui-même, et le rude métier de débardeur sur les quais de Bordeaux permit au poète d'attendre des jours meilleurs.
Il ne les attendit pas longtemps. Revenu à Paris, il put entrer au Gil Blas et y trouver une collaboration sérieuse. Ce n'était pas encore la gloire, mais c'était la vie assurée.
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Les Garasses^ en 1877, la Glu jouée à l'Ambigu le 27 janvier 1883, et danslaquelle se révéla une actrice, presque inconnue alors, Réjane, ne furent guère que des succès d'estime. Le public, le grand public, celui qui consacre et quelquefois fabrique de toutes pièces les réputations, restait rétif. Il fallait pour l'émouvoir un second coup de canon. Ce fut NanaSahib,
La première de ce drame avait eu lieu, sans grand éclat, le 20 décembre 1883, à la Porte-Saint-Martin, que dirigeaient Louis Derenbourg et Maurice Bernhardt. Sarah Bernhardt s'était occupée elle-même de la mise en scène, avec le peintre Clairin. Les vers étaient très beaux et les décors splendides, mais le public se réservait.
Le 26 décembre, vers neuf heures du soir, sur les boulevards, dans les cafés « littéraires », dans les salles de rédaction, le bruit se répand que l'auteur de Nana-Sahib ione le principal rôle dans sa pièce. Quelques minutes après, le théâtre était bondé.
Au début du spectacle, M. Talbot, grave comme un augure — à l'époque où ils ne se regardaient pas sans rire — avait fait cette annonce :
« Mesdames et Messieurs, M. Marais, sérieusement indisposé, s'est trouvé dans l'impossibilité de jouer Nana-Sahib ce soir. M. Jean Richepin, l'auteur de la pièce, veut bien essayer de le remplacer. »
Il le remplaça à merveille. On admira sa diction parfaite, Ténergie très dramatique de son geste et l'art incomparable avec lequel il sut exprimer les plus beaux passages, les couplets les plus décisifs. On s'étonna
surtout que cet acteur improvisé eût si rapidement appris son rôle.
Cette fois le coup de canon avait porté. Le 27 décembre, le lendemain de cette sensationnelle représentation, Richepin était célèbre.
Victorien Sardou est né le 5 novembre 1831, rue Beautreillis, dans une vieille maison qui existe encore, et que signale à l'attention du passant et à la curiosité de Tarchéologue une très ancienne voûte.
On sait — et le nom Tindique d'ailleurs suffisamment — que sa famille est originaire de Sardaigne. Elle s'installa en Provence au xv® ou au xvi® siècle. Sous le règne du grand roi, à l'époque où le gouvernement battait monnaie avec des titres nobiliaires, elle futpourvue d'armoiries bourgeoises, et comme elle les avait payées, à beaux écus sonnants, personne ne pouvait lui en contester la légitime propriété.
Le grand-père de Victorien Sardou était un ancien chirurgien des armées delà République et de l'Empire, qui avait pris part au siège de Toulon. Son père, fixé à Paris dans les^dernière années de la Restauration, y avait dirigé plusieurs institutions dont la dernière, fondée vers 1847, rue des Postes n© 2, ferma ses portes l'année suivante pour cauçe de révolution. C'est à cet homme fort remarquable, très porté aux minutieuses
études, sagace et patient annotateur de Rabelais^ que l'auteur de Thermidor et de Théodora do'ii en partie son goût pour la recherche du détail d'érudition et. pour la précision historique.
Ses études terminée» — elles ne furent ni mauvaises ni brillantes — Victorien Sardou, que le droit, avec la rigueur dogmatique de ses stériles formules, rebutait, se tourna vers la médecine. Il fit à Thôpital Necker son service d'apprenti chirurgien et disséqua des cadavres à Glamart. La dissection, n'était-ce pas déjà un acheminement vers le théâtre ?
C'est en 1849 que, renonçant à la médecine comme il avait renoncé au droit, il manifesta à son pèfe, qui essaya vainement de le mettre en garde contre lias déboires trop faciles à prévoir, son désir, sa résolution bien arrêtée de faire de la littérature.
Alors commença pour le futur châtelain de Marly et autres lieux, l'existence la plus dure peut-être que jamais écrivain ait connue. On peut la citer comme exemple de ce que valent contre une malechance qui semblait invincible la trempe du caractère et l'énergie de la volonté.
Les journaux et les revues fermés ; les éditeurs cantonnés dans la vieille littérature d'antiques romanciers, rebelles à tout ce qui étaitjeune et nouveau, et presque aussi incapables qu'aujourd'hui — et ce n'est pas peu dire assurément — de deviner le talent et de l'encourager ; les théâtres^ envahis, encombrés par dix ou quinze collaborateurs ou disciples de Scribe, d'une médiocrité souple, tenace et laborieuse, et qui gar-
daient, avec un soin jaloux, le monopole, péniblement acquis, de Tart dramatique. Ainsi se présentait la si- "tuation pour le débutant, plein de courage, qui allait se lancer dans la mêlée.
Comme principale ressource, Victorien Sardou avait quelques leçons, maigrement payées, données aux quatre coins de Paris ou môme dans la banlieue. Il enseignait le latin, qu'il savait 1res bien, et le grec, qu'il ne savait pas.
On n'achetait pas encore un « fonds de littérature » comme une pharmacie ou une charge de notaire. On pouvait être pauvre et réussir dans les lettres ; mais déjà la coupe élégante d'une redingote rehaussait la valeur d'un manuscrit présenté avec l'assurance que donne un vêtement soigné. Or, le précepteur-littérateur, pauvre comme un étudiant du xv® siècle — il devait prendre sa revanche — se présentait avec un paletot à pèlerine, un lord Raglan, comme on disait alors, qui servait en même temps de redingote et de pardessus. Ce lord Raglan était bientôt devenu légendaire. Il offrait une couleur indécise, une humble et triste couleur qui effrayait, en les déroutant, les tailleurs les plus experts et les plus habiles peintres. Avait-il été, à l'époque lointaine de ses débuts, noir, bleu, marron ou vert ? Personne n'aurait pu le dire, et son propriétaire lui-même ne s'en souvenait plus.
Par bonheur, un pantalon qui, sans être élégant, était pos5f6/e, sauvait un peu la situation — pantalon en partie double qui appartenait à un ami de Sardou^ un étudiant en médecine, Sémerie. L'étudiant et l'écri-
vain partageaient le même logis, une mansarde du quai Napoléon, no 2, dans laquelle on ne pouvait pas se tenir debout avec un chapeau. Ils partageaient également le même pantalon, le seul vêlement de leur garderobe qui fût à peu près présentable.
Quand le talent est modeste, timide ou pauvre, il trouve toujours sur sa route des industriels qui l'exploitent. Une librairie fort célèbre publiait, vers le milieu du siècle, une biographie nouvelle en un grand nombre de volumes. Sardou, qui ayaijt étudié d'une manière toute spéciale le xvi© siècle, la Renaissance, îa Réforme, eutTidée de proposer quelques articles sur la partie de notre histoire qu'il connaissait le mieux. On le chargea delà biographie du médecin Jérôme Cardan. Il y consacra un mois, un mois de recherches pénibles et minutieuses dans les bibliothèques. L'élude, faite d'après les documents contemporains, était fort remarquable — on s'en doute — et très étendue. Le libraire félicita vivemenll'auteur et lui donna, comme .témoignage de sa satisfaction, 30 francs et quelques centimes, un centime environ par ligne. C'est ainsi qu'on fait les bonnes maisons. Le biographe de Cardan calcula, avec une certaine amertume, que son travail sur Cardan lui avaitrapporté un peu moins de dix sous par jour, et il renonça désormais à écrire pour les éditeurs de dictionnaires.
A la même époque, vers 1852, il publiait, dans un journal d'art et de théâtre, Y Europe artiste, un article sur le Salon, le premier et le dernier qu'il ait jamais fait, malgré son goût très vif pour la peinture.
Tout à fait inconnu comme écrivain, Victorien Sardou était alors presque célèbre comme médium. Ce côté de sa vie mérite d'être étudié sérieusement, sans plaisanteries trop faciles. Personne n*est assuré d'avoir raison ou d'avoir tort. Dans le doute, il convient de traiter, avec des égards particuliers, les théories, justes ou fausses, qui ont été adoptées par des hommes de talent.
C'est en 1851 que le spiritisme, venu d'Amérique, pénétra en France avec le médium Home. Sardou s'occupait alors beaucoup de sciences naturelles et notamment 4'astronomie avec Goujon, secrétaire d'Arago, directeur de l'Observatoire. -De ses études, de ses recherches, une théorie s'était peu à peu dégagée, dans laquelle il voyait le principe essentiel de toutes les doctrines religieuses, la préexistence de Vâme au corps qu'elle anime. Comment, en efifet, ne pas croire à cette préexistence, si on admet que l'âme est immortelle ? Le spiritisme n'est-il pas une conséquence inévitable du spiritualisme ?
Une étude d'un des plus grands penseurs de notre siècle, Jean Raynaud, Ferre et Ciel^ acheva de convaincre celui que la flamme avait touché. Le surnaturel ou, si Ton veut, le naturel encore ignoré, l'envahit, le domina. Des phénomènes qui semblaient étranges et que plus tard on expliquera sans doute avec la plus absolue rigueur scientifique lui révélèrent qu'il était médium.
Chez une dame Japhet, médium elle aussi, il ren- . contra un professeur, M. Rivail, que le spiritisme intéressait plus qu'il ne le passionnait et qui devait en
devenir le grand pontife sous le nom presque illustre d'Allan Kardec ; mais les éléments principaux de ce dogme nouveau ou renouvelé, ce fut Victorien Sardou qui les détermina, qui les coordonna, en complétant, enéclaircissant d'après ses lectures, ce que le langage des esprits évoqués présentait d'inachevé ou d'incompréhensible.
Quelques années plus tard, sous l'impulsion d'un esprit qui prétendait être Bernard de Palissy et n'en fournil jamais la preuve — les hommes mentent, même aprèsleurmort — il faisaitchez Allan Kardec, rue Sainte- Anne, des dessins très compliqués, gravait sur des planches préparées à la cire, sans rien connaître d'un art qui exige une longue pratique, trois sujets d'une extravagante fantaisie: la maison de Mozart, les animaux chez Zoroastre, etc.
Dans la Revue Spirile (n° du mois d'août 1858) il publiait un « Voyage dans la planète Jupiter », qui est certainement son œuvre la moins connue.
« Si les habitants de Jupiter, écrivait-il dans cette étude, étaient logés comme nous, s'i's mangeaient, vivaient, dormaient et marchaient comme nous, il n'y aurait pas grand plaisir à y monter. C'est bien parce que leur planète diffère absolument de la nôtre, que nous aimons àla connaître, à larêver pour notre future demeure.
« Pour ma part, je n'aurai pas perdu mon temps, et je serai bien heureux que les esprits m'aientchoisi pour leur interprète, si leurs dessins et leurs inscriptions inspirent à un seul croyant le désir de monter plus vite
àJunius et le courage de tout faire pour y parvenir. »
A l'époque où Victorien Sardou faisait ainsi ses premiers essais de gravure et de voyages aériens, il avait réussi à forcer les portes de plusieurs théâtres parisiens.
Il avait débuté, en 1854, parla Taverne des Eiudmnlr, jouée le 1" avril à TOdéon.
L'histoire de cette comédie vaut d'être contée avec quelque détail. Elle montre à quels singuliers hasards^ heureux ou funestes, est soumise la carrière d'un écrivain. Ce premier chapitre de la vie littéraire de Sardou, on pourrait l'intituler : « Comment une pièce est reçue».
Au mois de septembre ou d'octobre de Tannée 1853, vers 4 h. i/2, le jeune auteur dramatique, déjà connu dans les directions théâtrales par plusieurs manuscrits repoussés avec empressement — c'est toujours par là qu'on débute — apportait à l'Odéon une pièce intitulée la Taverne et, suivant Tusage, il la déposait dans la loge du concierge.
Ce fonctionnaire, très important comme tous les concierges de théâtre, s'appelait Constant, et je rappelle son nom parce qu'il était d'un bon augure pour les auteurs qui s'obstinaient à faire du théâtre après d'innombrables échecs.
Sceptique et malicieux, le père Constant cachait sous son bonnet grec une profonde philosophie et il connaissait le néant des choses humaines.
Au jeune écrivain, un peu ému, qui tendait le large.
cahier recouvert de bleu, il se coatenta de montrer une énorme pile de manuscrits (1) :
— Voyez, dit-il, ce qu'on m'a remis aujourd'hui.
Et il ajouta, en homme qui n'ignore pas qu'un manuscrit ne re'intègre qu'à la dernière extrémité le tiroir d'où on l'a extrait :
— Tous les auteurs ont rapporté les pièces refusées par la précédente administration.
Ce jour-là, en effet, deux nouveaux directeurs, Alphonse Royer et Gustave Vaez, qui succédaient à Altaroche, s'installaient à TOdéon.
La laverne est soigneusement placée sur la pile de manuscrits. Quelques minutes après, Gustave Vaez descend de son cabinet directorial avec une jeune actrice engagée par lui pour jouer les ingénues et qui se nommait, je crois, Bérengère. Il avait des raisons toutes particulières de lui trouver du talent.
Constant l'arrête au passage et lui désignant du doigt le monceau de pièces :
— Voilà le bouquet que vous offrent ces messieurs pour fêter votre inslallation.
Vaez prend le premier manuscrit, l'examine un instant.
(1) Parmi ces pièces qui ne sont connues que par leurs titres, citons : une tragédie, Othon le Grand, composée à 18 ans;— une comédie envers, Les Amis imaginaires, qui peut-être fut utilisée plus tard pour iVos //i^»ne5 ; une tragédie. Reine Ulfra, que Ghotel, directeur du théâtre de Belleville, apporta à Rachel, et que celleci refusa de jouer, parce que, assura- t-elle, « elle ne jouait qu'en grecque » et la pièce était Scandinave — déjà ! — Fleur de Liane^ drame fait pour Marie Laurent, accepté par Desnoyers et dont la mort de ce directeur empêcha la représentation.
Pendant ce temps, Mue Bérengère s'empare du second manuscrit — celui de Sardou — s'exlasîe sur l'écriture, très nette, très soignée, et commence à lire. Elle s'aperçoit tout d'abord, par la liste des personnages, que les premiers rôles sont tenus par des étudiants. Elle en est ravie. Cette pièce providentielle lui offre l'occasion, impatiemment attendue, de jouer en travesli.
Vivement sollicité par l'aimable Bérengère, Vaez parcourt rapidement la Taverne. Il constate avec une agréable surprise que la scène se passe en Allemagne oîi lui-même il a fait ses études. Intéressé, il lit plus attentivement et trouveune plaisanterie — sur un étudiant qui abandonne sa maîlrese parce qu'elle habite un quartier trop humide — qui lui rappelle un souvenir personnel. Désormais la pièce était moralement reçue.
Elle le fut officiellement le lendemain, et Camille Doucet, avisé immédiatement par Vaez, s'empressa d'en informer Sardou.
Cependant le bruit se répand au Quartier Latin que la direction des Beaux-Ârts a commandé à un jeune écrivain, nommé Victorien Sardou, une pièce destinée à ridiculiser Tattitude anti-gouvernementale des étudiants. Cette pièce a été reçue par ordre, avec une rapidité qui cache inévitablement de criminels marchandages. La Jeunesse des Ecoles se doit à elle-même de protester. 11 ne lui faut qu'un drapeau pour la bataille qui se prépare. Philoxène Boyer en tient lieu. C'est un poète ingénu qui ne sait pas trop de quoi il s'agit, mais qui n'en est que plus résolu.
Le jour de la première, le 1®' avril 1854^ les étudiants envahissent la salle, décidés, par patriotisme, à empêcher la représentation. Dès le début, le désordre commence, organisé avec soin. Les acteurs sont interrompus à chaque instant par des cris ou des éclats de rire, et la pièce, non écoutée, condamnée d'avance, tombe au milieu des sifflets.
Telle est l'histoire véridique de la Taverne, dont Gustave Vaez avait fait la Taverne des Etudiants et dont les étudiants firent un four.
L'année suivante — ou en 1856 — Sardou composa, non pas^ comme on Ta dit, un scénario, mais un drame qui, représenté avec quelques modifications, le 8 septembre 1862, sous la signature de Paul Féval et d'Anicet Bourgeois, eut un grand succès. Il s'agit du Bossu, = dont la vogue n'est pas épuisée. J'ai vu le manuscrit de Sardou, écrit d'une petite écriture fine, dont Tencre est devenue presque blanche. Les noms retentissants que devaient illustrer tant de représentations, Lagardère, Cocardasse, Passepoil, s'y trouvent — de même que les épisodes les plus iniportants d'une intrigue admirablement charpentée. Le Bossu ne rapporta d'ailleurs à son véritable auteur qu'une polémique avec Paul Féval, polémique publiée dans le Figaro, en 1865, et qui amusa infiniment la galerie. Quand les gens d'esprit se battent dans la rue, a dit un humoriste, les sots se mettent aux fenêtres.
La Taverne des Etudiants ne compte pas ou ne compte guère dans le bagage littéraire de l'écrivain. Son véritable début n'eut lieu que cinq ans après. Les
^'^^'^^^^MS^* rfe Figaro^ jouées au théâtre Déjazet le 27 sepiraPre 1859, furent les premières armes de Sardou.
Il avait épousé, en 1858, M"« Moisson de Brécourt — au théâtre Laurentine Léon — fille d'un ancien régisseur des Folies-Dramatiques, aussi pauvre que lui - ils ne possédaient, dit-on, à eux deux que 25.000 francs de dettes — mais qui lui valut Tappui de Déjazet avec qui elle était très liée.
Les Premières armes de Figaro — écrites en collaboration avec Vanderburch — furent très bien accueillies parle public, mais la critique se montra en général peu bienveillante. Sarcey ne parla pas de la pièce. C'était une opinion. Gustave Chadeuil écrivit dans le Siècle : « Sans M^^» Déjazet, le rôle perdait beaucoup de son importance ». Rochefort, qui faisait lacritique théâtrale au Charivari^ ne donna qu'un compte rendu assez dédaigneux, dans lequel il appelle Tauteur principal 3/. Sardoux : « Nous ne raconterons pas, dit-il, la pièce. Déjazet la personnifie tout entière En s'abritant sous le pavillon de Beaumarchais, les auteurs ont fait preuve de modestie. J'ai même cru y reconnaître une intention de pastiche. » Le plus indulgent fut Henri de Pêne qui signait Mané dans l'Indépendance belge.
11 convient d'ajouter que, même en ce temps-là, quand la critique trouvait une pièce mauvaise, le public s*obstinait souvent à la trouver bonne.
L'année suivante, les Gens nerveux, comédie en 3 actes, jouée le 4 novembre au Palais-Royal, en collaboration avec Théodore Barrière, n'obtinrent qu'un de
ces demi-succès qu'on est convenu d'appeler, pour en rehausser la valeur, des succès d'estime.
En 1860 furent représentés :
M, Garal^ le 30 avril, au Théàlre-Déjazet, pièce pimpante et spirituelle, où avaient été habilement intercalés quelques airs du chanteur Garât, et dans laquelle Déjazet se montra délicieuse de verve et d'entrain;
Les Pattes de mouche^ comédie en 3 actes, le 15 mai, au Gymnase.
On sait qu'une lettre de Marie Laurent, que la grande actrice adressait à son fils et qui fut trouvée par Sardou dans un bureau de postCj lui donna Tidée de cette comédie. Comme toutes les pièces remarquables, elle avait élé refusée par plusieurs directeurs. Désespérée, Mme Sardou se décida, sans en prévenir personne, h porter le manuscrit des Pattes de mouche k Rose Chéri, qui dirigeait alors le Gymnase. Elle raconta les luttes terribles qu'avait eu à soutenir son mari et l'obligation où elle se trouvait elle-même de vendre des chapeaux, pour subvenir aux frais du ménage.
Rose Chéri lut le jour même les Pattes de mouche. Le lendemain elle vint annoncer à Victorien Sardou que sa pièce était reçue et commanda un chapeau à sa femme. Je n'ai pas de renseignements sur le chapeau, mais on sait le succès qu'obtint la pièce. « L'excellent accueil fait aux productions de Tauteur et qu'il mérite, écrivait un «ritique un peu prudhommesque, A. Dureau, doivent l'engager à persister dans l'excellente voie où il travaille.
11 y persista en effet, et l'année 1861 marqua le définitif triomphe de ce talent qui avait eu à vaincre tant
d'obstacles. Si Piccolino, joué au Gymnase, le 18 juillet, ne réussit guère, Nos Intimes, au Vaudeville, le 15 novembre, furent un éclatant triomphe (1). Rien n'y manqua : ni les acclamations, ni les rappels, ni Temballement de la critique, ni les flatteuses jalousiesdes chers confrères.
Les Pommes du Voisin, en 1864, les Vieux Garçons et la Famille Benoiton, en 1865, placèrent Victorien Sardou au premier rang des auteurs dramatiques, à côté d'Augier et de Dumas.
En 1863, il avait pu acheter le Verduron, vieille maison d'aspect seigneurial entourée d'un parc pris sur la forêt de Marly et qui avait été construite par Mansard pour le gouverneur de Versailles, Blouin.
Troisans après, une revue très au courant des petites nouvelles littéraires publiait cette note : « M. A'ictorien Sardou, qui doit à la munificence de ses Intimes, à l'exploitation heureuse de quelques Ganaches, à l'héritage opulent de plusieurs Fiewa?ffareon5, au placement avantageux d'une Perle Noire et aux bienfaits d'une certaine Famille 5ewoi^ow des loisirs dorés et une villégiature quasi royale, a acheté sur ses économies un fragment de l'ancien parc de M'jrly ».
L'auteur de tant d'œuvres déjà consacrées semblait n'avoir plus rien à désirer. 11 s'acheminait, sans se presser, vers l'Académie, il était riche, célèbre.,, et conseiller municipal.
(1) En môme temps que Nos Intimes on joua de Sardou, au Vaudeville, un lever de rideau qu'il avait signé du pseudonyme de Carie.
LUDOVIC HALEVY
Ludovic Halévy appartient à celte variété, beaucoup plus rare qu'on ne pense, des Parisiens qui sont nés à Paris.
Neveu du compositeur Fromental Halévy, il était le fils de Léon Halévy, professeur distingué et estimable littérateur, qui écrivit un grand nombre de pièces dont deux ou trois ne sont pas sans valeur.
La famille s'appelait Lévi ; mais dans les premières années du siècle, pour obéir à un décret de 1808 concernantles Israélites qui ne possédaient que des prénoms, elle dut s'augmenter de deux lettres.
Comme bien d'autres, Ludovic Halévy débuta par la bureaucratie. Il fut nommé, en 1852, à dix-huit ans, rédacteur au secrétariat'général du ministère d'Etat. Les ministères, à cet'e époque, servaient d'asile provisoire à des jeunes gens trop bien doués pour rester fonctionnaires, et qui, grâce aux agréables sinécures accordées par le gouvernement, pouvaient se livrer sans péril à leur amour pour la littérature. Sous l'œil bienveillant des chefs de bureau, rédacteurs et expé-