‹ Avant la gloire: leurs débuts. 1e sérieChapitre 5 sur 15 · LUDOVIC HALÉVY · texte numérisé non relu

LUDOVIC HALÉVY

ditionnaires rimaient des sonnets ou écrivaient des vaudevilles. Après huit ou dix ans de cette besogne agréable, lorsqu'un des littérateurs abrités dans un ministère se croyait sûr du lendemain, il cédait sa place à un autre. Un libéralisme intelligent, dont personne n'était ni surpris, ni choqué, permettait à des bureaucrates intermittents d'attendre sans trop d'impatience que le public et les éditeurs se fussent aperçus du mérite de leurs livres. Le gouvernement favorisait ainsi les gens d'esprit : il a bien pris sa revanche.

Ludovic Halévy avait déjà donné au journal Y Artiste une nouvelle, « Une Maladresse » , lorsqu'il se découvrit, vers 1855, un tempérament d'auteur dramatique.

Heureusement pour lui, à ce moment psychologique, un théâtre s'ouvrait qui devait être son théâtre et dont l'histoire ne peut être séparée de celle de ses débuts.

Parmi les sous-officiers de la garde nationale qui s'étaient illustrés pendant la révolution de 1848, on citait le sergent-major Lacaze, ou plutôt, pour être plus exact, le sergent-major Lacaze, dans la crainte qu'on ne l'oubliât, se citait lui-même. Ce guerrier ne dédaignait pas, pendant les nombreux loisirs que lui laissait son service, de vendre dans une échoppe, située dans la cour du Carrousel, des accessoires de physique amusante, des muscades, des gobelets, des cartes truquées ou des chapeaux à double fond.

La révolution terminée, il s'empressa de demander une récompense civique pour les actions d'éclat qui peut-être avaient été faites par d'autres, et on lui accorda, sans trop approfondir — on n'en avait pas le

temps — le droit de construire, au carré Marigny, une petite salle de physique.

Quelques années plus tard, en 1855, Offenbach, chef d'orchestre de la Comédie-Française, obtenait le privilège d'un nouveau théâtre aux Champs-Elysées. La salle Lacaze était libre : il la loua. Elle de vint lesBouffes- Parisiens, ou plutôt, comme l'appelait un journal malicieux, « la salle d'exposition des produits de M. Jacques Offenbach ». Il est certain que jamais musicien ne joua ses œuvres avec autant de plaisir et d'obstination.

L'ouverture eut lieu le 5 juillet. Avec Une nuit blanche (musique d'Otfenbach), Arlequin Barbier^ 'pantomime — et ce petitchef-d'œuvre sur lequel on ne comptait guère, Les deux Aveugles (musique d'Offenbach) — on donna un prologue : Entrez^ Messieurs^ Mesdames^ parMéry et Jules Servières (musique d'Offenbach).

Presque tous les comptes rendus négligèrent de mentionner le nom de Jules Servières. Je dois dire, pour expliquer ce silence, que Jules Servières était le pseudonyme obscur et peu décoratif d'un débutant qui s'appelait en réalité Ludovic Halévy.

Malgré cette mauvaise volonté de la critique, si largement réparée depuis, il était dans la place : il y resta. Il devint un des fournisseurs attitrés de cette petite salle ultra-parisienne à laquelle il doit et qui lui doit quelques-uns de ses plus grands succès.

On le voyait chaque soir, avec Crémieux, Gustave Doré, Delibes, de Neuville, Xavier Aubryet, Gustave Claudin, etc., dans ce minuscule et illustre fover des

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Bouffes-Parisiens qu'on appelait VOmnibus^ à cause des deux banquettes parallèles sur lesquelles s'asseyaient les habitués.

Tout semblait le favoriser : l'inépuisable bienveillance du plus aimable des directeurs, la vogue d'un théâtre adopté par la mode, l'apparition dans une de ses pièces de début — Une pleine eau, jouée le 29 août 1855 — de cette actrice idéale, providentielle, que tant d'auteurs dramatiques, moins heureux, attendent, espèrent, sans jamais la rencontrer.

Hortense-Catherine Schneider était la fille d'un lailleur qui habitait sur la place Dauphine à Bordeaux. D'abord modiste, mais entraînée vers le théâtre par une vocation impérieuse, elle avait pris des leçons de chant d'un certain Schaffner — qui était sourd — et, à 15 ans, malgré l'opposition de sa famille, elle avait débuté àl' Athénée de Bordeaux. Quelque temps après, elle obtenait un engagement au théâtre d'Agen, aux appointements de 90 francs par mois. Pendant trois ans elle y futchargée des rôles d'ingénues, d'amoureuses et de « Dugazon-corset ».

Sa timidité était extrême. Un jour que Tisserantdonnait une représentation à Agen, elle fut si émue de paraître sur la scène à côté de l'acteur parisien qu'elle put à peine articuler un mot.

Le rideau baissé, Tisseranl s'approcha de l'ingénue encore toute bouleversée :

— Est-ce moi. Mademoiselle, lui demanda-t il, qui vous ai impressionnée de la sorte ?

— Oh I non, Monsieur.

— Cesl le public alors ?

— NoD, Monsieur.

— Qu'est-ce donc alors ?

— Monsieur, c'est les pruneaux.

On jouait ce soir-là la Belle et la Bête, Le public fut servi à souhait.

Arrivée à Paris en 1853, Hortense Schneider s'installa dans un petit appartement de la rue Geoffroy- Marie et convia quelques directeurs à venir l'entendre, à r Ecole lyrique, dans Mc^e/ et Christine, Les directeurs ne vinrent pas, mais Offenbach, qui montait sa troupe, engagea la jeune actrice, sans se faire illusion sur son talent. Elle parut, pour la première fois aux BoufFes-Parisiens, dans Une pleine eau. Le succès fut assez médiocre et les avis très partagés. « Miie Schoeider chante avec goût, écrivait un critique, elle lance le mot avec la malice d'un fin sourire, elle est jolie comme un ange. » — « Comme esprit, affirmait un journalisLe moins indulgent , W^^ Schneider toièbe sous le coup de la loi Grammont. »

Des Bouffes-Parisiens, l'actrice, qui n'avait encore qu'une réputation de jolie femme, passa aux Variétés, puis au Palais-Royal , sur la recommandation de Déjazet. Elle revint ensuite aux Variétés, et c'est laque nous la retrouverons dans le rôle de la Belle Hélène qui fut son triomphe.

La nouvelle salle des Bouffes-Parisiens, dans le passage Choiseul, s'était ouverte le 29 décembre 185ëj avec une opérette en un acte, Ba-ta-clan^ paroles de Ludovic Halévy, musique d'Offenbach. Le maestro.

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