LUDOVIC HALÉVY
d'après son privilège, ne pouvait jouer que des opërelles avec 3 personnages au plus. Pour Ba-ta-clan le ministère en accorda un quatrième. Ce fut un événement important dans le monde des théâtres et dans le groupe des amateurs de premières. Il contribua beaucoap au succès de la pièce.
Ulmpressario , un acte en collaboration avec Léon Battu, musique de Mozart, jouée en 1856, et VOpéra avx fenêtres , musique de Gastinel, jouée en 1857, passèrent à peu près inaperçus.
Rien n'est soumis à plus de hasards que la carrière d'un auteur dramatique, surtout quand il est fonctionnaire. Un avancement malencontreux en 1858 empêcha Ludovic Halévy de profiter de l'occasion qui lui était offerte de sortir de la foule des débutants.
La parodie des héros et des dieux de l'Antiquité paraissait de moins en moins sacrilège. Un vague respect pour la mythologie et les auteurs classiques retenait encore quelques écrivains, qui redoutaient aussi des ressentiments universitaires ou académiques. Déjà, mais avec précaution, on avait ridiculisé la docilité, peut-être excessive, du vertueux Télémaque. D'autres héros à leur tour étaient menacés. Depuis longtemps, Hector Crémieux avait résolu de mettre sur la scène Orphée et de faire un fantoche de l'amant d'Eurydice. Il fit part de son projet à l'auteur, assez peu connu, de Ba-ta-clan^ et les deux compères se mirent à l'œuvre.
Le second tableau n'était pas terminé , lorsque Ludovic Halévy reçut sa nomination de sous-chef au ministère de l'Algérie. J'imagine qu'il dut partir avec
regret. Hector Crémieux acheva la pièce et la signa seul.
Orphée aux Enfers, représenlé aux Bouffes le 21 octobre 1858, provoqua d'abord une sorte de stupéfaction. Tant d'habitudes étaient déroutées, tant de choses, jadis respectables, bafouées, que le public n'osait pas rire. La pièce ne commença à avoir du succès — et un succès étourdissant — que Jorsque Janin lui eut rendu le service de l'attaquer. Ainsi fut démontrée une fois de plus l'utilité de la critique.
« Les acteurs d'Orp/t^e aux Enfers, disait M™e Arnould Plessy, ressemblent aux habitués d'une maison d'aliénés, le jour de la fête du directeur.» L'observation n'avait rien de trop exagéré, mais le mélange de gaîté et d'épilepsie allait devenir le genre à la mode; il devait atteindre dans la Belle Hélène les dernières limites de la fantaisie et de l'extravagance.
Les deux pièces représentées en 1860 aux Bouffes- Parisiens : le Carnaval des Revues , avec Philippe GïVe et Grange, musique d'Offenbach (10 février), et le Mari sans le savoir, avec Léon Halévy, musique du comte de Saint- Rémy, c'est-à-dire du duc de Morny (31 décembre), n'apportaient pas grand'chose à la réputation du jeune vaudevilliste qui cherchait encore sa voie. La Providence l'aida à la trouver en lui donnant un collaborateur de premier ordre qui n'était pas seuement un auteur dramatique, mais un littérateur^ Henri Meilhac.
Le premier résultat de cette association qui devait être si féconde, ce fut Ce qui plaît aux hommes, comé-
LUDOVIC HALEVY 133
die en un acte, jouée aux Variétés, le 6 octobre 1860.
La collaboration avec Hector Crémieux continua d'ailleurs pendant toute Tannée 1861.
La Chanson de Fortunio, le 5 janvier, fut un succès, le premier succès « littéraire » de Ludovic Halévy. Le public avait Tagréable surprise de voir réunis une musique charmante et un poème exquis, plein d'amoureuse fraîcheur. Paul de Musset écrivait à un des auteurs pour le remercier « de Fhommage gracieux rendu à la mémoire de son frère dans le privilège donné à .sa chanson de toucher tous les cœurs ».
Puis venaient successivement, joués aux Bouffes, comme « La chanson de Fortunio », le Pont des Soupirs (23 mars), les Eaux d'Ems (9 avril). M, Choufleury restera chez lui le,,, (14 septembre), La baronne de San Francisco (^1 nowemhve), Le Roman comique (10 décembre), piécettes sans grandes prétentions artistiques et pour lesquelles le public ne montra qu'un goût très médiocre.
Débarrassé d'Hector Crémieux et complété par Henri Meilhac, le théâtre de Ludovic Halévy prit aussitôt une note littéraire qui lui avait manqué. Les Brebis de Panwrg'e, joué au Vaudeville le 29 novembre 1862, le Train de minuit^ au Gymnase, le 15 juin 1863, le Brésilien , au Palais-Royal, le 9 mai, sans être des chefs-d'œuvre, marquaient un progrès notable ou, pour mieux dire, une très heureuse transformation. . Le comique tiré de l'observation remplaçait cette gaîté un peu grimaçante qui n'avait avec l'art du théâtre que d^assez lointains rapports.
Même dans les parodies les plus outrancières, la collaboration d'Henri Meilhac fut précieuse. Elle y apporta un certain souci de la forme et le don, si instinctif, de la phrase dramatique ; on le vit bien dans la Belle Hélène.
L'histoire de cette pièce ne manque pas d'intérêt. Livret et musique étaient terminés, mais il s'agissait de trouver une actrice capable de créer un rôle qui exigeait une beauté éclatante et une verve endiablée.
Hortense Schneider, qui avait apporté sur la scène un des plus mauvais caractères du siècle, s'était juré, pour la centième fois , de renoncer au théâtre. Elle allait partir pour Bordeaux. Ses malles étaient faites. Offenbach se présente, réussit à pénétrer dans l'appartement encombré de colis. Use met au piano, joue les plus jolis morceaux de la Belle Hélène^ supplie l'actrice d'accepter un rôle, fait pour elle et que seule elle peut remplir. Hortense Schneider, que l'éloquence et surtout la musique du maestro ont ébranlée, sans . qu'elle veuille en convenir, semble près de céder, mais elle résiste béroiquement et, pour ne pas se donner le temps de la réflexion, se hâte de prendre le train.
A peine arrivée à Bordeaux, elle regrette d'être partie. Elle envoie à Gogniard, directeur des Variétés, cette dépêche comminatoire : « Je demande 2000 francs par mois », et Gogniard répond aussitôt: « Affaire entendue. Venez vite.
Deux jours après, l'actrice était à Paris.
La première représentation eut lieu le 17 décembre 1864. La troupe avecDupuis (Paris), Grenier (Galchas),
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Hamburger (Ajax V'), Hortense Schneider (Hélène), Silly (Oreste), était de premier ordre et rendait la victoire facile. Le succès fut énorme, étourdissant. Désormais, remarque un journaliste, « les noms de Ludovic Halévy, d'Offenbach, de Meilhac et de la Schneider étaient des noms historiques ».
Le gouvernement voulut s'associer à cette grande solennité artistique et Ludovic Halévy fut décoré — comme fonctionnaire.
JULES LEMAITRE
« Je suis campagnard, disait Jules Lemaîlre à un journaliste qui l'interviewait, et j'ai gardé Tàme paysanne. J'aime ma Sologne et, dans mon humble village, la maison paternelle pleine de souvenirs. C'est là que je vais quand Paris m'ennuie et que je sens le besoin d'un peu plus de liberté, d'air et de lumière. C'est là qu'un jour, plus tard, je me retirerai, afin d'écrire, en paix, si la chose en vaut la peine, mes mémoires d'homme de lettres. »
L'éminent écrivain se rendait justice, et il y eut toujours en lui, mais particulièrement à ses débuts, une gaucherie, qui n'était pas sans charme, une certaine difficulté à paraître aussi Parisien qu'il l'aurait voulu. Je ne sais pas si, à tout prendre, son talent n'y gagna pas plus de saveur et de relief.
Né à Vennecy, dans le Loiret, le 27 avril 1853, Jules Lemaître tît ses études au petit séminaire d'Orléans et les termina à l'institution Massin et au lycée Charlemagne. Rentra à l'Ecole normale en 1872, et en sortit, agrégé des lettres, en 1875.
JULES LEMAITRE 137
Sa carrière universitaire fut courte, mais brillante, et je ne puis la supprimer de sa vie littéraire, car elle exerça sur son esprit et sur son œuvre une influence durable. Même écrivain, il resta, comme Weiss, comme Prévost-Paradol, comme Sarcey — mais avec moins de dogmatique et plus d'esprit—^ normalien et professeur. Dans ses premiers articles et dans ses premiers livres la gaîté est un peu alourdie par un excès de bagage littéraire, et Tesprit porte la toge.
Nommé professeur en rhétorique au lycée du Havre — c'était ce qu'on appelle dans l'enseignement un poste de faveur, — Jules Lemaître passa ensuite, en 1880, à TEcole supérieure d'Alger, en qualité de maître de conférences, et fut chargé, en 1882, d'un cours de littérature française à la Faculté des lettres de Besançon.
L'année suivante il passa son doctorat es lettres avec deux thèses qui annonçaient le futur critique dramatique : La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt et Quomodo Cornélius nosler (Cornélius noster c'est le grand Corneille transformé en patricien de l'ancienne Rome) Aristotelis poeticam sit interpretatus.
ProfesseuràlaFaculté des lettres à Grenoble, en 1883, à trente ans, pourvu d'un diplôme définitif, jdu dignus intrare qui constate le mérite pédagogique et quelquefois le remplace, le jeune docteur es lettres, très supérieur à la moyenne de ses collègues et, ce qui est préférable, bien en cour, pouvait compter sur un brillant avenir. La Légion d'honneur à quarante cinq ou cinquante ans, le titre de correspondant de l'Institut vers la soixantaine, et la joie de faire connaître les beautés du
yGooQle
13e AVANT LA GLOIRE
théâtre classique à quatre ou cinq boursiers de licence et à quelques vieilles Muses en disponibilité, il y avait là, on Tavouera, de quoi tenter les plus vastes ambitions. D'autant plus qu'on était à peu près sûr d'obtenir, au choix ou à Tancienneté, une de ces répufations flatteuses mais locales qui dépassent parfois les limites d*un département.
Jules Leraaître se montra plus exigeant, et cette gloire paisible, dont bien d'autres se contentaient, ne le séduisit pas. Il était normalien, et ce titre, dont le prestige n'avait pas encore subi de trop grave atteinte, lui ouvrait un certain nombre de journaux et de revues où s'abritaient, comme dans un asile presque inviolable, le goût qui ne se trompe jamais, et la littérature qui s'abaisse rarement jusqu'à la gaîté. A peu près sûr du lendemain — autant que peut l'être un homme qui fait métier d'écrire, — il quitta l'enseignement en 1884. On l'y regretta, et on eut raison.
Déjà, à l'Ecole normale, Jules Lemaître, dans une crise de romantisme, avait composé un drame, Claude^ dans le genre du Caligula de Dumas père. Je regrette d'être obligé d'ajouler que ce drame était en vers. L'auteur avait essayé de refaire le Britannicus de Racine ou tout au moins de le compléter. C'était une noble tâche, mais qui présentait dans l'exécution d'assez sérieuses difficultés.
Quelques années plus tard, il avait envoyé du Havre où il était encore professeur, à Lemerre, un manuscrit, les Médaillons j qui parut en 1880.
Ce recueil de poésies n'était pas, dans son ensemble
JCLES LEMAITRE 139
très remarquable ; mais il avait Tavantage de faire connaître ou plutôt de laisser deviner un assez curieux état d'âme, l'hésitation d'un homme d'esprit égaré dans rUniversité, gêné et dominé par des méthodes qu'il n'ose ni Condamner ni absoudre, et qui se demande s'il doit être léger ou grave, souriant ou triste.
Certaines pièces étalent un pessimisme qu'on devine artificiel, et Fauteur, dans un sonnet dédié à Coppée, fait au lecteur cette confidence qui, venant d'un poète et d'un jeune poète, n'était évidemment qu'une figure de rhétorique :
Je souffre uniquement de vivre et d'être au monde.
C'est une souffrance à laquelle tout le monde finit, plus ou moins, par se résignera
Dans d'autres poésies, au contraire, se révélait une sorte de faune universitaire à qui les plaisirs de Paris et les souvenirs du Quartier Latin semblaient plaire infiniment plus que la préparation d'une classe. Je ne citerai comme exemple à cette seconde manière que Toraison funèbre — si peu funèbre — de Nini Voyou :
Qui ne la connaissait, hélas !
Aux bons endroits du boule-Miche ?
Mon Dieu ! comme elle parlait gras Et buvait sec, la pauvre biche !
0 Mni N, i, ni.
C'est fini,
Elle n'avait jamais un sou, Elle était franche et facile.
On l'appelait Nini Voyou.
« Encore une étoile qui file. »
Ce petit morceau témoigne d'une humeur très joviale et d'une connaissance assez approfondie des gloires contemporaines ; mais j'ose dire que, comparé à des vers de Leconte de Lisle ou de Baudelaire, il risquerait de paraître un peu faible. Jules Lemaître a agi sagement en renonçant à la poésie. Il devait montrer, comme prosateur, des qualités plus hautes.
Déjà, dans les Petites Orientales^ publiées en 1883, apparaissait un très réel progrès, et c'était comme l'aurore encore indécise d'un talent très délicat, deviné plutôt qu'aperçu. Il y avait dans ces évocations d'Algérie, au milieu de descriptions banales, de jolis détails de style, des croquis charmants, de la couleur et de la lumière.
A Paris, dans un monde qu'il ignorait et dont, sans doute, avec sa candeur et son optimisme de provincial et de professeur, il s'était exagéré la cordialité, il avait trouvé des obstacles imprévue. La fraternité littéraire, ce fut la première illusion qu'il perdit, le premier mot d'une langue insoupçonnée dont des tentatives humiliantes et douloureuses lui révélèrent l'ironie. Jamais la formule de Hobbes: Homo homini lupus^ ne lui avait paru aussi justiflée.
Dans les journaux, dans les revues, chez les éditeurs, devant le débutant timide, au pas mal assuré sur le pavé perfide de Paris, tous ceux, médiocres ou illustres, qui étaient admis au salon ou relégués à la cuisine, tous ceux qui avaient un os à ronger, gardaient la porte et montraient les dents.
Des incapacités notoires et qui n'avaient d'autre
JULES LEMATTRE 141
mérite que de durer depuis longtemps, s'éternisaient dans les principales publications et les encombraient de leur inévitable prose. Même les journaux sans lecteurs et où on ne payait pas avaient en même temps et quoique ces deux situations paraissent inconciliables leurs cadres pleins et leur caisse vide.
Telles furent les difficultés en quelque sorte professionnelles auxquelles se heurta Jules Lemaître dans ces premiers mois d'épreuves. Heureusement il trouva sur sa roule un très bon homme, un normalien comme lui, Eugène Yung, qui chercha à lui être utile et qui, directeur d'une publication riche et importante, la Revue Bleue^ en avait les moyens. C'est la Revue Bleue, on peut le dire sans exagération, qui littérairement a créé Jules Lemaître.
il y publia plusieurs articles fort remarquables, et parmi lesquels trois surtout : sur Renan — le 10 janvier 1885 — sur Georges Ohnet et sur Rochefort, — eurent un très grand retentissement.
L'articlesurGeorgesOhnetétaitun petit chef-d'œuvre d'ironie légère et d'amusante méchanceté. Le sujet y prêtait. On trouva cependant que Texécution manquait un peu trop d'indulgence, et que le critique s'attardait plus qu'il n'aurait fallu à Texamen et au « dépiotage » d'une personnalité littéraire sur laquelle tout le monde savait depuis longtemps à quoi s'en tenir. Le procédé fut jugé artificiel et médiocrement charitable. Attaquer le talent de Georges Ohnet, c'était dire du mal d'un absent.
Emile Faguet est né à la Roche-sur- Yon le 17 décembre 1847.
Le Breton ne se devine en lui que par une absence complète de scepticisme, en matière littéraire ; — mais on s'aperçoit sans peine, à la sobriété de son talent, à son style dont la clarté constitue le principal mérite, que, fils de professeur, il a été élevé dans le culte des méthodes universitaires.
Ces méthodes ont des avantages très réels et qu'il importe de ne pas méconnaître. Elles donnent des habitudes de précision et inspirent à ceux qui en sont imbus le désir et le besoin de ne pas trop se livrer aux hasards de l'inspiration et de ne parler que de ce qu'ils savent.
Elles ont aussi des inconvénients : elles enferment l'esprit dans un domaine littéraire, dans une patrie intellectuelle dont rétendue est restreinte et l'horizon borné. Voilà pourquoi il est arrivé à l'auteur de tant d'études pleines de faits et d'idées de se trouver un peu dépaysé quand il sortait du dix-septième ou du dixhuitième siècle.
Emile Faguet avait commeacé ses études à la Rochesur-Yon. Illes continua à Poitiers et les termina à Paris, au lycée Charlemagne.
Destiné par sa famille et par ses propres préférences au professorat, il entra à l'École normale en 1867.
Moins célèbre que la fameuse promotion de Taine, About, Sarcey, que les Normaliens opposent aux attaques de leurs nombreux adversaires, celle de 1867 se signala par quelques noms notables, Aulard, Georges Renard, etc.
Si j'en crois les souvenirs de ceux qui Ty ont connu, dans rétablissement de la rue d'Ulm, où se trouvaient alors — car aucune institution n'estparFaite — quelques fantaisistes vaguement épris de romantisme, Emile Faguet se montra très attaché aux principaux dogmes de la religion classique ; mais il en célébra le culte, à sa manière, avec une indépendance d'esprit qui ressemblait parfois à de Tincrédulilé.
Agrégé des lettres en 1870, il sema la parole universitaire à la Rochelle, à Bourges, à Poitiers,à Moulins,' à Bordeaux, et lança dans la circulation — il y était obligé et je ne lui en fais pas un reproche — une njultitude de bacheliers.
Pour un professeur jeune et ambitieux et qui connaît d'autres états d'âme que ceux d'un régent de collège, la vie de province est fertile en désillusions.
Mêmeavec une vocation sincère qui diminue, mais ne les supprime pas, ces ennuis professionnels, rien n'est plus monotone à la longae que de gaver quatre heures par jour de grec ou de latin, des enfants mal pré-
14i AVANT LA GLOIRE
disposés à celte alimentaiioD. Quelque brillant qu'on le suppose, le professeur condamné à être inutilement remarquable dès qu'il s'enferme dans sa classe, n'a pas, ne peut pas avoir, les éclatants succès d'un avocat, même médiocre, il parle dans une cave. Il s'adresse à un public qu il ennuie en principe et qui est presque toujours incapable de l'apprécier.
Hors du collège jugé et peut-être avec raison, comme peu décoratif dans une réunion mondaine, au milieu du papotage des femmes et des pseudo-élégances des snobs, diminué par une profession fort respectable, mais qui manque de clinquant et de panache, Tuniversitaire, si par hasard il a quelque vanité, ne trouve en province aucune occasion delà satisfaire.
Paris, du fond de cet exil, lui paraît plus délicieux. C'est là, et là seulement, qu'il est permis de vivre, de se sentir vivre, d'échapper à la monotonie du labeur quotidien ou de s'en consoler. Pour une àme de lettré, lassée de banalité et de sottise, de discipline et de hiérarchie, quelles joies procurent le théâtre, le spectacle toujours nouveau de la rue, la possibilité de croire, nefût-ce qu'entre deux classes,qu'on n'est pas un fonctionnaire, mais un homme, et l'occasion offerte à chaque pa8,dans une ville saturée d'intelligence,d'échanger non des phrases, mais des idées 1
Ce sentiment de délivrance et cette vive satisfaction, Emile Faguet dut les éprouver lorsque de Bordeaux on le nomma à Paris, comme professeur de troisième à ce lycéeCharlemagneoû il avait été élève.
Depuis quelques années,dans ses diverses résidences
deproviûce,il se passionnait de plus en plus pour la littérature, et non pas seulement pour celle qu'on enseigne et qui paraît toujours un peu froide, mais poui celle qu'on fait soi-même.
Des exemples heureux l'encourageaient ou Texcusaient. Sarcey était passé, sans grand effort, de l'Université dans le journalisme. Lemaitre venait d'en faire autant et ne paraissait pas le regretter. D'ailleurs on pouvait, avec quelques précautions, suivre en même temps deux carrières qui n'étaient pas inconciliables et devenir journaliste — journaliste intermittent — sans cesser d'être professeur.
Ce fut le parti auquel s'arrêta Emile Faguet. 11 débuta par des chronique, à VEvénement, Ces chroniques, un peu trop enseignantes,— l'universitaire les dictait parfois au publiciste ~ manquaient de légèreté et de parisianisme ; mais elles avaient un mérite assez rare : elles étaient écrites en français.
D'ailleurs le jeune professeur ne s'attarda guère à ces bagatelles de la porte. Use sentait né pour de plus sérieuses besognes que des articles d'actualité ;etlorsqu'on lui offrit le feuilleton dramatique de la France^W ne laissa pas échapper cette occasion de se mettre à sa véritable place.
De la France^ où il fit son apprentissage, il passa au Soleily puis au Journal des Débats^ toujours avec les mêmes fonctions qui lui convenaient à merveille et pour lesquelles il avait la conviction d'être né.
Critique dramatique aux Débats^ c'était presqu'une position officielle comme celle d'administrateur du
Théâtre-Français ou de directeur des Beaux-Arts. Sarcey régnait dans les colonnes du Temps; mais la vice-royauté appartenait sans conteste au feuilletoniste théâtral du Journal des Débats, Dans le monde des foyers et des coulisses qui pratique avec tant de dévotion le culte des grands hommes — des grands hommes utilisables — Sarcey était dieu, mais Faguet devenait son prophète.
C'était, du reste, il faut le reconnaître, un prophète d'humeur très indépendante et qui prétendait ne relever que de lui-même.
Dans les fonctions si délicates qui lui étaient confiées, il apportait, en même temps qu'une conscience très scrupuleuse, le désir ou plutôt la volonté bien arrêtée de ne rien sacrifier de ses théories et de ses préférences littéraires. Il croyait — et peut-être même le croyait-il avec exagération — que les jugements et les conseils que très sincèrement il prodiguait pourraient avoir quelque influence sur les progrès de Tart dramatique. Il s'obstinait à blâmer de mauvaises pièces, qui, dans la plupart des cas, ne réussissaient que parce qu'elles étaient mauvaises.
Jules Lemaître, à la même place, n'avait eu, semblet-il, d'autre préoccupation que d'amuser ce vieil incurable qui s'appelle le Public. Là où les lecteurs cherchaient le jugement motivé d'un critique, ils ne trouvaient que les amusantes variations d'un homme d'esprit. C'était imprévu, mais charmant.
Emile Faguet prenait ses devoirs beaucoup plus au sérieux. Il jugeait, conseillait, analysait. Il ne se contentait pas de dire comment la pièce avait été faite, et
il apprenait à Fauteur;, qui ne se souciait pas de le savoir, comment il aurait dû la faire. Avec des concessions qui le plus souvent n'étaient qu'apparentes, il donnait comme modèle le théâtre classique ; et, de la meilleure foi du monde^ à des fabricants de vaudevilles ou de revues de fin d'année, à des industriels à peu près dépourvus de toute culture, il conseillait l'étude de Racine ou de Corneille.
Si le dogmatisme n'était que trop visible dans Tidée, il disparaissait dans la phrase. Point d*allures guindées et d'attitudes de pontife, mais au contraire une conversation intelligente et familière, un style sans oripeaux et sans échasses, de la littérature de brave homme et ce qu'on pourrait appeler de la critique en robe de chambre.
De 1885 à 1891, Emile Faguet, après une thèse fort remarquable, la Tragédie au XVI^ siècle^ a publié plusieurs ouvrages qu'on peut louer ou combattre, suivant les tendances et les doctrines, mais qui s'imposent à l'attention et permettent de juger, en connaissance de cause, celui qui a si souvent jugé les autres.
Son premier livre, Grands Maîtres du XVIl^ siècle^ publié en 188), mêlait à de grandes qualités de pénétration une certaine lourdeur, çà et là, dans le style. L'auteur n'avait pas encore assoupli et aiguisé sa phrase dans les besognes hâtives et improvisées du journalisme.
La première série des Notes sur le théâtre coniem^ porain fut réunie en volume, en 1888, et les Etudes sur le XVIll^ siècle parurent deux ans après, en 1890.
Dans ce volume abondaient les idées originales, et elles étaient exprimées dans une langue alerte et vive, qui les faisait ressortir et en doublait la valeur. Le chapitre curieux dans lequel Voltaire est si peu ménagé eut Tattrait d*une sorte de manifeste, et jamais cette ancienne question du génie, de l'inûuence, bonne ou mauvaise, de l'auteur de Candide ne fut rajeunie, renouvelée, avec plus de succès et plus de talent.
Mais Tœuvre qui classa détlnitivement Emile Faguet, ce furent ses Etudes sur le XI X^ siècle^ publiées en 1891. Là il fut véritablement lui-même et donna toute la mesure de ses qualités et de ses défauts.
C'est surtout en songeant à ce livre que Jules Lemaître a dit de son successeur au Journal des Débats :
« Je n'oserais dire qu'il ait toujours senti, à mon gré, les poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais comme critique des « penseurs », il me parait le critique idéal. Il donne l'impression d'être égal et quelquefois supérieur à ceux qu'il définit. — 11 ne lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de paresse, un peu de sensualité : ce qui signifie simplement que sa complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et « qu'il remplit tout son type ».
« Je vois en luiune des pensées par qui les choses sont le plus profondément comprises et le moins déformées ; une pensée calme, incroyablement lucide, d'une pénétration sereine, bref, un des cerveaux supérieurs d$ ce temps. »
• Jugement d'un ami qu'il faut accepter dans ses
grandes lignes, mais en insistant un peu, pour être complètement juste, sur les défauts qu'il signale.
Gomme tout ce qui est sincère et convaincu^ la critique d'Emile Faguet est partiale, et sa sévérité pour les écrivains de notre temps est faite en grande partie de son indulgence pour ceux du xyu*^ siècle. De là découlent des erreurs d'appréciation qui ne sont que les conséquences d'un goût trop exclusif. Aiïirmer, par exemple, que Théophile Gautier est condamné à périr tout entier, et que Balzac « a des intuitions de génie et des réflexions d'imbécile », c'est louer, par des moyens détournés, la sobriété de style et la netteté d'esprit du grand siècle, c'est sacrifier à d'incontestables qualités littéraires des qualités différentes mais aussi précieuses ; c'est, en un mot, être injuste.
Ces réserves faites, il reste h ajouter que si, dans ses livres comme dans ses articles, le professeur, le normalien s'est parfois trompé, il s'est toujours trompé sincèrement, et que l'étude attentive de sa carrière d'écrivain et de journaliste amènera tous ceux qui l'entreprendront à cette conclusion inévitable que chez lui le talent n'a été que l'expression d'une haute probité littéraire.
AURELIEN SCHOLL
La Providence ne fait rien à la légère. En accordant à Aurélien Scholl, sans même le consulter, le prénom dunempereurromain, ellele destinait évidemment à régnerdansle vaste domaine de la Chronique, de TEchoet de la Nouvelle à la main. 11 nelui restait plus qu'à écrire dans tous les journaux etàn*être ennuyeux dans aucun. C'est en cela qu'il se distingua, dès ses premiers articles, delà plupart des journalistes de son temps, sans parler de ceux du nôtre.
En 1848, Scholl étaft encore au lycée, où il achevait ses études, sans se presser, lorsqu'il publia dans T^'cAo Rochelais des feuilletons en vers à tendances socialistes. Ce mélange imprévu de poésie et de socialisme, ce fut son premier paradoxe. L'année suivante, le même journal insérait une œuvre nouvelle de son collaboraleur de seize ans, un roman passablement volumineux, Le comte de Blangis^ Histoire d^ une Infamie, Celte «Histoire d'une infamie» contenait assez de crimes pour satisfaire le lecteur le plus exigeant.
Dans les premiers mois de Tannée 1851, le rédacteur
AURELIEN SGHOLL 151
de VEcho Rochelais, ambitieux d'une gloire moins locale, faisait son entrée dans sa bonne ville de Paris. La littérature n'était pas encore devenue le métier de ceux qui sont incapables d'en choisir un autre. On pouvait, même avec du talent, entrer assez facilement dans un journal. Le Corsaire enrôla dans son équipage le jeune écrivain. Ce journal avait adopté vis-à-vis de ses rédacteurs une ligne de conduite dont il ne se départit jamais : il les payait mal, ou ne les payait pas du tout.
Après le coup d'Etat, qui supprimale Corsaire^ Scholl écrivit quelque temps dans la Naïade, Cette feuille au titre mythologique tirait à 800 exemplaires, dont 300 étaient envoyés aux cafés et 75 aux établissements de bains. Ces 75 exemplaires étaient imprimés sur caoutchouc. On les trempait dans Peau avant de les lire. Les articles trop secs ne pouvaient qu'y gagner. La Naïade se noya un beau matin, comme avait fait le Corsaire^ et Fauteur infortuné du Comte de Blangis, — victime d'une catastrophe trop facile à prévoir, ~ se réfugia au sein de sa famille, où il fut reçu comme Tenfant prodigue.
La politique absorbait alors tous les esprits. La littérature, un peu suspecte, cherchait à se faire oublier. Il fallait attendre des jours meilleurs.
Vers 1854, un grand nombre de journaux littéraires prirent subitement leur essor : YËnfant terrible^ qui ^ pour éviter les amendes, se montrait terrible avec douceur ; V Aurore, le Bohémien, la Muselière,\e Franc Juge, le Panthéon des Femmes, le Sans le sou, qui était autographié, elle Monde, dont Tunique rédacteur, dans la
crainte sansdoute de ne pas assez ennuyer ses lecteurs, parlait envers.
Parmi ces journaux, il convient de donner une place à l'Eclair et au Paris^ fondés par le comte de Villedeuil, au Mousquetaire d' We^dindreD amdiSj eidiix Figaro^ dont le i"^^ numéro parut le 2 avril 1854.
Le comte de Villedeuil, riche et désœuvré, avait des prétentions littéraires qui lui coûtaient fort cher. Les chevaux ne l'intéressaient pas, et ilpréférait/aî>« courir des journaux. Malheureusement, ces journaux s'arrêtaient assez vite.
Après l'Eclair, revue hebdomadaire qui vécut peu, le comte de Villedeuil fonda le Paris qui portait, suivant le jour où il paraissait, le titre de Paris lundi ^ Paris mardi, etc. Les Goncourt, Murger, Baudelaire, Monselet, Théodore de Banville, y collaboraient assidûment. Chaque jour une lithographie de Paris — payée cent francs — remplissait la 2*^ page.
Au Paris, pour la première fois, Scholl fut payé sérieusement. On a raconté qu'après de longues hésitations — les débutants étaient modestes en ce temps-là — il se présenta à la caisse et demanda timidement « s'il n'y avait rien pour lui ». Le caissier, Raoul Le Barbier, prit son livre, vérifia les comptes, et, avec cette tranquillité de l'employé qui donne Targent d'autrui, remit au journaliste, dont il ne connaissait pas le nom, la somme fantastique de 725 francs et quelques centimes.
Dans le même local que le Paris, à la Maison-Dorée, Alexandre Dumas dirigeait le Mousquetaire — qu'il ne