AURÉLIEN SCHOLL
faut pas confondre avec le Moustiquaire de Dumanoir, rédigé par le fantaisiste Walripon.
L'histoire du Mousquetaire serait bien amusante à écrire, et je regrette de ne pouvoirlui consacrer que quelque lignes. L'auteur de J/ow^e-Cm/o remplissait presque entièrement de sa prose inépuisable les quatre grandes feuilles. A côté de lui, Philibert Audebrand, Léon Gatayes, Privât d'Anglemont, Rochefort (qui signait Henri de Luçay), Armand Barthet et quelques autres littérateurs de moindre importance publiaient des articles qui n'étaient pas sans valeur. AurélienSchoU donnait des chroniques pleines d'humour.
Comment cette rédaction fut subitement dispersée par l'invasion d'un bas bleu, la « Dame aux Volubilis », c'est un épisode Iragi-comique que je me borne à indiquer ici, mais qui donnerait lieu à de bien curieux développements. Il suffirait de l'esprit de Scholl, mis au service de ses souvenirs, pour en faire un chef-d'œuvre de comique extravagant.
L'ancien rédacteurdu Mousquetaire — très d'Arlagnan lui-même, avec sesallures batailleuses, son intarissable verve et sa moustache en croc, — se rendit compte bientôt que le plus sûr moyen d'écrire dans un journal était d'en fonder un. Son premier essai ne fut pas très heureux. Le Satan (1854). dont le principal rédacteur s'appelait d'ailleurs i4w^e/o de Sorr — peut-être l'avaiton choisi exprès — ne vécut que 28 numéros.
A la direction du Satan succéda une collaboration, plus lucrative, hV Artiste et à la Gazette de Paris,
Un écrivain, qui, après avoir publié des œuvres fort
remarquables, devait mourir pauvre et oublié, Alfred Delvau, créa, en 1857, un journaltrès iuléressant, le Rabelais^ dont le !•*" numéro parut le 15 mai et qui ne réussit guère, malgré le talent de ses rédacteurs, malgré les nombreuses affiches placardées dans Paris pour annoncer son apparition. Aurélien Scholl fut un des premiers collaborateurs du Rabelais^ où il donna, entre autres savoureux articles, • V Auberge romantique », où Baudelaire publia « l'Histoire d'un Joujou >>, un petit chef-d'œuvre ignoré, où Delvau lui-même inaugura son « Histoire des cabarets, tavernes et cafés de Paris ».
La même année, Aurélien Scholl entrait au Figaro^ quelques mois avant Jules Noriac, qui débutait dans le journal de Villemessant — le 23 août — par le premier chapitre du /0/« régiment.
Une rubrique lui était réservée, les « Coulisses » — non celles du théâtre, mais celles du « Tout Paris » — et en les relisant aujourd'hui, on se demande comment il est possible d avoir encore tant d'esprit, après en avoir tant dépensé,
« Nouvelliste » au Figaro, rédacteur à la Chronique parisienne, dirigée par Jules Lecomte, et à la Silhouette qu'il avait fondée avec Jules Noriac et Charles deCourcy, — et qui d'ailleurs, malgré la précieuse collaboration de M™e Doche, mourut à son 8^ numéro, — Aurélien Scholl était devenu, du jour au lendemain, le journaliste le plus célèbre de Paris. On sait qu'il a continué. Déjà, dans de vagues journaux, de jeunes débutants s'essayaient, sans grand succès, à faire du Scholl. Ils continuent également.
AURÉLIEN SGHOLL loo
Une répulalion, aussi flatteuse, aussi rapide et aussi méritée, devait attirer au brillant écrivain beaucoup d'ennemis. Loin de les redouter, il ne semblait préoccupé que d'en augmenter le nombre par la hardiesse de sa polémique : « Quand ils seront cent raille, assiirait-il,jeme mettrai à leur tête. »
Yillemessant avait euTidéed'un opuscule périodique, Paris au jour le jour^ par Pierre et Jean (Yillemessant et Albert Second), qui aurait reproduit les anecdotes les plus amusantes données dans le Figaro pendant un mois. Le premier numéro parut le 5 février 1860,et,à la grande surprise de Pierre et Jean, ne se vendit pas. Le Paris au jour le jour devint une nouvelle rubrique du Figaro, eton la confia à ScholL C'était en assurer le succès.
Pour se distraire ou s'occuper, le Figaro ne lui suffisant pas, le maître chroniqueur, chroniquait un peu partout, sans que le public songeât à s'en plaindre. SchoU lucetomnibus.disdiiide son collaborateur préféré, le directeur du Soleil^ Polydore Michaud. Il continuait àavoir des duels — avec M. Osiris notamment, en 1860 — et à fonder des journaux.
En 1863, le Nain Jaune ( 1er numéro : 16 mars) avec Sarcey, Monselet, Albert Wolff, Barbey d'Aurevilly et Rochefort, quiy fit le Salon de 1863. Les bureaux, très luxueux, étaient installés rue Lepelletier, 9, puis passage de rOpéra ;
En 1864, le Jockey et le Club, « journal des gens du
monde » ; Eni867,le Ca?nararfe, dansjlequel Edouard Lockroy,
qui n'était pas encore amiral, publia un spirituel article sur les conférenciers ;
En 1869, le Lorgnon (premier numéro 1" octobre) dans le même format que la Lanterne et de toutes les imitations du célèbre pamphlet, la seule (avec \q Viable à Quatre) qui ait été spirituelle ou amusante.
Tandis que le Camarade achevait prématurément une destinée qui ne fut pas sans gloire, son directeur, qui serappelait sans doute Le comte de Blangis ou Hisioire d'une Infamie^ publiait, à la librairie Lacroix et Verbœkoven,au mois de septembre 1867, les Nouveaux Mystères de Paris, -< fabriqués pour les concierges». Les éditeurs l'engageaient à faire annoncer par la presse le succès, le déplorab'e succès, de son roman populaire. «Je suis bien embarrassé, avouait Scholl à ses amis ; si je résiste à' mes éditeurs, la vente reste stationnaire ; si je les écoute, la vente double, et je suis doublement déshonoré. »
Dans les dernières années du second Empire, où se termine ce fragment de biographie, parmi les représentants de lapresseboulevardière, ily en avait, comme aujourd'hui, de fort médiocres, — je crois même qu'ils élaienten majorité, — et il y en avaitausside très remarquables. Aucun ne pouvait disputer le premier rang au maître journaliste qui mit autant d'obstination à avoir de Tesprit que la plupart de ses confrères à n'en pas avoir.
Dans les jolis vers qu'il lui consacrait en 1868, Vermesch exprimait l'opinion de tous les délicats, de ceux de son temps et de ceux du nôIre :
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AIjRÉLIEX SCHOLL 137
C'est le mousquetaire Aurélien Scholl.
Au Palais-Royal, le soir, quand il passe, Les arbres, courbant leur front avec grâce, Lui disent : Bonjour, Monsieur Rivarol.
L?^:?! -.i-V.fc.^
A la fin du mois d'août 1830, un jeune poète, fort peu conuu, mais qui ne demandait qu'à l'être davantage, écrivait à Alfred de Vigny pour solliciter une audience. Il avait, disait-il dans sa lettre, l'intention de lui soumettre un poème destiné à un concours de l'Institut sur un sujet que le plaintif Millevoye ou Guiraud, père dn Petit Savoyard^ auraient traité admirablement: La Sœur de Charité,
L'entrevue fut accordée, mais le débutant, trop modeste, trop respectueux des gloires consacrées, — ceci se passait il y a quarante ans, — s'excusa par une seconde lettre de retarder de quelques jours cette visite annoncée, attendue, et qui ne devait jamais être faite. Le 31 août, Alfred de Vigny écrivait au solliciteur qui exagérait ainsi le culte des grands écrivains, dont on s'est bien corrigé depuis : « Je vous conseille, Monsieur, de faire tous vos efforts pour vaincre votre excessive timidité. C'est à quoi peut-être l'éducation de l'armée est bonne aux jeunes gens de votre âge. Elle enseigne à entrer plus fermement dans la vie. Se
présenter avec calme, consulter avec confiance, causer avec sincérité, quoi de plus simple et de plus digne d'estime? Quand vou? penserez que vous pouvez vous décider à cette entrevue avec moi, souvenezvous alors que je serai prêt à vous être agréable. Je crois que vous n'y trouverez rien de terrible et que vous en sortirez rassuré pour toujours. »
Ce poète timide, né à Limoges, le 3 décembre 1840, avait pour père un marchand de porcelaine qui était venu, en 1830, se fixer à Paris, rue Paradis-Poissonnière, no 8, et s'appelait Glaretie. Ayant à choisir pour son fils entre les trois prénoms d'Arnaud, Arsène et Jules, il avait adopté très judicieusement le dernier.
Pour Jules Glaretie comme pour bien d'autres littérateurs, la poésie ne devait être qu'une maladie inévitable, peu dangereuse et passagère. Il s'en guérit assez vite et ne s'exposa pas à une rechute. C'est pour la prose qu'il était né, et il eut le mérite de s'en apercevoir.
En 1860, à vingt ans, Jules Glaretie avait déjà beaucoup écrit, mais dans des journaux d'autant plus accueillants qfl'ils ne payaient pas leurs rédacteurs. Il était obligé, pour gagner sa vie, de tenir les livres chez un c »mmissionnaire en marchandises et de faire par surcroît la correspondance en espagnol : ce qui lui fournit sans doute l'occasion d'apprendre cette langue.
Au collège Ghaptal, il avait fondé un journal, LA^ heille^ dont il était le directeur, Tadministrateur, le rédacteur en chef, le copiste et l'administrateur, — et
qui mourut d'ailleurs, d'uue extinctiou d'abounés, à son deuxième numéro. Pour remplacer la feuille si prématurément disparue, il envoyait des articles à des journaux d'une constitution un peu plus robuste. C'est ainsi que les Cinq Centimes illustrés^ installés chez rimprimeur Servière, rue Montmartre, 123, publièrent en 1857 : Le Rocher des Fiancés, chronique du temps des Croisades, par M. Arnold Lacretie. A la même époque paraissait son premier roman et dans des conditions curieuses. Il Tavait laissé enfermé dans sa case, au moment de partir en vacances. Le précieux manuscrit, intitulé : Les Secrets d'Exili, fut découvert par un des « pays chauds » qui étaient restés au collège et expédié dans l'Amérique du Sud. Voilà comment Les Secrets d' Exili furent publiés, en espagnol, dans un journal du Chili. Jules Claretie ne Ta jamais revu ni lu.
Jules Noriac, Aurélien Scholl et Charles de Courcy avaient fondé une revue hebdomadaire, La Silhouette^ dont le 1^' numéro parut le 11 décembre 1859. Un article envoyé par Jules Claretie fut inséré. Lorsqu'il vint, quelques jours après, remercier Noriac, son compatriote, Tauteur du iOl^ régiment Taccueillit avec cette cordialité, un peu bourrue, qui était un des traits de son caractère : « Ne vous croyez pas arrivé, lui dit il, parce que vous avez été imprimé tout vif. Fuyez les camarades, prenez une amie qui ne trompe jamais, la solitude. Et croyez qu'il y a plus d'inspiration vraie dans la fumée de la bréjaude de famille (soupe aux choux limousine) que dans toutes les Ihéo-
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ries de cafés et dans toutes les fièvres des coulisses!... Là-dessus, bonjour, venez me voir dans dix ans ».
Il existait alors, au n» 30 de la rue Saint-Marc, un journal hebdomadaire, le Diogène (l*"* n*, 10 mars 1860), ayant ses bureaux, au fond de la cour^ sous un appentis vitré qui avait été un magasin de salaisons. On y découvrait parfois, au fond d'une armoire, une boîte de sardines ou de thon mariné, oubliée par le précédent locataire, et ce jour-là la rédaction était sûre de pouvoir dîner.
Le directeur du journal était le fils d'un avoué, Louveau, transfuge du Gaulois^ qui avait pris, pour ne pas déshonorer sa famille, le pseudonyme d'Eugène Varner, et qui est Toncle de M. Samuel, directeur actuel des Variétés. Les principaux rédacteurs étaient : Paul Mahalin, Jules Lermina, Koning et parfois Ponson du Terrail, que n'avait pas encore illustré et enrichi la mémorable création de Rocamhole.
Jules Claretie avait envoyé au Diogène des fantaisies signées Jules de Lussan. Dans celle qui était intitulée : Le Fauteuil de Racine, il louait très ingénieusement, à propos d'une élection académique, Michelet, Quinet, Théophile Gautier, Jules Janin, Proudhon, etc., que Racine, se réveillant d'un long sommeil, d'un sommeil de cent soixante ans, désignait lui-même comme candidats nécessaires. Flatté de cet éloge, quoiqu'il fût collectif, Janin écrivit au jeune journaliste : « Mon cher enfant, le proverbe dit qu'on n'aime pas son successeur ; il se trompe, car je vous aime beaucoup ».
Quelque temps après, une note parut dans le Diogène : a M. J. de L. est prié de passer au bureau du journal ». On insérait ses articles, expédiés par la poste, et on ne le connaissait pas. Il se présenta, fut très cordialement accueillit et devint un des collaborateurs les plus assidus. Il lui arriva même plus d'une fois de rédiger à lui tout seul, sous des signatures diverses, tout un numéro.
En cette même année 1860, qui marque ses véritables débuts, Jules Glaretie collaborait à, trois journaux qui comptent parmi les plus curieux de ce siècle et dont il devrait bien, un jour, nous raconter Thistoire héroï-comique.
L'Ecole du Peuple^ revue hebdomadaire à tendances lamennaisiennes, qui avait ses bureaux rue Gît-le-Cœur, no 10, était dirigée nominalement par Théodore Six et en réalité par un comité d'ouvriers et de gens de lettres. Pierre Vinçard, Evariste Thévenin, Assolant, le romancier, Lachambaudie, le fabuliste, remplissaient la revue d'éloges enthousiastes et périodiques des vertus populaires. Jules Glaretie y écrivit, sur le modèle des Paroles d'un croyant, des poèmes en prose : Le Bûcheron^ Le Semeur^ La Vigne^ Le Blé^ etc.
La Guerre d'Italie donnait chaque semaine, pour dix centimes, des récits militaires. Quelques rédacteurs étaient spécialement chargés de remanier — et au besoin de fabriquer — des lettres d'officiers et de soldats. C'est ainsi que Jules Glaretie reloucha les a Lettres d'un officier d'artillerie », tué à Solférino.
Le Journal des Médaillés de l'Empire^ créé par Gour-
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don de Geaouillac — et dans lequel Jules Claretie donna des articles sur la campagne de Russie — paraissait tous les dimanchies, depuis le 10 décembre 1860, avec cet avis aux lecteurs : «Toutmédaillé de Sainte-Hélène, de la médaille militaire de Grimée, d'Italie, de Sauvetage, etc., peut réclamer Tinsertion gratuite d'une notice biographique et recevoir le journal pendant un an, en envoyant aux bureaux du journal, 81, boulevard Montparnasse, à Paris, ses nom et prénoms, l'indication de ses élats de service et la désignation de sa médaille, avec un mandat de 6 francs par la poste ». Six francs pour devenir un héros et passer à la postérité, ce n'était vraiment pas trop cher.
Si réellement, comme il Taffirme dans un de ses articles, l'administrateur actuel de la Comédie-Française est né paresseux, jamais vocation ne fut plus contrariée. « Ah ! jeune homme, lui avait dit, au début de sa carrière, Charles Monselet, que de copie dans votre vie ! » On ne pouvait être meilleur prophète.
De 1860 à 1865,pas un journal ne se fonda où il n'ait eu, marquée d'avance et offerte, sa place de rédacteur. Il semblait indispensable et se rendait toujours utile. Il aimait passionnément son métier, ce qui est, en somme, le meilleur moyen d'y réussir. Il avait à un très haut degré les qualités — et peut-être aussi les défauts — du journaliste : la plume alerte, le style rapide et facile, l'habitude de parler de tout avec une autorité qui suppose la compétence ou en tient lieu, l'art d'exprimer de dix manières la même idée et de faire avec un événement sans intérêt un long article. Il
y ajoulail, comme dons particuliers, un réel savoir, une admirable curiosité d'esprit, l'amour et la connaissance de tout ce qui intéresse Paris, la préoccupation de Tactualité eten même temps un goût très vif pour les curiosités littéraires et artistiques du passé.
Le même écrivain qui, sur un coin de table, entre deux lettres commerciales écrites à Rio de Janeiro ou à New-York, griffonnait une chronique, des romans ou des recueils de nouvelles : Une Drôlesse en 1862 ; les Ornières de Paris^ en 1863 ; le Dernier Baiser^ en 1864, s'occupait de théâtre, (il avait adressé à Man; Fournier, directeur delà Porle-Saint-Martin, un drame en cinq actes intitulé les Ouvriers de Paris^ écrit pour Dumaine et dont Tunique copie di parut en mai 1871 avec le théâtre de la Porte-Saint-Marlin) envoyait d'intéressantesnotes à la Revue AnecrfoH^ue, étudiait, dans des plaquettes destinées aux bibliophiles, la vie et l'œuvre d'écrivains oubliés, Elisa Mercœur, Alphonse Rabbe, Georges Parcy, Petrus Borel.
D'ailleurs fort sympathique — on le lui a assez reproché— obligeant et cordial, prodigue de poignées de mains et de mots aimables et d'appréciations indulgentes, au milieu de ses « chers confrères » qui avaient élevé le débinage et la malveillance à la hauteur d'une institution. Quand ils parlaient de lui, Tépithètede « bon garçon » revenait comme un refrain.
Jules Glaretie habitait à cette époque dans sa famille, rue Paradis-Poissonnière, n» 8. Une petite revue nous a laissé une description de cet appartement, qui n'était, à vrai dire, qu'une bibliothèque. Dans l'antichambre,
dans le cabinet de travail, un encombrement de livres, de dossiers de journaux— surlout de journaux de 1848 ; dans le salon, un buste de Victor Hugo^ un portrait de Camille Desmoulins et un p€»rtrait de Montaigne.
« Il avait, dit Maxime Rude, dans ses Confidences d'un journaliste, \e honi en bosse, dont les cheveux plats sans épaisseur et plantés haut exagéraient encore les dimensions ; l'œil brun était inquiet, le nez un peu cassé comme par une chute donnait du pittoresque à la figure ; la bouche un peu mince, malgré l'épaisseur de la lèvre inférieure, dénotait des appétits d'amour-propre. »
Au mois d'avril 1866, le jeune journaliste suivait la campagne de l'Italie contre l'Autriche, en qualité de correspondant de V Avenir National, Il en profitait pour préparer un volume qui devait avoir pour titre « Des Alpes à l'Adriatique », et qui d'ailleurs ne parut pas, et chemin faisant, il envoyait à l7//ws/ra^^an des croquis de voyage et même des dessins qui étaient, je crois, signés comme certains de ses articles à la Vie Parisienne^ William. La nomenclature de ses pseudonymes, de 1860 à 1870 — Abnot, Nicolas Gentil, Robert Rurat, Olivier de Jalin, M. de Cupidon, et même Caliban (lui aussi), etc., — serait aussi difficile à établir que celle des innombrables revues et journaux dans lesquels il écrivit.
La réputation littéraire de Jules Claretie était déjà à peu près consacrée, en 1868, et on le considérait avec raison comme le journaliste le plus complet de Paris. Un article sensationnel allait lui donner une notoriété politique.
Le 19 juillet 1868, il publiait dans son courrier de Paris, au Figaro, sous le pseudonyme de Candide, un véritable réquisitoire, très documenté, contre M. Pastoureau, préfet d'Indre-et-Loire, qu'il accusait d'avoir fait fusiller deux foisy en 1852, alors qu'il était préfet du Var, Martin Bidouré. En ce temps-là où les moindres attaques contre le gouvernement étaient attendues, cueillies au vol, Tarlicle du Figaro ne pouvait passer inaperçu. M. Pastoureau se hâta de réclamer des poursuites et le 27 novembre 1868, le journaliste était condamné à 1.000 francs d'amende pour difiFamalion. On pense bien qu'il était condamné d'avance.
Ce procès ne fut pas inutile. Il contribua grandement au succès d'un livre, dont la vente jusqu'alors ne marchait guère, Paris en décembre iSôi ^ par Eugène Ténot, et, par suite, il fut la cause de la manifestation au tombeau de Baudin qui valut à Gambetta son pre> mier, éclatant, historique succès. Léon Gambetta aimait à le rappeler.
Déjà le parti républicain s'organisait. Des journaux de bataille surgissaient un peu partout. Glais-Bizoin et Eugène Pelletan avaient fondé la Tribune, dans laquelle Emile Zola donnait tous les huit jours des causeries. J'extrais d'une de ces causeries, pour terminer dignement cette étude, un fragment sur Claretie, à propos du livre les Derniers Montagnards, qui venait de paraître:
« M. Jules Claretie, un esprit ardent, dont le roman n'a pu contenter les ambitions généreuses et qui tente l'histoire après Michelet ; et encore, ai-je des craintes
pour ce jeune talent en le voyant jeter au vent de la publicité des pages à peine sèches. Il est secoué, lui aussi, par la fièvre du temps et ses amis tremblent de le voir se noyer dans les banalités du journalisme. D'ail^ leurs il tient la tête de sa génération. »
Fort intéressant par lui-même, ce fragment devient d'une inappréciable saveur si on prend la peine de le comparer à celui que donnait Emile Zola en 1878, dans le Messager de VEurope, sur le même écrivain.
Ce rapprochement de deux appréciations si différentes formerait, au besoin, un chapitre assez amusant d'un livre qui ne manquerait pas d'intérêt et qu'on pourrait intituler : Les hommes de lettres peints les uns par les autres.
XAVIER DE MONTEPIN
Je reconnais (et peut-être le reconnaît-il lui-môme) que Xavier de Montepin doit être placé à quelques degrés au-dessous de Balzac et qu'il ne gagne pas à être rapproché de Flaubert; mais si on le compare à ses plus notoires successeurs, à Emile Richebourg par exemple, on est presque tenté de le prendre pour un homme de génie. •
Il s'est montré supérieur dans un genre que l'on s'accorde à considérer comme inférieur. A défaut du style et de l'écriture artiste qu'il ne se piquait guère d'avoir et dont ses lecteurs ordinaires, très ordinaires, lui auraient su un assez mauvais gré, ses romans, très habilement charpentés et relevés parfois par une heureuse évocation des petits côtés de l'histoire — l'auteur sortait de l'Ecole des Chartes — ont des qualités dramatiques fort remarquables. Bien des auteurs qui écrivent pour une élite ne pourraient pas en dire autant.
Ce n'est pas d'ailleurs des romans de Xavier de Montepin que j'ai l'intention de m'occuper ici. Il a débuté
XAVIER DE MONTEPIN 169
dans des petites feuilles satiriques, très oubliées aujourd'hui, et je n'étudierai chez lui que le journaliste.
Aussitôt après la chute de Louis-Philippe, le gouvernement provisoire avait rendu la presse libre en supprimant rimpôt du timbre sur les écrits périodiques.
Tous les Français,en i840, — et on pourrait presque dire toutes les Françaises, car c'est de cette époque que date Témancipation politique des femmes, — avaient en poche leur projet de Constitution, Organes de ces réformateurs qui remplaçaient en général la connaissance des questions par leur audace à les résoudre, d'innombrables journaux s'étaient créés.
Parmi ces feuilles éphémères qui essayaient de sauver la société et qui ne réussirent pas à se sauver ellesmêmes, une des plus curieuses a été assurément le Canard^ « journal drolatique, fantastique, anecdotique, politique et critique de Tan l^r de la République », qui avalises bureaux rue Neuve-des-Bons-Enfants, n<> 3, et dont le premier numéro parut le 9 avril 1848.
Xavier de Montépin en était le fondateur-rédacteur en chef, avec Alphonse de Galonné, le marquis de Fondras et Paul Féval comme principaux collaborateurs.
Imitation des Actes des Apôtres qui, pendantla première Révolution, avec Peltier, Rivarol, Champcenetz, avaient fait contre le parti Jacobin une guerre de tirailleurs, inutile mais courageuse, le Canard défendit avec beaucoup de vervô le régime renversé, non pas en i8i8, mais en 1830.
Il avait débuté par une amusante profession de foi en vers et en prose :
AVANT LA flLOIRB 5**
no AVANT LA GLOIRE
Le Canard ! — Ce journal a pris ce titre auguste
Pour indiquer d'un mot, d'un mot candide etjuste,
La place que parmi d'innombrables écrits,
II veut trouver au sein des journaux de Paris.
il hésita longtemps. — Au moment de paraître,
Il se disait tout bas qu'il vaudrait mieux peut-être,
Narguant la haute presse au format caout-chou,
Adopter le prénon de : La Feuille de chou î
Puis, par instant, cédant à la folle bouffée,
D'une vanité sotte et bien vite étouffée,
Le Canard murmurait qu'il fallait à tout prix
Se proclamer d'abord VEcho des gens d'esprit !
Canard aristocrate, en ton instinct inique,
Tu ne songeais donc point que la chose publique
Vit de l'égalité qui ne souffrirait pas
Que l'esprit sur les sots voulût avoir le pas ?
Au reste cet orgueil — comme un flot qui se brise
Et retombe écumeux, repoussé par la brise —
Dura peu. Le journal qu'en vos mains le hasard
A jeté, rencontra ce titre : Le Canard,
Et des oiseaux d'eau douce, aux navets si fidèles,
Sachaut garder le nom, il gardera les ailes...
« Le Canard croit à la liberté.
« Le Canard croit à la fraternité.
« Mais, hélas ! l'égalité lui parait un mythe !,..
« En effet, si tous les Français étaient égaux, ils auraient tous assez d'esprit et assez d'argent pour s'abonner au Canard,
a Or... ils ne le font pas.
i< Donc Concluez. »
Dans son 11^ numéro, le Canard osa attaquer un des puissants du jour, Garnier-Pagès. Il en mourut. Un décret du gouvernement lui tordit le cou.
XAVIER DE MONTEPIN 111
La rédaction tout entière trouva immédiatement un asile dans un autre journal, le Lampion^ « Eclaireur politique », qui avait commencé à paraître le 28 mai et dont les trois directeurs étaient Villemessant, Xavier de Montépin et Louis Boyer, père de Georges Boyer qui préside aux destinées du Supplément du Petit Journal.
Le Lampioyi, dont le nom est aujourd'hui si peu connu, a eu une très grande influence. Ses nouvelles à la main, publiées à la fin de chaque numéro, amusaient même ceux qui soutenaient le gouvernement.
« Avant hier, racontait le numéro du 8 août, trois voitures chargées de fusils pris sur les insurgés sortaient de la mairie du V^ arrondissement et prenaient la route de Vincennes.
« Une dame, curieuse de connaître ce que contenaient les trois véhicules, interrogea Tun des mobiles de l'escorte.
— « Madame, répond le malicieux enfant de Paris, ce sont les fourchettes du banquet du Père Duchêne. »
On répétait les couplets satiriques lancés dans la circulation, avec une verve intarissable, par ces adversaires du gouvernement — et celui ci entre autres, qui est un des meilleurs :
Pour arbre de la liberté, On aurait dû planter un chêne :
Ses fruits auraient nourri sans peine Les citoyens qui l'ont planté.
Pour échapper aux ciseaux de la censure, pour paraître sans trop de mutilations, il fallait des prodiges
d'habileté, dans lesquels excellait Villemessaat... et voici, d'après Eugène de Mirecourt, comment il procédait d'ordinaire :
« A cette époque, l'employé du ministère de Tintérieur chargé de la surveillance de la presse était un certain M. Gimet, brave homme, sympathique aux gens de lettres. Mais on lui donnait des instructions sévères, et le Lampion^ comme on peut le croire, avait été signalé à ses plus rigoureuses investigations.
Villemessant arrivait avec l'épreuve de sa feuille.
Dès l'abord, il commençait par débiter quelques-unes de ces charges pyramidales, qu'il prend au vol comme le musicien prend les mélodies et que sa cervelle enfante avec une prodigalité singulière.
M. Gimet se tenait les côtes.
A la fin de Thistoire, Villemessant lui frappait sur l'épaule, en disant :
— N'est-ce pas, elle est bien bonne ?
— Excellente 1
Là-dessus, nouvel éclat de rire de remployé. Villemessant déployait répreuve et, reprenant un grand sérieux :
— Oui, riez, disait-il. Je ne ris pas, moi ! Parions que vous allez nous écorcher encore aujourd'hui et nous mutiler selon votre liabilude?
— Dame !... à qui la faute ?... Il est temps à la fin de devenir raisonnable. Est-ce qu'il y a quelque chose de subversif dans ce que vous m'apportez ?
— Peuh !... non... c'est-à-dire... Tenez, voici un passage dans lequel vous trouverez peut-être quelques nuances un peu vives.