‹ Avant la gloire: leurs débuts. 1e sérieChapitre 8 sur 15 · XAVIER DE MONTÉPIN · texte numérisé non relu

XAVIER DE MONTÉPIN

Et Villemessant déclamait une période saugrenue contre le gouvernement provisoire.

— Mais vous êtes fou, mon cherl Est-ce qu'il y a moyen d'imprimer semblable diatribe ? Rien que cela mettrait le feu aux quatre coins de Paris.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr.

— Biffons, alors ! disait Villemessant avec un soupir.

Il montrail ainsi quelques autres écarts monstrueux de style politique à M. Gimet, se débattant, geignant, prolestant contre les coupures, puis ilfinissaitpardire, en jouant la colère :

— Que le diable vous patafîole ! Jetez Tarticle au feu et n'en parlons plus.

— Mais non, mais non !... Du calme... Ah I mauvaise tête I Il n'y a plus rien, n'est-il pas vrai ? Je

vous donne le visa.

C'était précisément où le fin rédacteur voulait en venir. Dans chaque article il semait deux ou trois paragraphes qu'il appelait ses boucs d'Israël, avait Tair très affecté de la suppression, et sauvait tout le reste par un sacrifice dérisoire, dont ce bon M. Gimet lui tenait compte. »

Cette petite feuille très agressive et qui n'épargnait personne avait soulevé bien des haines. Le futur fondateur du Figaro se trouvait un soir au restaurant Crémer, rue de Grammonl, lorsque se présente, tenant à la main un numéro du Lampion^ Hingret, colonel de la garde nationale.

ni AVANT LA GLOIRE

En apercevaut Villemessant, Hingret s'arrête au milieu de la salle.

— Voilà, dit-il, le cas que je fais de votre journal I Et il le froisse contre son dos et même un peu plus bas.

— Ma foi, répond Villemessant, pour une fois que cela vous arrive, vous y mettez bien deTostentation.

Tout le monde se mit à rire et Hingret fut tellement interloqué qu'il se hâta de partir, sans demander son reste.

Xavier de Montépin était un des principaux rédacteurs du Lampion et il collaborait en même temps à un autre journal légitimiste, le Pamphlet quotidien illustré^ fondé par Auguste Vitu (le 21 mai 1848), et dans lequel écrivaient Araédée Achard (Grimm), Théodore de B.mville (François Villon), Champûeury,Paui Féval (un ouvrier sans ouvrage), Monselet, Murger, etc.

Le Pamphlet quotidien^ qui avait ses bureaux ruie Montmartre, 171, donnait de très curieuses caricatures.

Le 27 juin, un décret du gouvernement avait suspendu la Liberté, la Révolution^ la Vraie République, VOi^ganisalion du Travail, ['Assemblée Nationale, le Napoléon Républicain^ le Journal de la Canaille (qui malgré son titre manquait de lecteurs), le Père Duchêne^ le Pilori... et le Lampion.

La suspension était levée dans les premiers jours d'août, mais le 21 août le Représentant du Peuple, le Père Duchêne^ la Vraie République et le Lampion étaient définitivement supprimés. Le gouvernement pensait que le meilleur moyen de répondre à un journal, c'est de l'empêcher de parler.

XAVIER DE MONÏEPIN 175

Pendant que Villemessant, qui avait succédé à Louis Boyer comme gérant, était emprisonné à Mazas, le Lampion devenait la 5owcAe de Fer, mais la Bouche de Fer^ saisie, arrêtée sous presse, était tuée à son premier numéro, le 24 août 1848, au moment où elle se préparait à paraître avec un nouveau titre qui n'avait, semblet-il, rien de séditieux, le Pipelet Luslucru,

Du Canard^ du Lampion et de la Bouche de Fer est née la Chronique de PariSy qui dura de janvier 1850 à septembre 1852, et la Chronique de Paris a eu pour fils, pour illustre fils, le Figaro^ qui naquit le 2 avril 1854, et dont Xavier de Montépin, célèbre romancier et journaliste ignoré, peut être considéré comme un des pères avec Villemessant, Vitu, de Galonné et Jouvin.

HECTOR MàLOT

Si le gouvernement se décidait par hasard — et la chose me semble d'ailleurs assez peu probable — à créer à la Sorbonne ou au Collège de France une chaire de a littérature appliquée », personne ne Toccuperait avec autant d'autorité que Tauleur de Sans Famille et avec autant de compétence. Il n'enseignerait pas le talent, qui heureusement ne s'apprend pas, mais beaucoup de jeunes écrivains, en suivant ses conseils et en s'inspiranl de son exemple, pourraient tirer un excellent parti de leurs qualités litte'raires, parfois méconnues, trop souvent stériles, et ne pas s'égarer, à l'âge où Ton hésite sur la voie à suivre, dans les chemins de traverse qui ne mènent à rien.

Ces tâtonnements des premières heures, si décisives, ces besognes pour lesquelles on n'est point taillé et qui vous retiennent sans profit, ces menus travaux de manœuvres qui usent l'énergie et la découragent, toutes ces fausses entrées et ces directions mauvaises font perdre un temps qui, bien employé, est la moitié du succès.

HECTOR MALOT m

Voilà ce dont Hector Malot s'aperçut très vile, avec sa clairvoyance d'homme très pratique. Etre à sa véritable place et s'y mettre le plus lot possible, charger une volonté très ferme d'exécuter ce qu'avait entrevu et décidé un jugement très sûr, tel est le but qu'il se proposa et qu'il sut atteindre. Jamais carrière littéraire ne fut entreprise avec plus de résolution, poursuivie et réglée avec plus de méthode.

Il devait y apporter, même très jeune, des habitudes de régularité, de comptabilité rigoureuse et minutieuse, qui lui ont été assez aigrement reprochées par des confrères qui n'avaient pas eu, à leur grand regret, l'occasion d'en faire preuve. Il estimait avec raison que la littérature est un métier, qu'un écrivain est un commerçant, et que lorsque ses livres enrichissent un éditeur ou un directeur de journal, point n'est besoin que lui-même crève de faim. Peut-èlre cette théorie lui permit elle de mettre dans sa vie littéraire, débarrassée des expédients, une conscience et une probité qu'on n'a pas toujours rencontrées chez des hommes de lettres qui affectaient plus de désintéressement.

Hector Malot avait dix-sept ou dix-huit ans — il était né le 20 mai 1830 à la B )uille, petit village situé à quelques lieues de Rouen — lorsqu'il vint à Paris faire sa philosophie au lycée Henri IV. Il passa ensuite sa licence en droit. Il comptait alors parmi les siens trois notaires, son père et ses deux beaux-frères. Il trouva que, môme pour une famille normande, ce chiffre pouvait suffire et, malgré les exhortations paternelles, se tourna vers la littérature.

Il y avait en ce temps-là — vers 1855 — deux manières de débuter dans les lettres. La première consistait à promener dans des cafés-cénacles des habits râpés, des soifs inextinguibles et un génie transcendant mais inexploité. La seconde, moins bruyante mais plus sûre, se bornait tout simplement à remplacer la notoriété qui permet des loisirs par un travail infatigable et la préoccupation de gagner sa vie le mieux possible.

Le jeune écrivain, en rupture de notariat, ne chercha à se distinguer ni par un mépris pour les besognes vulgaires qui donnent — et c*est déjà beaucoup — le pain quotidien, ni par le débraillé de sa tenue. Il s'habilla comme un bourgeois et eut des vêtements confortables.

— Lorsque vous êtes arrivé de Rouen au Quartier Latin, lui disait plus tard Vallès, vous aviez un beau et chaud pardessus marron. Ah I ce pardessus! je vous l'ai envié pendant dix-sept ans !

Vallès n'avait que trop raison. Un bon pardessus est une précieuse ressource pour un débutant. Il inspire confiance dans la valeur de celui qui le porte et lui vaut un accueil plus aimable et des prix un peu moins dérisoires. Ce fut peut-être à ce vêtement cossu et solide qu'Hector Malot dut ses premiers succès.

Il avait apporté de Rouen, avec Fespoir de révolutionner le théâtre, un drame en cinq actes que Louis Bouilhet trouva trop réaliste, trop « comme dans la vie », et qui disparut prématurément au fond d'un tiroir. Une comédie de mœurs, composée sans retard pour remplacer le drame inutilisable, fut refusée au Gym-

nase. Hector Malot se contenta alors de collaborer mystérieusement à quelques pièces de théâtre faites sur commande ou reçues d'avance, et, pour ne pas blesser sa modestie, on ne mit pas son nom sur rafïïche. Théodore Barrière préparait une grande machine historique, une sorte de panorama dramatique de Thistoire de Paris* de siècle en siècle, mais les documents lui manquaient. Malot se chargea de les fournir. On lui avait promis pour ses longues recherches dans les bibliothèques deux louis par représentation... mais la pièce fut un four et disparut presque immédiatement de raffichcc

Même écrites par lui et signées par d'autres, les pièces de théâtre ne lui réussissaient guère, et il prit le sage parti d'y renoncer. Des besognes sans lendemain, comme la plupart des littérateurs en ont subies à leurs débuts et dans lesquelles lui du moins ne devait pas s'attarder, prenaient presque tout son temps.

Il était entré au Journal pour tous, fondé par la maison Hachette en 1855, avec un premier arlicle sur une exposition de fleurs aux Champs-Elysées. Le docteur Hœfer, directeur de la Nouvelle Biographie générale, publiée depuis 1854 chez les Didot, lui avait confié quelques biographies, maigrement payées. Pour un sénateur qui aspirait à se faire une réputation littéraire, il écrivait des traités sur l'étiquette et sur les charges de Tancienne monarchie. Dans un journal tout à fait ignoré, le Lloyd français^ et qui, si j'en juge d'après son titre, devait être un journal commercial, il rédigeait un feuilleton dramatique.

En somme pendant cinq ans — ce qui est peu dans

une vie littéraire — Hector Malot avait gaspillé soq talent dans des besognes stériles, occultes et peu lucratives. Il le comprit et n'insista pas.

Changeant, comme on devait le dire plus tard, son fusil d'épaule, il se décida, en 1857, à aller vivre avec ses parents qui, pour se rapprocher de lui, s'étaient fixés à Moisselles, près d'Ecouen. Il abandonna tous ces petits travaux mal payés, sans avenir, pour s'enfermer pendant deux ans (1857-1858) dans la fabrication attentive, soignée, d'un roman. Il projetait — et il la réalisa suivant le plan, très original, qu'il s'était tracé — une sorte de trilogie : les Viclimes rf'-Amowr (les Amants, les Epoux, les Enfants).

Le premier volume de la série, les Amants, était terminé au mois de décembre 1858. L'œuvre était remarquable, forte, d'un réalismepoignant,d'uneobservation très juste, quoique l'auteur y parlât « des pénétrantes odeurs que dégage le châtaignier ». Cette littérature où apparaissait, à travers une intrigue très simple, de la vérité et de la vie, s'écartait résolument de tout ce qu'on admirait alors, du marivaudage sentimental d'un Octave Feuillet ou de la psychologie fausse et déclamatoire d'une George Sand. C'était déjà — il y a près de cinquante ans — avec ses qualités de précision, mais sans aucun parti-pris de pessimisme physiologique, le roman naturaliste.

Les Amants, publiés plus tard dans le Constitutionnel^ parurent en volume le 19 mai 1859.

Sainte-Beuve avait recommandé le jeune écrivain à Michel Lévy, qui, après avoir lu son manuscrit, accepta

de l'éditer, mais en exigeant la suppression de certains passages qu'il jugeait trop libres. Hector Malot, avec une énergie assez rare chez un débutant, refusa d'abord de se prêter à Tamputation qu'on voulait lui faire subir, puis s'y résigna après un voyage d'exploration de librairie en librairie. Michel Lévy paya le roman expurgé 400 francs (avec droit de propriété pendant cinq ans) et s'engagea à publier les deux autres de la série des Victimes d'Amour dans les mêmes conditions.

L'œuvre eut du succès. Castagnary la loua dans VOpinlon Nationale, « C'est un livre terriblement vrai, saisissant, fort, très hardi et très humain », écrivit Jules Levallois dans la Revue Européenne y et Edouard Thierry, dans le Moniteur^ termina son article très élogieux de l'œuvre en disant de l'auteur : « Il a toutes les qualités de Vhomme né pour savoir les autres et les passionner en les racontant. »

Constant Gueroult venait de fonder VOpinion Nationale^ dont le premier numéro avait paru le i«' septembre 1859. C'était un homme d'esprit et un bon juge en matière littéraire. Sur la recommandation de Castagnary et de Levallois, il ouvrit son journal à Hector Malot, qui y fut chargé d'une revue des romans et y publia en 1860 son second roman, les Amours de Jacques^ que le directeur de la Revue des Deux Mondes, Buloz, s'était fait communiquer en manuscrit par Michel Lévy, et qui ne lui avait pas convenu. Critique étroit mais intraitable, Buloz voyait d'un assez mauvais œil — d'autant plus qu'il était borgne — tout ce qui en littérature était trop neuf ou trop hardi.

Les Epoux, le second volume des Victimes d'Amour^ venaient deparaître, lorsque le 19 décembre 1865, dans le Journal des Débats^ Taine publia sur Fauteur et ses trois premières œuvres un article d'autant plus intéressant qu'il y exposait, avec sa précision habituelle, ses théories sur le Roman .

« Il y a quelques mois, ayant fait une longue course, j^entrai pour me reposer chez un ami qui se trouva absent. J'ouvris, en Tattendant, un livre qui était sur la cheminée et j'en lus environ la moitié, oubliant de m'asseoir; quand mon ami rentra, il y avait une heure et demie que j'étais debout. Je supposai qu'un livre qui maintenait si longtemps et dans une telle attitude un homme fatigué devait être bon et même beau, et je me promis, à la première occasion, ou même sans occasion, d'en dire mon sentiment aux gens qui aiment à lire.

M. Hector Malot est un écrivain connu, mais qui n'est pas assez connu; ses deux romans : les Amours de Jacques et les Victimes d"* Amour, celui-ci en deux séries distinctes, sont excellents de tout point, et, si Ton excepte Madame Bovary, égaux aux meilleures œuvres de fiction qui aient paru depuis dix ans.

Ce qui leur a manqué pour lesmettreàleur rang dans l'opinion publique, c'est probablement ce qui, à mes yeux, fait leur principal mérite. Ils n'ont rien d'énorme ni de trop visiblement saillant; ils ne soutiennent pas de thèse ; ils ne son t ni moraux ni immoraux ; ils n'étaient pas, de parti pris, des personnages très vils et très grands ; ils ne sont point écrits dans un style très

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pittoresque ni dans un style très sec ; ils ne copient pas le réel avec la fidélité minutieuse d'un moulage ; ils ne représentent pas l'idéal avec Taccent poétique d'une déclamation ; ils sont simplement une œuvre de bon aloi, celle d'un esprit attentif et sincère, qui, ayant vu de près, avec un coup d'œil juste, les sentiments et les actions humaines, les raconte sans s'aslreindre à un plan trop systématique, sans se ménager des effets trop calculés. Us sont composés de faits^ voilà leur excellence.

J'éprouve aujourd'hui un plaisir vif et neuf pour un critique : celui de saluer un talent précoce, original et solide dans un homme que je ne connais pas et que je n'ai jamais vu. »

Jugement à rapprocher de celui d'Emile Zola dans une de ses chroniques du Salut Public : » J'ose dire que les Victimes d'Amour sont une des œuvres les plus remarquables de ces dernières années, et c'est pour cela que je me suis plu, au début de cet article, à montrer Hector Malol portant le tablierde l'anatomiste et fouillant la chair vivante delà bête humaine. »

Hector Malot ne passait pas tout son temps à fouiller la chair vivante de la bête humaine, et comme les littérateurs en ce temps-là éprouvaient le besoin de s'unir et de se grouper, il faisait partie du Dîner du baron Taylor^ fondé par l'éditeur Dentu et qui devint plus tard le Dîner Dentu au des Treize.

Sous la présidence du baron Taylor, que suppléait parfois Paul de Musset, vice-président du groupe, des romanciers plus ou moins célèbres, Ponson du Terrail,

Louis Enault, Gonzalès, Paul Féval, Belot, Claretie, Ferdinand Fabre, Malot, etc., se réunissaient, autour d'une table bien garnie, chez Bonvallet, puis chez Maire,

ensuite chez DésiréBeaurain, boulevard Poissonnière, et dans la dernière période, chez Notta, h l'angle de la rue Rougemoni et du boulevard Bonne-Nouvelle.

Les toasts avaient été sagement supprimés, mais, à la fin du repas, les anecdotes, les contes, les « nouvelles parlées » étaient non seulement permises, mais obligatoires. C'est là que Paul Féval, qui avait beaucoup d'esprit, raconta Thistoire tragi-comique de cette vieille femme bretonne qui, après avoir tué un petit enfant, l'avait mangé « pour éviter les perpos ».

Deniu songea un moment à réunir dans un volume intitulé les Dîners du baron Taylor, autant d'histoires qu'il y avait de convives, chacun donnaatlasienne. Celle d'Hector Malot devaitavoirpour titre » Lady Balshington et le comte d'Orsay » — mais ce projet tomba dans Teau.

Taine avait recommandéTauteur des Victimes d' Amour à Berlin, directeur du Journal des Débats^ qui, en 1868, publia en feuilleton \e Beau-Frère.

Hector Malot — et c'estlà une des caractéristiques de son talent pratique, hostile à la phraséologie creuse — ne se bornait pas à être, comme tant d'autres, un amuseur. Dans la plupart de ses romans, qui méritent à ce titre le nom de sociaux^ il attaquait un abus, proposait ou conseillait une réforme, non pas sans doute en soutenant une thèse ou en écrivant une consultation, mais en faisant découler de Texacte notation du mal la

nécessité et parfois les moyens de le guérir. Voilà, à mon avis, ce qui constitue son originalité. Il a été ou plutôt il aurait pu être, car les abus ne meurent jamais, un inspirateur très clairvoyant de réformes libérales.

Le Beau-Frère^ œuvre angoissante, que je ne juge pas ici au point de vue littéraire et dramatique, visait la loi de 1838 sur les aliénés. Tous ceux qui vivaient do cette loi et pour qui la folie, même apparente, constituait un capital, ne dissimulèrent pas leur irritation. On les blessait dans leur amour-propre, en supposant qu'ils pouvaient se tromper, et, ce quiélait plus grave, on les menaçait dans leurs iniérôts. Pour répondre à ce livre inopportun et donner un semblant de satisfaction aux exigences coupables de Topinion publique, on nomma une commission chargée d'examiner les critiques opposées à la loi de 1838.

Le romancier fut convoqué devant la commission ; mais, peu soucieux déjouer lerôle de compère dans une revue médicale, il préféra s'abstenir.

Quelque temps après — comme il le raconte dans son livre le Boman de mes Romans^ qui m'a servi de guide, dans cetteétude — il reçut la visite d'un jeune homme envoyé par le directeur d'un a^ile d'aliénés, et qui le priait de l'aider à sortir de l'asile où on le retenait arbitrairement. Le visiteur, bien stylé, était un kleptomane, et la demande d'intervention cachait un piège que l'auteur du Beau-Frère — j'ai déjà dit qu'il était Normand — éventa. Six ans plus tard, il répondait aux atlaques dirigées contre son livre, par un nouveau

roman qui altaquait les mêmes abus, le Mari de Charlotie.

Pendant dix ans, de 1868 à 1878, les livres d'Hector Malot obtinrentun chiffre d éditionsdont la plupart des écrivains actuels se montreraient très satisfaits, mais qui ne suffisait pas à constituer Ténorme succès de vente, souvent si inexplicable, qui rend du jour au lendemain un auteur célèbre — et riche.

Sans Famille fut son premier roman à gros tirage, et quoique ce ne soit pas son œuvre la plus remarquable, fit pour sa réputation beaucoup plus que les quinze ou vingt volumes qu'il avait jusqu'alors publiés.

A la suite du succès de Raymond Kalbris^ l'éditeur Hetzel avait demandé à Malot, en 1868, un roman dans le même genre, et il avait été convenu que ce roman paraîtrait dans le Magasin d'éducation.

Terminée en avril 1870, Toeuvre fut lue à Hetzel, qui la trouva, en certains passages, trop brutale et trop triste.

— Des larmes dans les paupières, oui, très bien, ditil ; mais qu'elles coulent au milieu d'une crise de souffrance, c'est plus qu'il n'en faut : de la pitié, pas d'horreur.

Raisonnement de libraire, mais qui au fond était peutêtre juste.

Gêné par ces critiques et par d'autres formulées plus tard, Hector Malot replongea 5a«5 Fami7/e dans son tiroir et pendant quelques années ne s'en occupa plus.

En réalité, ce roman, destiné à un public d'enfants, public qui a aussi ses exigences et ses préjugés, Tef-

frayait. Une s'y remit qu'à contre-cœup, sur les ins* tances d'Hetzel.

Publié d'abord dans le Siècle^ Sans Famille parut à la fin de Tannée 1878 en deux volumes in-18chezDentu, et en un volume illustré chez Hetzel.

Dans les cinq premiers mois de 1879, la vente fut moyenne et six éditions s'écoulèrent assez lentement. Il n'y avait pas eu de réclame exceptionnelle et la critique avait parlé du livre avec sympathie, mais sans aucun emballement.

Mais la «réclame parlée » , c'est-à-dire celle que font d'eux-mêmes les premiers lecteurs, accomplissait son œuvre, créait un courant de sympathie, remplaçait par des éloges sincères, qui sans cesse renouvelaient les couches d'acheteurs, l'inutile et trompeuse publicité des journaux.

Le livre partait brusquement, avec douze ou quinze éditions, dans les six demi ers moisde l'année, et le succès était aussi grand à l'étranger qu'en France, plus grand peut-être, surtout en Angleterre, où l'on a un goût très vif pour ce genre de livres qui montrent le malheur vaincu parle courage et exaltent l'énergie humaine.

Ce qui plaisait à tous les lecteurs dans Sans Familley c'était la sobriété du style, l'absence de rhétorique et l'effet d'émotion obtenu par les moyens les plus simples;— et ce qui donnaà Hector Malot, qui n'était encore qu'un romancier très estimé, une grande réputation, ce fut d'avoir su écrire pour les enfants un livre qui n'était pas puéril.

Au mois de novembre 1859, Emile Zola, alors âgé de dix-neuf ans, — il est né, comme on sait, le i avril 1840, au n* 10 de la rue Saint-Joseph — fut collé pour la seconde fois au baccalauréat. Cet échec providentiel décida peut-être de sa destinée en lui fermant presque toutes les carrières libérales. Refusé à deux reprises, à Aix et à Paris, « pour insuffisance en français », quoiqu'il ait eu, en 1857, le premier prix de narration, incapable, par suite, de devenir fonctionnaire, il se résigna, sans trop de regrets, je le suppose, à se tourner vers la littérature, après avoir été pendant deux mois, au commencement de Tannée 1860, employé aux Docks, rue de la Douane, avec un traitement mensuel de soixante francs.

Son bagage littéraire se composait alors d'un roman historique sur les croisades, écrit au collège d'Aix, et d'une comédie « de mille et quelques vers », Enfoncé U pion, terminée au lycée Saint-Louis, en 1858.

Bohème par nécessité et sans conviction, le jeune débutant, qui n'arrivait pas à débuter, connut, plus qu'un

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autre, les amerlumes, les angoisses de cette misère littéraire, la pire de toutes les misères, parce qu'elle est accompagnée et aggravée presque toujours des bles-^ sures de la vanité. Ou a prétendu que, réduit échanger souvent de domicile par les difficultés qu'il éprouvait à payer son terme, il se trouva, en J860, le voisin de palier d'un croque-mort, Tami Jacques des Nouveaux Coules à JSinon, Ce croque-mort ne serait certes pas. déshonorant, mais je dois déclarer ici, en fidèle biographe, qu'il n'a jamais existé.

Pour se consoler de toutes les tristesses de sa vie. d'écrivain pauvre, des habits râpés qui font retourner les passants, des repas fictifs qui trompent la faim efc ne fapaisent pas, des longues et stériles attentes chez les éditeurs, Emile Zola préparait un poème cyclique « résumant Thomme et la nature d. Mais, en attendant de résumer Thomme et la nature, il fallait vivre, et c'était plus difficile. Pour secourir, sans Thumilier, lejeune écrivain, qui avait fâme fière, un ami de sa famille, M. Boudet, de FAcadémie de Médecine, le chargea, en décembre 1861, d'aller porter des cartes de visite à domicile et lui donna vingt francs pour cette besogne. Vingt francs, à certaines heures, peuvent sauver un homme.

C'est à la même époque qu Emile Zola débuta dans la. presse parisienne.

Il exislait alors, au Quartier Latin, une petite revue « hebdomadaire», le Travail, Le Travail paraît quand i/ peu^, disait un avis au lecteur qui ne manque pas. d'originalité. Le rédacteur en chef était Germain Cassées

et les principaux rédacteurs Georges Clemenceau, chargé de la critique littéraire et théâtrale, André Rousselle, Ferdinand Taule et Pierre Denis.

Un soir — c'était dans les derniers jours de Tannée 1861 — on apporte à la revue, avec une lettre signée Emile Zola, un volumineux manuscrit, un poème intitulé : Doute, vaguement imité de Lamartine et de Musset. La rédaction délibère et, sur Tavis de Clemenceau, décide de ne pas publier Tœuvre du poète inconnu. Quelques Jours après, nouvelle lettre de Zola. Le poème est inséré. Il n'est ni meilleur ni plus mauvais que la plupart de ceux qui trouvent un asile inviolé dans les Revues de Jeunes. On en jugera par cet extrait:

Oh ! courage, mon siècle, avance, avance encore I Quel jour nous promet donc cette sanglante Aurore ? Que t'a donc fait, Seigneur, la grande humanité, Pour laisser insulter à ta divinité, Pour laisser sur son cou flotter ainsi- la guide. Sans modérer les bonds de sa course rapide? On ne croit plus à rien ; le malheureux qui croit Gomme un être bouffon est désigné du doigt... Notre Père, il est temps. Oh 1 qu*un autre Jésus Expire sur la croix et du chaos nous sorte ! Notre corps, vil lambeau, n'a plus qu'une âme morte. Venez, ou je croirai que vous n'existez plus.

Dans le même numéro paraissait une étude d'un jeune étudiant en droite Méline, sur Edgar Quinet. Le Travail mourut, peu de temps après, de l'arrestation de ses trois principaux collaborateurs, Casse, Clemenceau et Taule.

Ces revues d'avant-garde, qui n'avaient d'autres lec-^

leurs que leurs rédacteurs, inséraient très volontiers, mais ne payaient pas. Emile Zola trouva, heureusement, à la fin de cette même année 1861, une situation, non pas brillante, mais stable. M. Boudet le fît entrer dans la maison Hachette avec un appointement fort modeste, 100 francs par mois, dans le service des « paquets ». C'était peu de chose en apparence ; en réalité, après tant de déboire?, c'était le salut.

La certitude, si précieuse, même en ce temps-là, pour un débutant, de loger dans une chambre habitable, de manger à peu près à sa faim, favorisait et encourageait les ambitions littéraires du pauvre employé qu'on avait vite jugé supérieur à sa besogne quotidienne. Il essayait vainement de caser dans un journal d'enfants, édité par la librairie Hachette, des contes qu'il avait rendus aussi puérils que possible, mais avec cette ténacité, qui ne l'abandonna jamais, il n'hésitait pas à frapper à toutes les portes, excité par les obstacles et sûr déjà de l'avenir. îl n'avait pas d'ailleurs cette vanité niaise, si fréquente chez les gens de lettres et par laquelle ils semblent s'efForcernon seulement de tromper les autres, mais de se tromper eux-mêmes. Le 24 septembre 1862, il écrivait à un directeur de Revue en lui envoyant une nouvelle, le Baiser de VOyI" dine : « Mon nom n'a aucune valeur littéraire : il est complètement inconnu. » Qui, aujourd'hui, aurait le courage ou la bonne foi de parler ainsi et de ne pas abriter la médiocrité de TœuTre sous la notoriété, vraie ou supposée, du nom ?

Après trois années de littérature, Emile Zola ne

s*était pas encore débso^rassé — lui qui devait être un si admirable prosateur — de la manie d'exprimer en vers sa pensée. Le 6 février 1863, il annonçait au directeur de la Revue Contemporaine^ M. de Galonné, Tenvoi d'un proverbe intitulé Pierrette : wll est en vers,disaitil : voilà certes un gros défaut dont il est difficile de s'excuser... D'ailleurs, ajoutait-il, prévoyant un refus, je suis bien décidé à ne pas me lasser; s'il faut, pour entrer, faire un chef-d'œuvre, je le ferai. » Cette confiance en soi n'est ridicule que lorsqu'elle n'est pas accompagnée par le talent et suivie par le succès.

Poème également. Amoureuse Comédie, qu'Emile Zola discrètement, cette même année 1863, mit sur le bureau de son patron. Hachette lut l'œuvre, la trouva peu intéressante, mais fît de l'auteur son secrétaire, chargé de la publicité.

L'éditeur Albert Lacroix, très accueillant pour les jeunes, vit arriver un jour dans son cabinet, vers le milieu de l'année 1864 — c'est lui qui me le racontait naguère — un jeune homme aux allures timides, à la prononciation un peu embarrassée et qui portait un manuscrit entouré d'une faveur bleue. Avec une simplicité et une franchise qui n'étaient vraiment pas banales, il avoua que son recueil de nouvelles avait été présenté' à divers éditeurs — dont il cita les noms — et que personne n'en avait voulu. Surpris et intéressé par cette entrée en matière, si dénuée d'artifice, Albert Lacroix lut l'ouvrage, y reconnut ou plutôt y devina le talent de Técrivain... et le 24 octobre 1864, il publia les Contes à Ninon, le premier livre d'Emile Zola. Les 6'on-

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tes à Ninon n'eurent qu'un succès d'estime ; il s'en vendit 3 à 400 exemplaires.

Emile Zola collabora alors au Petit Journal, à la Vie Parisienne. En 1865, dégageant peu à peu de la fadeur de ses œuvres de début son énergique personnalité, il publia dans le Salut Public de Lyon de remarquables études critiques qui, sous le titre de Mes Haines, parurent l'année suivante, réunies en volume, à la librairie Achille Faure.

En même temps, il continuait à s'occuper, employé très consciencieux, de la publicité dont l'avait chargé la maison Hachette. Le 12 décembre 1865, il écrivait au directeur de la Revue Contemporaine :

« J'ai l'honneur de vous adresser, au nom de MM. L« Hachette et Gie,un exemplaire de la nouvelle édition du Dictionnaire des Contemporains, entièrement refondu et complété. Ces messieurs vous seront reconnaissants si vous voulez bien présenter cet ouvrage à vos lecteurs.

Je profite de cette occasion pour vous rappeler un ouvrage dont je suis l'auteur, la Confession de Claude^ que vous avez dû recevoir, il y a environ un mois. Vous me ferez le plus grand plaisir en lui consacrant quelques lignes dans votre chronique. »

Cette lettre nous donne la véritable date de la Confession dt Claude, qui parut à la librairie Lacroix avec le millésime de 1866.

Le nouveau livre d*Ëmile Zola fut assez bien accueilli par la critique. Elle le jugea, pour la première fois, et avec une justesse qui est surprenante. En voici un exemple, pris un peu au hasard :

« Je passe par-dessus quelques autres critiques, écrivait Philippe Dauriac dans le Monde Illustré, pour louer sans réserve ce qui dans la Confession de Claude me paraît digne de remarque ; la tenue et la suite du récit, la force et la grâce du slyle, où déjà se montre Técrivain maître de sa pensée et de sa forme, un vrai talent d'analyse. Quoi encore ? nombre d'expressions heureuses où Tidée poétique se reflète et se précise ; enfln, malgré l'absence de tout élément dramatique, un grand courant d'imagination, sur quoi j'insiste.

(( En dépit de ses excursions fréquentes dans le réalisme, cette imagination-là est purement poétique. Au fond, M. Zola est ennemi des réalités. Il a beau faire parler les êtres les plus vulgaires elles plus abjects, il ne peut s'empêcher de mettre dans leurs bouches le miel et les fleurs delà poésie. »

Sans atteindre à ces tirages fantastiques qu'on ne connaissait pas alors, l'ouvrage se vendit assez bien. Ce succès d'argent, c'était l'affranchissement depuis longtemps attendu. Le 31 décembre 1865, le commis de la maison Hachette donna sa démission.

Dès le début de l'année suivante, il apportait à VillemesFant une idée très pratique, comme ce maître journaliste les aimait, celle de donner, grâce aux nombreuses relations littéraires que lui avaient procurées ses anciennes fonctions chez Hachette, des extraits des meilleurs ouvrages nouveaux. C'était de la copie obtenue à bon compte. Le premier article de cette série, « les Livres d'aujourd'hui et de demain », parut le 2 février. En même temps, Emile Zola publiait, sous le pseudo-

nyme de Simplice^ des articles intitulés i/arére^ et Plâtres, des portraits littéraires... qu'on attribuait à Alphonse Daudet. Déjà se révélait son tempérament outrancieret batailleur. Dans ses études, signées Claude^ sur le Salon de 1866, il s'attirait par ses élogesde Manet de si vives attaques que Villemessant aima mieux le « débarquer » que le soutenir.

C'est aussi dans V Evénement qu'avait paru en feuilleton le Vœu (Tune Morle^ qu'on dut interrompre devant les protestations des abonnés.

Plusieurs journaux, moins faciles à effrayer, VArtiste^ — qui publia TAérése Raquin^ — le Corsaire^ etc., accueillirent la prose decet irrégulier qui ne savait pas ménager les opinions courantes. Sans préoccupation artistique et dans un intérêt uniquement budgétaire, il donna au Messager de Provence, journal publié à Marseille, les Mystères de Marseille^ feuilleton populaire, que le Corsaire recueillit ensuite sous le titre de Un Duel Social, et qui devint la Famille Cayol au rez-de-chaussée de l'Evénement. Dans l'intervalle, ce feuilletonomnibus, transformé en drame à Marseille, y était tombé, au mois d'octobre 1868, sous les sifïïets.

En 1868, la même année et chez le môme éditeur que Madeleine Férat, dont le nouvel Evénement, celui de Bauer, avait commencé, sans pouvoir la terminer, la publication, paraissait à la librairie Lacroix Thérèse Raquin, Presque tous les exemplaires s'obstinaient à rester en magasin, lorsque Louis Ulbach, lié avec l'auteur, et désireux de lui rendre service, eut Tidée d'^reinter son roman dans les Lettres de Ferragus qu'il

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donnait alors au Figaro, Huit jours après, une nouvelle édition était mise en vente.

Déjà, sans être connu du public, Emile Zola avait dans les journaux,dans les revues, une notoriété un peu « scandaleuse », mais très réelle. Dans son Grand Testament^ où il passait en revue les personnages notoires du temps, Vermersch citait Fauteur de Thérèse Raquin^ considéré par la critique comme le coryphée deTécole réaliste. Le poète léguait dans ce testament satirique :

Au burlesque Augier quelques vers Du Légataire et de Tartuffe ; Un œil de peintre au bon Dubufe Et rintelligence des chairs ; Un faux nez à M. Larousse ; Un cercueil au lugubre Autran ; Une guitare à George Sand ; A Zola ma meilleure trousse.

C'est en 1869 qu'Emile Zola remettait à son éditeur ^Lacroix unavant-projet, un tableau général de la série de douze romans, dont les travaux du médecin Lucas sur rhérédité lui avaient donné Tidée, et qui devait avoir pour titre déQnitif général Les Rougon-Machard (sic)^ Histoire d'une famille sous le second Empire,

Sa véritable voie était trouvée. Il entrait à pleines voiles dans son œuvre. Le débutant devenaitun maître.

Si rinfluence des milieux après les décisives démonstrations de Taine avait encore besoin d'être prouvée^ on pourrait prendre comme exemple Anatole France.

Il est né où il devait naître pour devenir ce qu'il est aujourd'hui — sur ces quais peuplés de bouquinistes et célébrés par lui avec une émotion communicative danscet ouvrage délicieux qui a la saveur d'une confidence, le Livre de mon ami. Que l'on pût avoir « Tesprit tout à fait commun, si Ton fût élevé en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière de Seine qui coule entre les tours, les tourelles et les flèches du vieux Paris », cet écrivain d'un esprit si délicat ne le croyait pas, et il a prouvé combien il avait raison de ne pas le croire.

Que de souvenirs en effet éveillait dans une âme capable d'en savourer le charme ce coin de Paris qui conserve pieusement dans la grande cité banale et indifférente, livrée comme une proie aux démolisseurs, les derniers vestiges des époques disparues ! Qu'il semble naturel et facile de revivre le passé à l'ombre de ces

vieux hôtels oii Voltaire était venu mourir, qu'avaient habités Bonaparte,Ingre8, Alfred deMusset, la reine Margot, Marie-Anne Mancini, la duchesse de Portsmoulh — l.e génie, la gloire et l'amour I Mieux que tous les livres, n'évoquait-il pas l'histoire héroïque et sanglante de la Révolution, cet ancien hôtel que la Convention avait ordonné de raser et de remplacer par cet écriteau : « Là fut la maison du roi Buzot » ?

Ces vieilles maisons où d'humbles commerçants aux mœurs paisibles avaient succédé aux faiseurs d'histoire servaient de cadre admirable à des expositions rétrospectives qui duraient toute Tannée. Antiquaires et marchands d'estampes offraient à la curiosité des passants, aux recherches passionnées des collectionneurs, épées de cour à poignées de nacre, pistolets garnis d'argent, pendules où depuis plus d'un siècle le mên^e berger souriait à la même bergère, pastels à demi effacés, bijoux ternis, miniatures, portraits d'ancêtres à cinquante francs la douzaine, anciennes gravures où des actrices minaudaient dans un encadrement de roses — toute cette brocante accrochée à des ficelles, enfermée dans des vitrines poussiéreuses, enfouie dans des cartons et qui avait été de la grâce, de la beauté et de la vie.

Çàet là s'ouvrait l'obscure boutique d'un bouquiniste que l'on apercevait caché comme dans une forteresse derrière des piles de livres, tandis que contre les murs, sur des planches en bois jauni parle temps, s'amoncelaient les brochures, les in-douze avec leurs couvertures jaunes, grises ou bleues, et les lourds in-folios

vêtus de vélin ou de maroquin, armoriés, ornes de fines dorures.

M. France Thibault— le père de noire écrivain — était un de ces bouquinistes du quai Voltaire et un des plus estimés. Il aimait les livres et les connaissait. 11 savait — et c'est peut-être plus difficile que d'écrire un mauvais roman — il savait juger une bibliothèque et rédiger un catalogue. Son chef-d'œuvre en ce genre dont on ne soupçonne pas l'importance, ce fut le catalogue de la collection révolutionnaire de La Bédoyère.

Dans ce calme milieu où on se préoccupait uniquement, pendant 'que se succédaient les régimes et que se multipliaient les révolutions, d'éditions originales, d'exemplaires purs, de gravures avant la lettre, ou de reliures signées, Anatole France, comme Monselet fils de libraire, comme Champfleury commis libraire, mais avec plus de goût et plus de style, sentit naître en lui cet amour des livres, sans lequel il est assez difficile d'être un véritable lettré.

On l'avait placé pour y faire ses études au collège Stanislas, mais il ne paraft pas y avoir été un brillant élève, et en tout cas « ces sortes de moines en redingote » qui enseignaient bien des choses qu'ils ignoraient, ne lui laissèrent pas de très bons souvenirs. D'esprit trop original pour se pliera une règle ou accepter une discipline, il était l'écolier irrégulier qui n'étudie que ce qui l'amuse. L'antiquité grecque et latine l'enchantait. Il y découvrait des beautés que les professeurs n'avaient garde de signaler, puisqu'ils ne les comprenaient pas. Pendant que ses condisciples, atta-

chés à des besognes faslidieuses, faisaient avec ennui et conviction des devoirs soignés, le réalisme savoureux d'Homère — l'Homère de l'Odyssée — la grâce de la tragédie grecque, les paysages sobres et les dialogues ingénus des idylles de Théocrite, charmaient ce collégien épris d'art exquis et de style délicat.

En réalité, ses véritables maîtres ne furent pas ces rhéteurs et ces grammairiens d'esprit minutieux et vulgaire, mais les humbles marchands de vieux livres qui livraient leurs trésors à des prix très modiques et ne se croyaient pas obligés de les commenter.

« 0 naïfs bouquinistes des quais, écrivait-il plus tard, que je vous dois de reconnaissance I Autant et mieux que les professeurs de l'Université, vous avez fait mon éducation intellectuelle, braves gens qui avez étalé devant mes yeux ravis les formes mystérieuses de la vie passée et toute sorte de monuments précieux de la pensée humaine. C'est en furetant dans vos boîtes, c'est en contemplant vos poudreux étalages chargés des pauvres reliques de nos pères et de leurs plus belles pensées que je me pénétrai insensiblement de la plus saine philosophie. »

Déjà Anatole France avait ce goût de la curiosité littéraire ou historique que donne le maniement des livres d'autrefois, des livres pleins de faits et de pensées. Il commençait à collectionner, comme d'autres des insectes ou des médailles, ces bizarreries de l'esprit et du cœur qui forment pour le philosophe ou pour le romancier la mine la plus féconde et la plus inépuisable. Fuyant les idées générales qui d'ordinaire

n'intéressent que les sots, il recherchait en tout le détail, parce que seul le détail est instructif et amusant. A l'exemple de son père, il aurait pu dresser des catalogues : ceuK delà bêtise humaine qui est infinie.

Il étudiait l'histoire qui a séduit tant d'esprits délicats, non pas celle des manuels, soigneusement expurgée de tout ce qui est passionné, dramatique, vivant, mais Thistoire vraie ^ celle des chroniqueurs, des auteurs de mémoires, des journaux, des correspondances et des pamphlets.

Ainsi se formait par un goût précoce d'érudilion, par l'amour de la libre recherche, par le mépris de ce qui constitue l'éducation ordinaire, un des tempéraments littéraires les plus originaux de notre époque, où il y a si peu de tempéraments originaux.

Le premier ouvrage d'Anatole France montra où allaient ses préférences. En 1859 — le jeune écrivain avait alors quinze ans — on pouvait voir dans quelques vitrines des quais un mince opuscule de neuf pages, autographié, qui portait ce titre : La Légende de sainte Radegonde^ reine de France^ Paris, France, libraire, quai Voltaire. Celte brochure tirée à un très petit nombre d'exemplaires est devenue tellement rare que l'auteur lui-même en a à peine conservé le souvenir. C'était un devoir que la famille avait trouvé très remarquable et qu'un oncle avait autographié. Il était dédié par le collégien improvisé littérateur « à ses chers parents ».

Tel fut le premier début d'Anatole France. On peut affirmer sans crainte qu'il ne fît pas beaucoup de bruit.

Huit OU dix ans plus tard, ua ami de la famille, le libraire Bacheliû-Deflorenne, installé quai Malaquais, nP 3, qui publiait sa curieuse et artistique Collection du Bibliophile Français, confia à Anatole France une étude, sur Alfred de Vigoy. C'est cette étude, « achevée d'imprimer le 20 mai 1868 » et ornée d'une jolie eau-forte deStaal, que Ton considère comme le premier livre de l'auteur de Thaïs,

Puisque pour la Légende de sainte Radegonde, qui n'est sans doute qu'un exercice d'écolier bien doué, nous en sommes rôduits à des conjectures, c'est dans les cent ou cent cinquante pages de la plaquette biographique, publiée en 1868, qu'il faut étudier les véritables débuts et la première manière d'Anatole France, Je l'ai relue cette œuvre aujourd'hui assez difficile à trouver^ et d'un examen très attentif se dégage une nouvelle preuve de cet axiome littéraire : que quelque talent qu'un écrivain puisse avoir, c'est toujours par des défauts qu'il commence. Les qualités ne viennent que plus tard, lorsque par hasard elles viennent.

Il est impossible de ne pas constater dans celte élude sur Alfred de Vigny l'absence de précision dans la pensée et de simplicité dans le style, et on est surpris de voirie pathos de la mauvaise rhétorique universitaire — celle qui sévissait il y a vingt ou trente ans — chez un littérateur qui n'avait même pas l'excuse d'être normalien.

Je n'en veux citer qu'un exemple pris entre beaucoup d'autres : « L'imagination ranime les cendres éteintes, ou si elle donne la vie à l'argile qu'elle a elle-mêmepétrie,

elle nepeut jeter ses créatures dans un monde réel, dans un milieu précis, car elles n'y trouveraient point d'intelligences, elles n'y auraient aucunlien, elles y vivraient inharmonieusement ; comme à la statue ancienne de Pygmalion, il leur manquerait le souvenir maternel. »

Quand on songe qu'Anatole France est parti de ces tirades cotonneuses et filandreuses, de ce galimatias double, pour arriver au style impeccable, à la phrase d'or pur de Thaïs, on ne peut que l'admirer davantage. Ce serait ne pas lui rendre suffisamment justice que de louer par snobisme, et sans prendre la peine de (aire un choix, tout ce qu'il a publié avant d'être arrivé, par un efiFort constant et heureux, à sa forme définitive.

Destinée à un public restreint d'érudits et de bibliophiles, à une époque où Alfred de Vigny n'avswtpas encore été adopté par la jeunesse littéraire, l'étude d'Anatole France ne devait pas faciliter beaucoup ses débuts.

Ilécrivait trèsobscurément dans des revues déjeunes, dans des journaux de bouquinistes qui n'étaient en réalité que des catalogues ornés d'un peu de littérature, au Chasseur Bibliographe fondépar le libraire François, à la Gazette Bibliographique de Lemerre (1868), où il avait pour principaux collaborateurs Banville, Claretie, Leconle de Lisle, Monselet.

Dans les milieux littéraires déjà remarquables par le manque à peu près complet de sens critique, on ne le considérait que comme un annotateur assez bien informé, un préfacier.

Après la guerre de 1870, lorsque Paris et la France

recommencèrent à vivre, lorsque les lettres comme le commerce et l'industrie reprirent leur essor, Anatole France fut très heureux de trouver à la librairie Lemerre une position très modeste mais à peu près sûre de fabricant de notices pour gens du monde. Il avait •été préparé par ses goûts comme par ses études à cette tftche délicate qui, si elle procurait peu de gloire, exigeait beaucoup de finesse et de savoir. En tète de ces jolies éditions elzéviriennes qui rappelaient les plus beaux livres du xvi« siècle, il étudiait en même temps que les œuvre de Racine et de La Fontaine, avec un goût exquis et peut-être aussi avec une préciosité dont il n'était pas encore complètement guéri, les plus célèbres romans d'autrefois, en attendant d'en écrire luimême : Daphnis et Chloé, le Roman comique^ le Diable boiteux^ Manon Lescaut^ Paul et Virginie, Atala, René, le Dernier des Abencerages, Adolphe de Benjamin Constant.

Quelques-unes de ces fines études (Racine et Nicole ou la Querelle des Imaginaires, Bernardin de Saint-Pierre £tla princesse Miesnik^eic) paraissaient en extraits dans VAmateur d"* Autographes publié par Jacques Charavay ■et qui avait ses bureaux d'abord rue du Dragon, 31, puis au 51 de la rue de Seine. Dans le même journal, le préfacier de la librairie Lemerre donnait en 1875 des pages charmantes, les Poèmes de Jules Breton,

Quelque attrayant qu'il pût paraître à un lettré, ce rôle de critique ne suffisait pas à Anatole France, quoique, à vrai dire,on ne le crût pas capable d'autre chose. Comment d'ailleurs échapper à l'influence et au dange-

reux attrait de la poésie, lorsqu'on passait presque tout son temps dans cet asile des Muses, dans ce nouveau Parnasse qu',abritaitle passage Choiseul ?

A la suite des années de deuils qui avaient endolori et exalté toutes les âmes, la France soufifrait de ce qu'on pourrait appeler une « éruption de poètes». Les uns flétrissaient en vers sonores, — d'une vente facile, — la cruauté des vainqueurs; d'autres, avides de secourir la détresse de la patrie par la richesse de leurs rimes, étalaient une douleur un peu artificielle et d'autant plus bruyante. Il y avait aussi des chantres de la revanche qui à chaque page et presque à chaque vers reprenaient l'Alsace et la Lorraine.

Anatole France, plus sceptique, se bornait à mettre des pensers antiques dans des vers modernes et à célébrer en philosophe désabusé ou en artiste indifférent les douceurs de l'âge d'or, les héroïques tendresses et les chastes passions des femmes d'autrefois, les amours d'idylle à l'ombre des pins sonores, sur le rivage delà merde Sicile.

Il publia d'abord en 1873 les Poèmes Dorés ^ en 1876 les Noces Corinthiennes^ dédiées à Frédéric Plessis et dans lesquelles il s'efforçait de refaire « le rêve des âges de foi » et de donner <c l'illusion des vives croyances ».

Ces poèmes que l'on déclara très beaux quinze ou vingt ans plus tard, lorsque l'auteur, que la critique n'avait pas deviné,eutété adopté par la mode, révélaient un esprit nourri delantiquilé et qui en rappelait, dans

des vers bien frappés et vibrants comme le cristal, Tart simple et délicatement passionné.

On s'en aperçut à peine. Ni Téditeur ni le public ne comprirent que cette poésie d'un charme si pénétrant dénotait ou tout au moins promettait un écrivain de premier ordre.

Les œuvres qui smwïreni^Jocasteet le Chat maigre^en 1879, — Le Désir de Jean Servien^ en 1882, — Abeille^ en 1883, — Le Livre de mon ami^ en 1887, — Nos Enfants^ Scènes delà vie et des champs , passèrent à peu près inaperçues. Seul, le Cnme de Sylvestre Bonnard^ en 1881, avait fail quelque bruit et, couronné par l'Académie française, était péniblementarrivé à la deuxième édition.

Cette indifférence du public et, chez des gens qui ont pour métier de juger leur prochain, ce manque de clairvoyance peuvent s'expliquer, dans ce cas particulier, qui est très caractéristique, par plusieurs raisons.

La critique, à la prendre dans son ensemble et sans tenir compte de quelques rares exceptions, ne devine pas le talent et ne le consacre même plus. Elle ne rend pas des arrêts mais des services, et ceux qui écrivent comme ceux qui lisent savent, sur ce point, à quoi s'en tenir.

Par suite, dans un monde qui, pour réussir et pour prospérer, a besoin de notoriété, sinon de gloire, chacun se fait sa réputation à soi-même et n'attend pas qu'on s'aperçoive de son mérite.Il le signale, il le proclame, et naturellement il l'exagère. Ce procédé assez grossier mais très efOcace exigeait des qualités d'audace et de confiance qu'Anatole France n'avait pas.

La nature ne lui avait pas donné cette âme de courtier de commerce,voiremême d'agent de publicité qui est de plus en plus nécessaire à un homme de lettres.ll n'allait pas promener une littérature envahissante et une réputation artificielle dans les salles de rédaction, dans les bureaux de direcleurs de journaux ou de revues, ou dans les cénacles d admiration mutuelle. Il hésitait, par délicatesse d'esprit, par crainte du ridicule, à affirmer, k célébrer son propre talent. Il ne savait pas que l'écrivain le plus médiocre,qui déclare partout, sans cesse, à propos et hors de propos, qu'il est remarquable, arrive très vite à le persuader aux autres et à se le persuader à lui-même.

A ces défauts Anatole France en ajoutait un autre non moins grave.Ce fin lettré,cet écrivain exquis étaitcomme tous les dilettanti, comme tous ceux qui ont subi l'attrait du livre, unparesseux. Tandis que ses confrères, plus avisés, accumulaient avec profit des œuvres mauvaises ou médiocres et, à force de production et de réclame, condamnaient le public à les lire, il s'attardait à des lectures qui lui plaisaient, à des recherches qui enchantaient son âme decollectionneur.De temps en temps et comme à regret il donnait des œuvres délicieuses, mais il n'en donnait pas assez.

Dans ces conditions, il fallait à Anatole France, pour rattraper le temps perdu, beaucoup plus de talent qu'aux autres — et c'est heureusement la bonne fortune qui lui était échue. Depuis près de ving ans, il jouait avec ses goûts de curieux, de lettré et de dilettante une partie dangereuse. Félicitons-nous qu'il Taitgagnée.

Jusqu'en 1888 il n'avait guère écrit quedans des journaux très graves,mais assez ignorés par le public, — dans le G/o6e notamment, où parurent de lui, soit dit en passant, d'agréables éreintements de personnages notoires. Le Temps.oii il succéda en 1888 à Jules Charetie pour la rubrique de la « Vie de Paris », lui fournit enfin une de ces tribunes relentissanles dont un littérateur ne peut se passer^car un article a toujours la valeur du journal où il paraît.

Deux ans après, il publiait ThaïSy qui eut ungrand succès, un succès de critique et de vente.

Et c'est en cette année 1890 et grâce à ce roman qui le classa,qu'Anatole France eut officiellement beaucoup de talent.

Le 8 octobre 1833, à Marly-le-Roi, André Theuriet est né poète lauréat, romancier des familles et membre de l'Académie française.

Il n'était encore qu'un enfant, mais déjà appliqué et correct, lorsque son père fut nommé receveur de Tenregislrement à Bar-le-Duc. C'est dans cette ville qu'il fit ses études et écrivit ses premiers vers. Les études furent bonnes, mais les vers étaient mauvais.

A sa sortie du lycée, la poésie et la bureaucratie se disputèrent Tâme d'André Theuriet. Ce fut par la bureaucratie qu'il commença, et comme sa carrière administrative devait singulièrement déteindre sur sa carrière littéraire — et en môme temps la faciliter — il est nécessaire d'en dire quelques mots.

Surnuméraire de l'enregistrement, il était d'abord attaché aux bureaux de Montmédy et de 6ar-le-Duc,puis le 1er novembre 1856, nommé receveur de sixième classe à Auberive.

La Haute-Marne a la spécialité de villages pauvres et tristes, couverts de neige pendant la plus grande partie

de l'hiver. Il n'en existe pas beaucoup d'aussi misérables, d'aussi ennuyeux à habiter qu'Auberive.

Le poète exilé dans cette bourgade, au milieu de paysans frustes et grossiers, n'avait d'autre distraction que d'aller cueillir des fièurs — ou des rimes — dans la magnifique forêt qui faisait à Auberive une verdoyante ceinture, pleine, au printemps et à Tété, de parfums et de chansons. Il avait des goûts bucoliques. La botanique le consolait du papier timbré.

En 1859, on le nomma à Tours et de là à Bar-le-Duc où résidait sa famille. C'est àcette époque qu'il obtint son premier article de critique, non pas littéraire, il est vrai, mais administrative.

Le directeur de Bar-le-Duc affirma sur un papier officiel, ce qui doublait l'importance de la déclaration, que le jeune fonctionnaire, a par un langage toujours jdigne, un physique et des dehors agréables, son heureux caractère, avait su se concilier l'estime et l'affection générale. Il possède Tamour du travail, un grand esprit d'ordre et une instruction des plus étendues, une conception prompte, intelligente et sûre ; il rédige avec beaucoup de facilité ; son style est pur et d'une grande clarté. »

Remarquons en passant que le littérateur devait, lui aussi, se recommander par un langage toujours digne, l'amour du travail, un style pur, une grande facilité — et que personne ne l'a jugé aussi bien que son directeur de Bar-le-Duc.

Ces qualités de bureaucrate littéraire, de fonctionnaire de la poésie et du roman, il allait bientôt avoir

Foccasion de les révéler au public. Le 7 janvier 1865, à Irente-deux ans, il était nommé rédacteur à la Direction générale de l'enregistrement, et on peut ajouter qu'il était nommé en même temps homme de lettres.

Dans de vastes locaux, connus sous le nom de ministères, le gouvernement fournissait à des littérateurs prudents le chauffage, l'éclairage, les plumes, le papier, et à la fin de chaque mois un appointement médiocre mais assuré qui leur permettait d'attendre des jours meilleurs. Le bureau dans lequel Theuriet allait fonctionner au ministère des Finances était une véritable salle de rédaction. On y écrivait des vers, des vaudevilles, des articles de revues ou de journaux. On s'y occupait même — de temps en temps — d'administration.

Le sous-chef du bureau, Emile Gondinet, faisait, au milieu des dossiers couverts de poussière, des pièces de théâtre et, pour les essayer, les lisait à des commis moins littéraires.

André Theuriet, dans cet asile des Muses administratives, pouvait sans danger se sou venir qu'il était poète.

Ses premiers vers imprimés, In Memoriam^ parurent ddiusldi Revue des Deux Mondes, en i867, et la même année il publiait chez Lemerre Le Chemin des Bois^ un volume de poésiesqui fut remarqué par Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, et qui, par une exceptionnelle bonne fortune, se vendit.

Coppée a dit du Chemin des Bois: « C'est une brassée de fleurs sauvages, encore emperlées de l'eau des torrents des Vosges »,

Poète, André Theuriet se distinguait des Parnassiens

par la simplicité dans révocation. Il n'abusait pas du style descriptif et avait un autre idéal que Tart pour Fart. Il ne croyait pasqu'il fût utile d'embellir la nature qui est assez belle par elle-même. Il évoquait la vie profonde de la forêt, le frémissement des arbres, le murmure des sources, la douceur sereine des clairières, la chanson des nids, tels qu'il les avait vus, entendus et aimés. Et son originalité consistait surtout à ne pas être un paysagiste en chambre.

Dans cette période initiale de sa vie littéraire (1867 à 1870), Theuriet s'abandonna au charme, si décevant pour d'autres, de la poésie. Son premier essai de théâtre fut une œuvre aujourd'hui bien oubliée, la Vieille Maison^ scène de la vie de province publiée dans le Cor* respondant le 10 août 1869. Une de ses premières nouvelles en prose, le Secret de Gertrude, parut dans la même revue, dont il devenait un des principaux collaborateurs, le 25 avril, le 10 et le 20 mai 1870.

Deux mois après, la guerre éclatait. Au début du siège de Paris, on avait eu Tidée assez bizarre de former, pour garder le Grand Livre de la Dette publique qui se gardait très bien toutseul, un bataillon composé des agents du Ministère des Finances et de la Caisse des Consignations. L'auteur du Chemin des ^oû,quiseconsidérait, quoiqu'il fût né dans la banlieue parisienne, comme un Lorrain, un Lorrain honoraire, si l'on veut, n'accepta pas de faire partie de ce bataillon d'opéra bouffe. Il estima avec raison qu'il se rendrait plus utile en servant tout simplement, comme les autres, dans la garde nationale. Il fut un des comparses, un des figu-

rants attristés, dans cette comédie tragique qui marqua les derniers jours du siège, dans ce semblant de guerre pendant lequel les soldats n'eurent à lutter que contre la faim, le froid, les rigueurs d*un hiver terrible et la honte de se sentir impuissants et la douleur, pour un si grand nombre d'entre eux, de mourir, héros anonymes, sans profit et sans gloire.

La guerre inspira à Theuriet quelques unes de ses œuvres les plus émouvantes: — le Ravin^épisode de rinvasion prussienne en i 79^(1870) — Legs d'une Lorraine (1871) — Souvenirs d^un mobilisé (1872), et en même temps elle donna à sou talent une direction nouvelle. Au poète succéda le romanci* r.

La dernière œuvre du poète, ce fut un drame, aussi mal charpenté que bien écrit, Jean-Marie^ joué à rOdéonle 11 octobre 1871, et dans lequel le public, tout en trouvant la pièce mauvaise — et elle Tétait par sa construction maladroite et par trop naïve — salua au passage de très beaux vers, ceux, par exemple, de Jean-Marie à Thérèse, quand il J'engage à fuir avec lui :

Ah ! tu m'aimes toujours ! Va, ne t'en défends pas ; Contre tes souvenirs en vain tu te débats. Nos amours ne sont pas de celles qu'on oublie Et rien n'a pu briser la chaîne qui nous lie...

Viens 1 Nous irons chercher là-bas une patrie Hospitalière et douce... Entre elle et le passé Nous mettrons l'Océan immense.. Viens !... Je sais Dans les mers du Tropique une lointaine Antille Qu'un printemps éternel réjouit et qui brille Sur les flots bleus ainsi qu'un nouveau Paradis

Là nous retrouverons les jours du temps jadis;

Nous vivrons oubliés dans un coin de ôette île,

Cultivant de nos mains une terre fertile,

Et n'ayant qu'un seul toit, qu'un seul cœur !... Tu verras,

Le soir, de beaux enfants s'endormir dans tes bras,

Et notre amour sera profond et sans mesure

Comme la mer I

Dans les premiers romans qu'il écrivit et qui presque immédiatement obtinrent un assez grand succès

— Mademoiselle Guignon{iHl A) — Le Mari âge de Gérard

— Une Ondine (1875) — Raymonde (1877) — André Theuriet montra surtout des qualités de poète.

Quel a été son idéal comme romancier, Tidéal qu'il a cru atteindre, il le disait naguère à un journaliste :

— « Ce que j'ai voulu faire depuis vingt ans que j'écris, c'est une élude de la province, sans parti pris de naturalisme ou de psychologie, d'après ce que j'ai vu. J'ai décrit la nature sous son point de vue leplus simple, sans les complications apportées en ces dernières années ; j'ai introduit dans le roman et la poésie quelque chose du sentiment sans rhétorique de nos vieilles chansons populaires. »

Les « complications apportées en ces dernières années », dont parlait André Theuriet, il nous est permis de les appeler la préoccupation du réel, le désir et le besoin de créer, non pas des images de rêve, mais des personnages vivants, animés de véritables passions, capables de lutter et de souffrir et toujours entraînés par les faiblesses humaines.

Ces personnages, qui ne nous intéressent que parce

qu'ils nous ressemblent, on les trouvait dans les romans de Zola^ de Daudet, de Maupassant. Ils sortaient, pleins de vie, de leurs pages émues. Ils n'étaient pas des figures de rhétorique, et nous ne pouvons pas les considérer comme des héros de légende.

Tandis que ces maîtres du roman s'attachaient à la réalité, se passionnaient pour Tobservation exacte. André Theuriet, sur le chemin des Bois, au son d'un pipeau rustique — tel Tityre ou Corydon — essayait d'animer des petites poupées, habillées en hommes ou en femmes, des petites poupées charmantes, vertueuses, he'roïques même, qui avaient toutes les qualités, mais qui avaient aussi un grand défaut. Elles étaient en bois ou en carton.

Il n'y avait de bien observé que le paysage^ et là l'écrivain retrouvait sa supériorité. Les bois étaient des bois véritables, dans lesquels ne poussaient pas des fleurs artificielles. Une eau fraîche et limpide coulait dans les ruisseaux, le long des haies. Et ceux à qui le tableau ne plaisait guère ne pouvaient pas du moins contester le mérite du cadre.

Avec un style moins puissant, avec moins de socialisme humanitaire et plus de simplicité dans le pittoresque, c'était le roman paysan de George-Sand qui reparaissait^ mais accommodé aux préjugés bourgeois et aux vertus familiales : — du George-Sand retouché par Berquin.

Nos succès nous viennent presque toujours de nos défauts. C'est par leurs côtés les plus imparfaits, parce qu'ils avaient de mal observé et de mièvre que les

romans d'André Theuriel s'imposaient de plus en plus au public.

L'humanité si fausse qu'il présentait dans ses livres enchantait, surtout en province, lésâmes simples, avides d'illusions, effrayées par tout ce qui est vrai, fort et réellement dramatique.

Avec quelle joie naïve on s'intéressait aux amours touchantes de ces jeunes filles un peu sauvages, mais qui avec tant de charme et d'à propos, au dénouement s'apprivoisent! Et les hommes valaient les femmes dans ces historiettes d'une douceâtre sentimentalité. Ils étaient bons et nobles et vertueux, toujours prêts au dévouement et au sacrifice, d'ailleurs instruits, intelligents, amants corrects et maris parfaits.

Si jamais le bon jeune homme disparaissait de la terre, on le retrouverait dans un roman d'André Theuriel.

Pour suffire à sa clientèle et moraliser les masses, qui d'ailleurs en ont bien besoin, l'ancien poète, devenu romancier des familles, s'était astreint à un régime de travail très méthodique. 11 accomplissait régulièrement, à heures fixes, une besogne déterminée, et partageait sa vie en deux parts : littérateur dans l'administration et fonctionnaire dans la littérature.

Il se mêlait peu au monde des écrivains dont la plupart lui déplaisaient par leurs allures de bohèmes et une indépendance d'esprit trop peu bureaucratique. On l'entrevoyait quelquefois au Dîner delà Soupe au lard^ inauguré le 7 juin 1878 et qui réunissait chez Désiré Beaurain, le 2^ vendredi de chaque mois, des littérateurs et artistes de l'Est. Parfois aussi, il assistait, au Café de

Fleurus, au D\ner des Timides ou Dîner de la Modestie^ dont faisaient partie quelques violettes du jardin littéraire, Sully Prudhomme, André Lemoyne, Jules Levailois, Valléry-Radot et le bon Armand Silvestre, Silène attendri, qui n'avait d'audace que dans ses contes.

Raymonde, en 1877, Le Fils Maugars et La Maison des deux Barbeaux^ en 1879, avaient considérablemen|L augmenté la réputation d'André Teuriet; mais Sauvageonne, en 1880, fut son premier livre à grand succès. Désormais célèbre, classé officiellement, il commença à se diriger, d'un pas lent mais assuré, vers l'Académie, où il devait arriver après un petit voyage qui dura seize ans.

AVANT LA OLOIRB

Je connais peu d'existences littéraires qui aient été conduites avec plus de clairvoyance, de sincérité et d'énergie que celle de Paul Bourget. Il a passé par la bohème, mais en curieux que tous les milieux et tous les types humains intéressent, sans y apporter aucune illusion et sans rien y perdre de son courage intellectuel. Il a été pauvre et n'est pas devenu^ comme tant d'autres, désenchanté et amer. Son acheminement vers la réputation a été un admirable efFort de travail, de ténacité et d'intelligence.

En 1872, Paul Bourget avait vingt ans — il était né à Amiens le 2 septembre 1852 — et venait de passer sa licence es lettres, lorsqu'il commença à faire (provisoirement) deux parts de sa vie : l'une consacrée à son dur labeur de précepteur, l'autre pendant laquelle il pouvait s'occuper de littérature et être lui-même.

Il habitait rue Guy-de-la-Brosse, près du Jardin des Plantes, dans un pauvre logement, meublé surtout de livres et qu'ornait un buste de Balzac. Convaincu que le travail est la moitié du succès, et qu'il faut à l'esprit

une discipline sérère, il s'était soumis à un surmenage cérébral que Thabitude rendait tolérable et fécond. Use faisait réveiller à trois heures du matin, prenait deux ou trois bols de café noir, et travaillait jusqu'à sept heures. Presque toute la journée se passait ensuite à donner, à des cancres qui sans doute n'en appréciaient pas la valeur, des leçons de philosophie et de latin. Le soir, sans être lassé de sa monotone besogne, le répétiteur devenait homme de lettres et candidat à la gloire.

On le voyait un peu dans tous les milieux, plus préoccupé d'enrichir son esprit que de le délasser, tantôt à l'Ecole des Hautes Etudes, ou àla Sorbonne, tantôt au Sherry-Cobbler, quartier général des Hydropathes.

Le groupe des Hydropathes, dont Emile Goudeau, dans son livre Dix ans de bohème^ a raconté l'amusante histoire, était né dansune brasserie du boulevard Saint- Michel, près du lycée Saint-Louis, appelée \q Sherry- Cobbler, sans doute parce qu'on y trouvait tous les genres de boisson qui abreuvent la littérature, — sauf celui-là. Dans cet établissement, se rencontraient des écrivains qui se rattachaient à toutes les écoles, excepté peut-être l'école du succès : Catulle Mendès, Paul Arène, Mallarmé, Richepin qui venait d'écrire une curieuse étude sur Jules Vallès ; Villiers de l'Isle-Adam, déjà traité comme un ancêtre ; Maurice Bouchor, Alexandre Hepp, Eodile Goudeau. Coppée, plus célèbre depuis son triomphe du Passant^ y venait aussi, mais très rarement.

Quelquefois, par amour de l'exotisme — d'un exo-

^isme qui se mettait à la portée des boursesles plus modestes — on se réunissait dans un restaurant turcogrec qui avait installé rue Monsieur-le-Prince un décor pseudo-oriental que le patron ajoutait à sa note.

Ce fut non loin de là — en 1874 — sous les galeries de rOdéon, que trois poètes, exaltés par la vue des indouze qu'étalait paisiblement le bibliopole Flammarion, se jurèrent une éternelle alliance pour la conquête de la gloire et s'intitulèrent les Vivants. Ces trois poètes, riches d'espérances qui par hasard furent réalisées, s'appelaient Richepin, Bouchor et Bourget,

Ce monde de bohème dans lequel plus d'un raté, inconnu de la foule, a dépensé sans profit assez de talent pour approvisionner jusqu'à la fin de leurs jours deux ou trois écrivains habiles et médiocres, ce monde de paresseux et surtout de paalchanceux, Paul Bourget le traversa sans s'y attarder. Il avait la passion du travail et le désir d'échapper le plus possible à ce qu'a de précaire, de pénible et même d'humiliant, la situation de débutant littéraire. Il considérait avec une pitié où se mêlait un mépris d'ambitieux bien doué, ces malheureux chez qui tous les rêves se changeaient en désillusions et tous les efforts en avortements :

« Ces hommes de trente ans qui la prunelle éteinte, Déjà chauves, fumaient en lisant un journal».

D'ailleurs d'autres milieux l'attiraient. Il allait parfois au dîner du Bœuf nature (au café Procope), fondé vers 1864 et qui avait groupé autour de Zola les principaux réalistes. Au café de Sèvres, il retrouvait Huys-

mans, Valladon, Georges Landry et cet extraordinaire Nicolardot qu'il devait mettre dans un de ses romans sous le nom de Legrimaudet, ce Nicolardot qui allait publier en 1882 la Confession de Sainte-Beuve y où il jugeait ainsi le grand critique : « Comme philosophe, comme écrivain, comme homme, on est forcé de convenir qu'il fut sot. »

Mais plus que les réunions littéraires dans lesquelles, comme on Ta dit, Tesprit bat le briquet, il aimait, ainsi que son grand patron Balzac, en qui il voyait un merveilleux ;}ro/eweur d'é/ier^ie, le cabinet de travail, l'inviolable retraite où il pouvait, sans être troublé par la pensée d'autrui, s'écouter vivre et poursuivre son rêve.

Les jours succéderont aux jours, et les années S'effeuilleront ainsi que des roses fanées, Avant que je n'étreigne entre mes faibles bras Les seuls trésors que j'aie adorés ici-bas : La gloire et le génie. Et pourtant comme j'aime Ces lettres dont j'ai fait ma volupté suprême l

Comme il le dit dans ces vers pénétrants, il adorait les lettres ;mais dans cette première période de ses débuts, il se cherchait encore, il hésitait entre Taine et Balzac,^ il se demandait s'il était né critique ou poète.

Ce plaisir de juger les autres, ce dilettantisme littéraire qui a séduit tant d'esprits d'élite, l'entraînait malgré lui, et il cédait, sans voir suffisamment que vivre c'est créer, à cette curiosité de lintelligence qui en émousse parfois la vigueur.

« Nous sommes cinq ou six, écrivait , dans un de ses

articles du Temps^ Aaatole France, à garder dans les souvenirs de noire première jeunesse, ces entretiens du soir,sous les grands arbres de rObservatoire, ces longues causeries du Luxembourg auxquelles Paul Bourget, poète adolescent encore, apportait ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le culte de la métaphysique et Tamour des grâces mondaines, il passait aisément, dans ses propos, de la théorie de la volonté aux prestiges de la toilette des femmes et faisait pressentir les romans qu'il nous a donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous, etTemportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions bien avant dans la nuit. »

Heureusement cette crise de cérébralité aiguë ne devait être que transitoire, et à l'étudiant de Heidelberg, trop nourri de kantisme, au poète délicat mais trop intime, allait succéder le romancier, le créateur de vie et d'humanité.

Ce sont ces divers élals d'âme littéraire qu'il faut étudier et comprendre pour caractériser, à ses débuts, un talent singulièrement complexe.

Paul Bourget s'était lié avec Coppée, probablement au Sherry-Cobbler où ils se trouvaient Tun et l'autre quelque peu dépaysés. C'est à lui qu'il lut, peu confiant sans doute dans l'esthétique des autres habitués de la brasserie, ses premiers vers, des stances sur la Passion de Jésus-Christ. Le sujet manquait un peu d'actualité, et le poème était médiocre. Coppée le déclara bien franchement à l'auteur, qui, réflexion faite, en convint et jeta son œuvre au feu. Voilà assurément un genre d'hé-

roïsme dont ne serait guère capable la plupart des débutants d'aujourd'hui ; car il faut leur rendre cette justice que plus leurs vers sont mauvais, plus ils s'obstinent à les trouver bons.

Un brave homme de lettres qui^ dans une carrière où on ne vous juge que par les résultats, ne s'est signalé queparde bonnesintentions, EmileBlémont,avaitfondé en 1872^ pour y abriter ses innocentes poésies, une revue, la Renaissance, qui a été en quelque sorte le Parnasse des pauvres — des pauvres poètes, qui n*avaient d'autre richesse que celle de leurs rimes. Et encore ne Tavaient-ils pas toujours.

Dans cette revue de famille, dont les bureaux peu luxueux étaient situés au n** H de la rue Jacob, Paul Bourgel publia quelques poésies qui n'ajouteront pas beaucoup à sa gloire.

C'est à la Revue des Deux Mondes qu'il débuta réellement par une œuvre déjà très fouillée, Céline Lacosiey et par une étude qui fut très remarquée sur le roman piétiste. Heureux temps que nous ne reverrons plus, où il suffisait qu'un jeune écrivain, pas encore classé, eût du talent pour que la critique s'en aperçût I

L'année suivante — en 1874 — le premier volume de vers de Paul Bourget, la Vie inquiète^ parut chez Lemerre, et cette poésie un peu molle, un peu grise et comme couverte de brume, n'intéressa que médiocrement un public qui s'était habitué aux fantaisies outranci-^res et aux couleurs violentes des Parnassiens ou aux tableaux familiers et à demi réalistes de Coppée.

Les deux autres recueils de vers de ce lakiste fran-çais, Edelf en 1878, les Aveux^ en 1882, furent accueillis avec la même indifférence, et les critiques les plus indulgents ou les plus intelligents se bornèrent à les considérer comme les essais, les exercices de style, très utiles à condition de pas être trop prolongés, d'un jeune écrivain qui se préparait à avoir beaucoup de talent.

La poésie, je veux dire la poésie rimée et éditée, est une maladie qui n'épargne, à ses débuts, aucun littérateur.

Ils n'en meurent pas tous , mais tous en sont frappés.

Il semble que la rime et le rythme dont s'accompagne une pensée souvent très banale ont quelque chose de plus noble et, en apparence, de plus malaisé à attendre qui tente les ambitions juvéniles.

Cette maladie spéciale, qu'on pourrait appeler la rougeole des littérateurs, n'a du restea ucunegravité,et elle offre même des avantages assez sérieux. Elle forme des tempéraments plus affinés et qui unissent à la force une grâce et une délicatesse pleines de charme ; et c'est peut-être en commençant à écrire envers qu'on apprend mieux et plus vite à écrire en prose.

Ce coup d'aile de la poésie, on le retrouve en effet dans les études que publiait Paul Bourget à la République des Lettres, vaillante revue fondée en 1875 par Adolphe Froger et Catulle Mendès et qui accueillit, soit dit en passant, en 1876, l'Assommoir, repoussé par tous les journaux. A la Vie littéraire, à la Paix, au Globe,

PAUL BOURGEÏ 225

au Parlement, où il collaborait dans celte première

période, le poète se révélait encore sous le prosateur à la phrase souple et harmonieuse.

Il venait de donner à la Nouvelle Revue un roman très remarquable, Vlrréparable^ lorsque parut de lui, chezLemerrejUn livre de premier ordre, un chef-d*œuvre de clairvoyante et pénétrante analyse, les Essais de psychologie contemporaine ^ où étaient étudiés, devinés quelques-uns des maîtres du siècle, Baudelaire, Renan, Flaubert, Taine et Stendhal. La Nouvelle Revue, que dirigeait alors une femme de haute intelligence, M"^® Adam, avait publié ces monographies, ces portraits d'âmes siattachanteseisidiverses. Lorsqu'ils eurent été réunis en volume, lorsqu'on put les juger dans leur ensemble, l'admiration de la critique se précisa et s'affirma.

De tous ceux qui louèrent à cette occasion Técrivain soudain placé au premier rang, aucun ne le fit avec plus de sympathie et, ce qui ne surprendra personne, avec plus de talent qu'Octave Mirbeau. Gomme Tarlicle publié sur Bourget dans les Grimaces est fort peu connu, je crois qu'on me saura gré d'en reproduire la plus grande partie :

« Les Essais de psychologie contemporaine ne sont point, à proprement parler, un livre de critique — du moins au sens étroit et vulgaire qu'on prête à ce mot, aujourd'hui. Ce livre a une portée plus haute et une signification plus noble. M. Paul Bourget ne fait point la critique des hommes, comme c'est la mode de la faire maintenant. Il ne raconte point comment ils s'habillent,

ce qu'ils mangent, les endroits qu'ils préfèrent, si leurs cheveux sont blonds ou gris, ras ou s'éparpillant en boucles sur Tépaule. Il évite de tomber dans ce travers d'indiscrétions et d'anecdotes qui donnent à la critique de vilaines allures de reportage, et un ton de bavardage familier, indifférent et maussade.

a Quand il étudie un poète, M. Paul Bourget essaie de reconstituer, non point la forme corporelle qui n'est souvent qu'un masque, mais la forme d'dme; il pénètre en la pensée intime et profonde, là où mystérieusement s'élaborent les mystères de la vie morale. Il se substitue en quelque sorte à son modèle ; il vit sa vie, rêve ses rêves, souffre ses souffrances, et il nous redonne, dans toute sa vérité, 1 être d'exception qu'a été ce poète, ou ce philosophe, ou cet historien, et qu'ont déformé les légendes et caricaturé les anecdotes.

« C'est ainsi que M. Paul Bourget, dans les Essais de psychologie contemporaine^ nous a rendu l'intime vie morale de Baudelaire, de M. Renan, de Flaubert, de M. Taine et de Stendhal. Il a dégagé en poète, en philosophe, en analyste profond et subtil, la pensée de ces écrivains, et nous a fait voir leur génie à la lueur de leur àme. Ce sont des pages admirables et pleines d'un rare talent. Le style, ciselé, travaillé par un des plus habiles ouvriers de phrases que je connaisse, est pourtant net et clair. La pensée surgit des mots brillants et parfumés, éclatante, lumineuse, comme la fée qui sort des touffes de roses et de tubéreuses.

a Les Essais de psychologie contemporaine font le plus ^rand honneur au talent de M. Paul Bourget, — ce

talent raffiné et solide qui va de Baudelaire à Sainte- Beuve. »

J'ai eu d'autant plus de plaisir à citer cette belle page sur Paul Bourget quelle juge toute son oeuvre^ et que les qualités louées chez le critique, le romancier les avait au même degré.

Prenant cette fois comme sujets d'observation, non des personnages réels dont on pouvait connaître Toeuvre et la vie, mais des types imaginés, c'était la même acuité de vision, la même préoccupation des détails «intimes», du mécanisme intérieur de Tâme, la même tendance — peut-être excessive — à n'étudier que ce qui se dérobe à l'examen, à ne voir que ce qui est invisible.

Grâce à celte méthode, empruntée en partie à Balzac, à Stendhal, mais rendue originale à force de conscience et de talent, des héros de roman, évoqués par une analyse patiente, tenace, minutieuse, se détachaient d'un livre avec une vérité saisissante. On les voyait vivre et agir. Ils étaient — tel le Disciple^ pour ne citer qu'un exemple — un ensemble d'organes mus logiquement par un cerveau, et Tacte, chez eux, n'était que la résultante, inévitable, de la pensée.

Ainsi, même dans le roman, Paul Bourget avait apporté son merveilleux don de critique; et lorsque CrueMe Enigme^ son premier livre à gros tirage (1885), Teut renducélèbre,lafoule, presque toujours aveugle, mais à qui il arrive parfois d'être clairvoyante, admira d'instinct en lui la qualité si rare par laquelle il s'était déjà imposé à l élite: la faculté de voir, de savoir, de comprendre, ou, pour lui donner son véritable nom ^V miel ligence.

Voici de tous nos écrivains actuels le moins « livresque », le moins pourvu de culture littéraire et le plus attachant peut-être par la sincérité et le jaillissement spontané de son talent.

Né à Rochefort, le 14 janvier 1850, Pierre Loti fut un écolier assez médiocre, surtout dans ses devoirs français.

Il a raconté, dans un de ses livres, qu'ayant à faire une narration sur un naufrage — une narration pour port de mer — il se contenta de remettre une page blanche avec le titre et sa signature.

J'ignore si les deux professeurs gratifiés par lui des surnoms de Bœuf Apis et de Grand Singe Noir existent encore; mais ils doivent éprouver quelque surprise des succès littéraires de ce mauvais élève sur qui ils fondaient si peu d'espérances.

La véritable éducation intellectuelle de Loti, c'est au milieu familial qu il la dut, à un milieu austère et un peu triste de protestants rigides, — et pour lui surtout, qui veut deviner Thomme doit connaître Tenfant.

Dans la vieille maison, comme endeuillée parunereligion sévère et froide, il n'y avait qu'un rayon de soleil^ cette tante Glaire, cette tante-gâteauj dont Fauteur de Pêcheur d'Islande^ dans une de ses œuvres les plus émues, a si délicieusement évoqué l'image.

Elle' mettait dans Pair qu il respirait un peu de gaîté et de joie. Elle aurait voulu, attentive et attendrie, lui épargner tout eflert. Elle Taidait à faire ses devoirs. Elle les faisait pour lui. « Elle prenait en main, dit Loti, rénorme dictionnaire qu'il fallait et me cherchait mes mots pour les thèmes et les versions. Elle s'était habituée même à lire le grec, afin dem'aider Rapprendre mes leçons dans cette langue. Et pour cet exercice je l'entraînais toujours dans un escalier où je m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête : deux ou trois ans durant, ce fut ma pose classique pendant la récitation de la Cyrop^cfie et de r/Zmc/e. »

Ces enfances mélancoliques ont une influence profonde. Elles habituent à la réflexion, au repliement sur soi-même. A Tintelligenee elles communiquent plus de sérieux et plus d'aHinemenl à la sensibilité. Elles donnent la connaissance ou le pressentiment de la douleur, par laquelle les âmes, capables de grandes choses ou de belles œuvres, sont trempées, et dans les cœurs qu'on n'a pas assez aimés, assez compris, elles laissent d'inépuisables réserves de bonté et de tendresse.

Les parents de Pierre Loti ou plutôt de Jules Viaud, — car c'est là, comme on sait, son véritable nom, — le destinaient à la marine, et il semble bien que la nature

Tavaitcréépour celte carrière qui permetdevoirde près et quand on a de l'imagination, quand on est autre chose qu'un fonctionnaire détaché sur un vaisseau, d'évoquer les mœurs les plus étranges, les types les plus curieux, les plus merveilleux paysages.

Entré au Borda^ en 1867, à dix-sept ans, Pierre Loti fît sa première campagne dans TOcéan Pacifique.

Le 15 août 1870^ il était nommé aspirant de première classe, et, le 26 juin 1873, enseigne de vaisseau.

On a dit qu'il n'aimait pas la mer. C'est probablement une légende. La rhétorique n'a jamais remplacé l'inspiration sincère. La mer est femme : pour en parler avec émotion, pour en voir toutes les beautés, l'art ne suffit pas, et il faut l'amour.

Comment Pierre Loti officier de marine devint-il littérateur ? D'une anecdote que je crois très authentique, il semble résulter que l'idée de faire des livres ne lui vint qu'assez tard, et qu'il écrivit longtemps pour son propre plaisir avant d'écrire pour le plaisir des autres.

Il avait envoyé, à la suite de je ne sais plus quelles circonstances, une série de vues à un journal illustré. On lui demanda d'y ajouter quelques notes ; et la perspective d'être imprimé, qui à tant d'autres aurait causé une si vive satisfaction, lui parut fort peu agréable. Il rédigea tant bien que mal les brefs commentaires explicatifs dont on le chargeait malgré lui ; et ce furent là les premières œuvres publiques du futur académicien.

Si on songe à la vanité humaine et surtout à la vanité

littéraire, il paraîtra peu vraisemblable qu'on puisse se résigner, — comme une « mademoiselle Cibot » qui cache avec soin son cahier bleu, — à noter au jour le jour sesimpressions, sans avoir le moindre désir de les communiquer à des indifférents.

Et c'est ainsi cependant que débuta Pierre Loti.

Le temps passe lentement abord d'un vaisseau, dans ce village ambulant, qui vogue, des mois entiers, entre l'immensité de la mer et Timmensilé du ciel. La montre du Marseillais abattait son heure en quarante-cinq minutes. Une montre de marin marque des heures qui, par la durée qu'on leur attribue, en valent deux.

Chacun sur un vaisseau se distrait à sa manière et tue le temps comme il peut.

Je me rappelle avoir vu à Toulon, à l'époque des embarquements, d'énormes piles de romans d'occasion amoncelés devant les magasins de certains libraires et vendus à des prix infimes.

Celte littérature soldée aidait les officiers de marine à supporter l'ennui des longues traversées, et chaque navire de guerre emportait une bibliothèque qui ne devait plus revenir en France.

Voilà pourquoi, dans les îles de TOcéanie et dans les tribus de la côte africaine certains livres considérés comme sacrés sont gardés précieusement par les naturels du pays. Ce sont des romans de Boisgobey ou de Charles Deslys oubliés par des officiers de marine.

Loti s'intéresse peu à la littérature des autres. Ses camarades de bord lisaient des romans; il préféra en écrire, ou plutôt, — car presque tous seslivresnesont que

des autobiographies,-— il s'amusa à noter ses souvenirs, ses impressions, à les encadrer dans des paysages merveilleusement évoqués, à se raconter à lui-même sa vie, la vie intime de son esprit et de son cœur.

Il était sujet à Vennui et au doute. De ses douloureux états d'âme, pour s'y attarder ou s'en c«nsoler et sans préoccupation de littérature imprimée, il fît des livres. Qui chante son mal, l'enchante.

Malgré tout, n'avoir du talent que pour soi, c'est une satisfaction d'amour-propre dont on finit par se lasser. Je suppose que, malgré sa répugnance à divulguer le journal de bord de ses intimités, le jeune officier de marine ne put s'empêcher de le communiquer à quelquesuns de ses amis en qui il voyait des juges plus délicats ou plus indulgents. Ils lui conseillèrent sans doute de ne pas priver le public de ces petits chefs-d'œuvre emprisonnés dans une cabine de vaisseau — et ils rendirent ainsi un très grand service à la littérature française.

En 1879, parut, chez Calmann-Lévy, sans nom d'auteur, un livre inlitulé : Aziyadé, et qui se présentait comme le journal d'un lieutenant de la marine anglaise au service de la Turquie, tué sous les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Cet ouvrage était fort remarquable, bien au-dessus de ce que donnent en général les écrivains qui débutent ; mais il n'avait aucun appui, aucun guide pour protéger ses premiers pas. La Réclame et la Critique l'ignoraient. Le public, qui ne cherche pas les belles œu- . vres et qui le plus souvent les subit, ne se doutait pas —

il ne s'en doute pas encore — que c'est lui qui est chargé ou devrait être chargé de faire les réputations, sans attendre qu'on les lui impose. 11 est vraiment déplorable que dans un pays où on a dépensé tant d'argent pour Tinstruction obligatoire, presque personne ne sache lire,

Aziyadé n'eut qu'un succès a d'élite », un de ces succès dont moururent Gérard de Nerval et d'autres écrivains aujourd'hui célèbres, qui n'étaient pas assez riches pour attendre patiemment qu'après avoir loué leurs livres on se décidât à les acheter.

Je dois ajouter que Pierre Loti, par une bonne fortune quasi unique dans le métier littéraire, dut à la clairvoyance et au patronage d'une directrice de revue très intelligente, d'être très vite apprécié à sa valeur.

M""' Adam manquait de romans — de bons romans, car les autres abondaient — pour la Nouvelle Revue qu'elle venait de créer. Elle eut, dit-on, l'idée d'aller chez Calmann-Lévy et de lui demander s'il n'avait pas par hasard, prêt à être publiée, une œuvre qui sortît de l'ordinaire.

Calmann-Lévy réfléchit un instant, fouilla dans un cartonnier,sortit un paquet assez volumineux et le présentant à la directrice de la Nouvelle Revue :

— Voici, dit-il, un manuscrit qui est d'un auteur tout à fait inconnu, un jeune, un officier de marine. Ça me paraît très bon. Lisez-le et vous verrez ce que vous pouvez en faire.

Ce manuscrit, c'était /faraAi/.

Dans une lettre très intéressante , M™e Adam a

bien voulu me donner quelques renseignements sur rhistoire de ce roman à la. Nouvelle Revue ^hisioiTe qui, racontée en détail, formera un des plus curieux chapitres des Mémoires qu'elle prépare.

« Moi seule ai compris, à la simple lecture deRarahu, qu'un talent de premier ordre naissait. Je Tai écrit à A. Dumas (ils, à Alphonse Daudet, à dix de mes amis, et le succès dans la Nouvelle Revue a été colossal.

a Dèsle premier numéro, tous mesamis des lettres à qui j'avais écrit ou dit : « Lisez ce roman d'un très jeune enseigne de vaisseau qui est maître », m'ont répondu après lecture avec enthousiasme. »

L'admiration en effet fut générale; mais on s'étonnait de la modestie excessive d'un écrivain si exceptionnellement doué, qui se cachait sous l'anonymat.

« Comment, disait Ludovic Halévy, peut-on ne pas signer après deux chefs-d'œuvre I »

Si l'auteur de /JamAw n'avait pas adoptéalors un pseudonyme, il n'aurait été — et je crois bien qu'il ignore ce détail — que le deuxième écrivain, et le deuxièmeécrivainmaritime, du nom deViaud. Déjà avait paru un livre que j'avoue ne pas avoir lu, mais dont l'exhumation ne manquerait pas d'intérêt: « Naufrage et aventures de M. Pierre Viaud, natif de Bordeaux, capitaine de navire. 1769 » (in-12).

Quelle est l'origine du gracieux pseudonyme derrière lequel Julien Viaud, modeste môme dans le succès, devait abriter sa gloire? Dans un de ses voyages comme officier de marine, il séjourna assez longtemps à la cour

ÉMiiiiiÉMiiiiKyÉÉ

de la reine Pomaré, dans Tîle de Taïti. Pour remplacer son nom véritable qu'elle avait vainement essayé de prononcer, la souveraine se décida à lui donner celui d'une fleur océanienne. Ce nom — Loti — lui parut charmant. Il le garda.

Il commença à signer de ce pseudonyme (en 1880) les nouvelles éditions de Rarahu.

L'année suivante, parut le Roman d'un Spahi ; en 1882 Fleurs d'ennui^ et en 1883 Mon frère Yves.

Je me suis à dessein abstenu, dans une étude où j'ai voulu mettre plus d'anecdotes que de phrases, de refaire ce qui a été fait si souvent: l'analyse et la critique du talent de Loti. J'aurais pu, dans une appréciation aussi banale qu'inutile, montrer ce qu'il a eu d'intime et de personnel, et l'invincible attrait qui se cache dans son désenchantement. Il m'aurait été facile de louer, enayant l'air de la révéler au public, cette merveilleuse notation, faite d'art et de sincérité, de tant de paysages et de tant de ciels si divers — tantôt de l'île parfumée, gonflée de sève et d'amour, Taïti, fleur posée sur les eaux, tantôt du désert saharien avec les palmiers qui se balancent dans l'azur et le soleil implacable qui l'inonde de lumière et de feu.

Toutes ces créaturescharmantesqueLotia rencontrées sur sa route et qui traversent ces livres et qui sont si vraies et si vivantes qu'on croit les avoir connues, les avoir aimées, je les aurais rappelées... Rarahu, PasqualaIvanovitch,Fatou-gaye,Suleimaetd'autresencore, celles quel'orgueil écarta delatendresse, et, plus douces, plus attirantes, les petites âmes ingénues qu'un accès

de passion reûdit fortes et héroïques, les jolies poupées dont Tamour, un instant, fît des femmes.

Que de mal se donnent les critiques pour signaler longuement chez un écrivain des qualités dont on s*aperçoit en lisant une seule page de leurs œuvres! Celle qui va suivre et qui est extraite de Mon frère Yves^ aura un double avantage: elle montrera chez LotiTévocateurde la mer, et sa prose reposera un peu le lecteur de la mienne. Il s'agit d'une tempête, non pas de la tempête classique, observée au coin du feu, mais à celle qui a été vue, dont on a subi Tangoisse et qui est effrayante de vérité:

« On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On était au milieu de tant de bruit que la voix des hommes semblait n'avoir plus aucun son. Les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient mieux comme des chants de tous les petits oiseaux.

a On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire comme par des béliers énormes, oujours les grands trous d'eau qui se creusaient tout béants, partout ; on s'y sentait jeté tête baissée dans la nuit profonde, et puis une force vous heurtait d'une poussée brutale, vous relançant 1res haut en Tair, et toute la Médée vibrait en ressautant comme un mystérieux tambour. On avait beau se cramponner : on la sentait rebondir, et vite on se cramponnait plus fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct sans voir que c'était le moment où une épaisse massed'eau allait balayer l'air etpeut-être nous balayer aussi... Et après chacun de ces chocs, il y avait des ruissellements, de l'eau qui retombait de partout et

mille objets qui se brisaient, mille cassons qui roulaient dans Tobscurilé, tout cela prolongeant en queue sinistre TefiFroi du premier grand bruit...

« Et en bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la lempêleavec ses réalités de misère et ses dessous pitoyable^•. D'un bord à l'autre, on Toyait cette sorte de longue halle sombre à demi éclairée par les fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés sur leurs jambes de force, se tenaient tant bien que mal cordés par des câbles de fer... et tout ce lieu remuait, il avait les mouvements d'une chose qu'on secouait dans un crible, sans trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle... Il craquait de partout, il avait des tressaillements de chose animée, qui souffre, tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir, et les grandes eaux qui voulaient entrer filtraient çà et là en gerbes sinistres. On se sentait soulevé si vite que les jambes pliaient — et puis les choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas, et on descendait avec, tout en se raidissant malgré soi comme pour une espèce de résistance... »

Cette notation précise, impassible^ du réel, dont on vient de voir un si parfait modèle, elle était admirable chez un écrivain ; mais elle faillit, à Tépoque où paraissait Mon frère Yves^ briser la carrière du marin.

Lieutenant de vaisseau le 26 février 1881, Loti, qui servait alors sur VAtalante, avait fait partie de l'expédition du Tonkin. Entraîné par son talent descriptif et par son besoin d'être vrai, il envoya au Figaro des articles, dans lesquels, avec un scepticisme voulu d'ar-

liste qui veut être « impersonnel »,il décrivait, comme s'il eût parié de combats d'animaux, le massacre des Annamites par nos matelots au siège de Hué. On Taccusa, parce qu'il avait été sincère, de porter atteinte au prestige de nos troupes, et il fut mis en disponibilité par retrait d'emploi. Quelques mois après, on lui rendait son grade.

D'ailleurs Loti, qu'il le voulût ou non, était de plus en plus dominé par sa nouvelle carrière, sa vraie carrière, celle de romancier. Sa réserve et sa froideur, faites surtout de timidité, se fondaient aux premiers rayons delà gloire, comme la neige au soleil. Il aimait les lettres, pour la joie qu'elles procurent et pour les sympathies qu'elles créent, pour les échos qu'elles éveillent dans lésâmes soudain conquises. Ce qu'avait commencé Rarahu^ les Trois Dames de laKasbah (1884) le continuaient, et Pêcheur d'Islande lui donnait un magnifique couronnement. L'apparition de ce roman en 1886 soulevait une véritable explosion d'enthousiasme.

Ce chef-d'œuvre de mélancolie et de sensibilité était, on peut l'affirmer sans exagération, une des grandes dates de notre histoire littéraire.

Pelil-fîls, par sa mère, du docteur Blanche, le célèbre aliéniste, fils d'un entrepreneur qu'enrichit, sous le second Empire, la manie bâtissante d'Haussmann, Georges Ohnet est né à Paris le 3 avril 1848.

Il fit ses études à l'école Sainte-Barbe et au lycée Bonaparte, ajouta à un baccalauréat, obtenu avec distinction, la licence en droit, et se fit inscrire au barreau. Mais le métier d'avocat lui semblait trop médiocre pour ses vastes ambitions, et, comme beaucoup de grands hommes, il se sentait entraîné vers la littérature par une vocation irrésistible. En 1870 il se décida à ne pas contrarier plus longtemps les desseins de la Providence.

Ses débuts n'eurent rien de génial. Dans des journaux dont personne n'avait jamais entendu parler, il dissimula comme s'ils eussent été criminels — mais ils n'étaient qu'ennuyeux — des articles d'une exceptionnelle médiocrité. Au Pays^ au Constitutionnel il fit tour à tour, et avec le même insuccès, des bulletins politiques et des chroniques parisiennes. Aucun écrivain

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qui débule n'abusa autant que lui du droit de n'avoir aucun talent.

Il faut peut-être attribuer à ces malheureuses tentatives dans le journalisme le désir qui vint tout à coup à Georges Ohnet de se lancer, si j'ose m'exprimer ainsi, dans la carrière dramatique qui, même alors, exigeait un peu moins de style.

Avec Denayrouse, il fit représenter au Théâtre Historique» le 4 décembre 1875, un drame en cinq actes, Regina Sarpi. C'était la Colomba de Mérimée refaite, mais plus mal. Marie Laurent eut dans cette pièce un grand succès que les auteurs auraient bien voulu partager vec elle.

Un Monsieur de l'orchestre du Figaro^ Arnold Mortier, écrivait à propos de Regina Sarpi : « Ohnet est un jeune homme rangé, propriétaire de plusieurs maisons, aimant son intérieur, calme, doux, n'ayant jamais mis les pieds à l'Odéon, sous prétexte qu il a horreur des voyages. »

11 possédait en effet, en attendant de devenir le seigneur du château des Abîmes, sur le coteau de Rueil, un hôtel qu'avait construit son père au coin de Pavenue Trudaine et de la rue Bochard-de-Saron et une campagne près de Rouen, les Clos. Il pouvait attendre patiemment le succès qui tardait à venir, et aux malheureux qui par nécessité professionnelle ou par leur propre faute avaient assisté à la représentation de Regina Sarpi^ semblait très problématique.

Le second essai de Georges Ohnet au Théâtre fut une comédie en quatre actes, Marthe^ jouée au Gymnase le

14 août 1877, et dans laquelle Marie Legault fît ses débuts.

De tous les fours, prévus ou accidentels, qui dans le cours de ce siècle transformèrent en dortoir une sal.'e de spectacle, aucun four ne fut plus complet, plus lugubre que celte déplorable Marthe, Des spectateurs s*y sentirent envahis par un sommeil tellement tenace que trois jours après ils n'étaient pas encore complètement réveillés.

La direction du Gymnase, qui ne comptait guère sur cette pièce, reçue sans doute grâce à quelque mystérieuse etdécisive intervention, Ta vait fait jouer, au mois d'août, pour en être plutôt débarrassée. C'était une précaution inutile, ei Marthe n'avait pas besoin, pour faire le vide dans la salle, que Paris fût dépeuplé.

Georges Ohnet, déçu par le journalisme, découragé par le théâtre, se rabattit sur le roman.

Serge Panine, qu'un des principaux éditeurs parisiens refusa de publier — cet homme ne connaissait guère son temps — parut chez OIlendorfF en 1880, et obtint un énorme succès, disproportionné comme la plupart des succès littéraires et dont nous tâcherons de découvrir les causes â propos de cet autre « chefd'œuvre », le Maître de forges.

Koning venait de prendre la direction du Gymnase et avait inauguré la nouvelle salle, le 2 octobre 1880, avec VInnocent de Chéri Montigny, Nina la Tueuse d'Henri Meilhac et Jacques Redelsperger — dont un décor représentait la librairie Calmann-Lévy sur le boulevard — et une reprise de la. Papillonne de Meilhac.

Le jeune directeur —il avait à peiae dépassé laquaraataine etoa est jeune à Paris jusqu'à soixante-cinq ans — fut très étonné de voir entre les mains du régisseur, des artistes, des machinistes, du concierge, des ouvreuses, des exemplaires de Serge Pneani.

— Ce roman est donc bien intéressant ? demanda-t-il.

— Si intéressant, répondit une actrice, que si on en tirait une pièce, elle aurait certainement un très gros succès.

Cette pièce, Koning la demanda à Georges Ohnet, qui acceptaavec empressement de la faire, mais à condition de la faire seul. II avait oublié Marthe^ ou se rappelait cette pauvre Regina Sarpi pour laquelle il avait eu un collaborateur, un complice.

Joué. le 5 janvier 1882, Serge Panine^ drame plutôt que comédie, et drame à prétentions littéraires et psychologiques, fut accueilli par des applaudissements presque unanimes. Il faut dire que M"® Desvarennes, peu flattée de donner son argent à un Russe — TAlliance n'existait pas encore, — c'était avec une grande actrice, M™** Pasca, que Marais débutait (au Gymnase) par la cre'aiion de Serge Panine^ et qu'on avait confié le rôle de Jeanne à une demi-célébrité parisienne : Léonide Leblanc, connue par des succès d'un autre genre.

La trêve des confiseurs, la joie de donner des étrennes et surtout d'en recevoir, avait rempli Paris d'un besoin d'indulgence et de désarmement. Le public voulait admirer et se sentir ému. De l'enthousiasme était dans l'air. Il éclata, le 5 janvier 1882, sur la pièce de Georges Ohnet.

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L'auteur de Marthe était lancé — ou à peu près. Il se hâta de sortir du tiroir où il dormait d'un sommeil qu'on aurait pu croire éternel, l'œuvre qui devait le rendre à jamais célèbre, le Maître de forges.

Avant de raconter, pour les générations futures, l'histoire du roman et delà pièce, es>ayoiJS d'expliquer ou, si Ton préfère, d'excuser le succès incontestable de Georges Ohnet.

Vers 1880, Zola et son école florissaient. Nana avait paru la même année que Serge Panine, Les théories du Maître de Medan, qu'il venait d'exposer dans un livre très sincère et très agressif, soulevaient, surtout chez les romanciers qui n'arrivaient pas à vendre leurs œuvres, une vive opposition. Des critiques dont quelques-unes n'étaient que trop justifiées, remplissaient des revues et des journaux qu'on ne se serait pas attendu à \'oir défendre la morale et l'art, et qui les défendaient dans un français assez douteux.

Le public protestait à sa manière ; mais il ne protestait pas, ceci est à remarquer, par l'abstention. Ces œuvres « révoltantes d'immoralité et qui dégradaient les âmes et qui donnaient aux étrangers une si triste opinion de nous js>, il tenait à les connaître. Tout le monde voulait lire, avec dégoûl, mais sans en sauter une seule ligne, /'i455ommoî>ouy>^awûr. On pouvaitensui te, dansles salons, flétrir, à l'aide des mêmes phrases indiquées, le « pornographe » qui écrivait des livres « orduriers » au lieu de se borner à en lire. Et c'est ainsi que les gens imbus de bons principes, mais que les romans moraux ennuyaient, arrivaient à concilier, suivant le mot de

Beaumarchais, les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu.

Malgré tout, un besoin d'idéal, d'autant plus bruyant qu'il était plus factice, s'affirmait. A l'Académie, dans les cafés, dans les cercles, dans les salles de rédaction, on cherchait le littérateur providentiel qui, sans être trop dénué de style et d'observation, sauverait le roman, et par des œuvres saines, pleines de personnages sympathiques, moraliserait les masses.

Georges Ohnet se présenta, en 1880, et dit : — Je serai cet homme. Je le suis déjà. Lisez Serge Panine. C'est le modèle du genre.

Faute de mieux, on se contenta de ce candidat, dont la prose était supportable, et qui paraissait animé des meilleures intentions.

Le roman Ohnelte — le mot est trop joli pour ne pas être deRochefort — fit son entrée, glorieuse et retentissante, dans le monde qui l'attendait.

L'auteur de Martha était un écrivain très habile. Il se demanda par quels moyens il pourrait justifier l'admiration qu'on avait d'avance pour les œuvres remarquables qu'il ne manquerait pas d'écrire. Il chercha longtemps et sans succès; et tout à coup, par une manifeste intervention de la Providence, il trouva la solution du problème.

Quel avait été, pendant vingt ou trente ans, le héros du roman moral, à l'usage des gens du monde? L'offîcier et, de préférence, l'offîcier de cavalerie. Le jeune premier, dans tous les livres « d'imagination », celui qui se précipitait à la tête d'un cheval emballé, celui

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que des jeunes filles aimaienl, après quelques minutes de conversation, d'un amour pur mais éternel, avait inévitablement un galon ou deux, rarement trois, parce que les femmes, même les femmes de romans, [.rennent leurs fiancés au choix, et n'ont pas Thabilude de les nommer à l'ancienneté.

Or le public, qui se lasse de tout, même du banal et de l'artificiel, en avait assez de ces héros en uniforme qui humiliaientrélément civil. On réclamait du nouveau, n*en fût-il plus au monde.

André Theuriet découvrit le garde forestier, qui plut médiocrement, parce qu'on lui attribua, peut-être à tort, une âme trop bucolique.

Georges Ohnet inventa le « Maître de forges ».

Le premier maître de forges connu, Vulcain, ava été célèbre par ses déboires conjugaux; mais Tévénement était si ancien que presque personne ne s'en souvenait. Et du reste, comme le dit le proverbe, une hirondelle ne fait pas le printemps.

Un héros instruit, bien élevé, riche, à demi ingénieur, à demi-ouvrier et qu'on pouvait au besoin supposer fils de ses œuvres, devait plaire à toutes les classes. Homme de travail et de progrès, mais aussi homme du monde, élève d'une de ces grandes écoles en dehors desquelles il n'existe pas de véritable supériorité, robuste plus qu'élégant, intelligent plus que spirituel, probe et énergique, toujours prêt au sacrifice, le Maître de forges incarnait ces qualités solides que les romanciers idéalistes ont toujours constatées dans la bourgeoisie française.

J'ajoute que prendre un personnage sympathique dans une usine, c'était rendre un hommage bien mérité àTinduslrie.

L'invention du Maître de /br^e^ contribua pour une large part au succès des romans de Georges Ohnet ; mais elle n'aurait pas suffi s il ne s'y était ajouté d'autres éléments.

Georges Ohnet sut remplacer, dans son théâtre comme dans ses livres, l'observation par le mouvement et le style par le drame. Il réussit à faire vivre — et ceci me paraît admirable — des personnages faux, mal étudiés, et chez lesquels le sang était remplacé par de l'encre et les muscles par des ficelles. Ces pantins héroïqueè, ces figures de papier, quand on ne les regardait pas de trop prèS; parlaient, agissaient comme des hommes.

Dans des romans dont récriture ne sortait guère de la vulgarité que pour entrer dans la déclamation, il y avait des duels, des assassinats, des coups de pistolet et des coups d'épée, des péripéties, des tirades, des imprécations — tous les effets, même les pires, des vieux drames d'autrefois.

On se fait, je crois, illusion sur le goût littéraire des classes élevées, et on est trop porté à croire qu'une supériorité de fortune donne une supériorité d'intelligence. En réalité tout public est « peuple » et ce sont les mômes grossiers artifices qui obtiennent partout le même succès.

La fine analyse, le style pittoresque et élégant ne plaisent qu'aux délicats, c'est-à-dire à une infime minorité, et entre Stendhal et Paul de Kock la plupart

des lecteurs n'hésitent pas : ils préfèrent Paul de Kock.

Cependant, parce qu'Emile Richebourg avait publié ses romans dans des journaux peu chics et parce qu'il avait trop flatté, pour les besoins de son commerce, les classes populaires, on hésitait, dans les milieux élégants et parmi les belles madameset les snobs, à le lire et à Tadmirer.

Il fallait un romancier qui eût les mêmes qualités, avec des personnages plus distingués et un style d'une tenue un peu meilleure. Georges Ohnet fut ce romancier. Il fut le Richebourg des classes moyennes.

Ces constatations faites — et il était utile de les faire dans une étude qui s'efforce d'être sincère — je reviens au Maître de forges.

LeMaîti^e de /br^es avait d'abord été une pièce de théâtre qu'undirecteur refusa parce qu'il la trouvait « trop audacieuse ». Je regrette de ne pas connaître le nom de ce fin critique.

Le drame se transforma alorsen roman ;maisàpeine l'œuvre était-elle terminée que l'auteur, dans un accès de découragement, la jeta au feu. Je ne puis m'empêcher de frémir en donnant ce détail, et je songe k tous les livres géniaux qu'ont ravis à notre admiration les scrupules d'un écrivain qui se défie de lui-même, ou d'irréparables catastrophes, pillages, incendies, sacs de villes, inondations, pertes de manuscrits entraînés par les eaux, dévorés par des rats, jetés par de criminelles ménagères dans de lamentables poubelles.

Je me représente, pour me consoler de ces désastres,

Caraoens sauvant, dans un naufrage, sesLusiades;ei il m'est doux d'évoquer dans la même situation et aussi soucieux de sa gloire, Georges Ohnet se dirigeant vers une rive lointaine, en soulevant d'un bras, infatigable, au-dessus des flots, son J/aUre de forges.

Saisi au milieu des flammes par une main pieuse, le précieux manuscrit fut apporté au Figaro^ et parut en feuilleton avec un énorme succès — que le livre, publié chez Ollendorff en 1883, obtint à son tour.

Après avoir fait du drame un roman, il ne restait plus qu'à faire du roman un drame.

Georges Ohnet alla se réfugier dans sa propriété des Clos, près de Rouen, et pendant plusieurs mois il travailla, à l'abri des importuns, sous la garde de son fidèle épagneul Dick.

Les artistes sont assez enclins à trouver mauvaises, surtout quand elles ne le sont pas, toutes les pièces qu'on leur lit. Le Maître de forges ûi exception à la règle. Il souleva un véritable enthousiasme, assez rare chez des acteurs et des actrices qui en général ne dépensent leur admiration qui pour se juger eux-mêmes.

Lorsque l'enthousiasme se fut calmé, on se préoccupa des difficultés de la mise en scène, qui étaient très grandes.

Une œuvre qui vaut surtout parle style et par l'analyse des caractères peut se passer, dans une certaine mesure, de la collaboration du metteur en scène et des machinistes. Il n'en était pas ainsi, on le coniprend, de la pièce de Georges Ohnet. Qu'un détail fût négligé, et le succès se trouvait compromis.

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Jane Hading, qui n'avait jamais joué le drame, savait minauder, sourire, pleurer, causer, se lever, s'asseoir, entrer, sortir ; mais elle ne savait pas, n'ayant pas eu Toccasion de l'apprendre, se jeter à terre. Et elle se demandait, et auteur, directeur, régisseur, souffleur, artistes se demandaient comment elle parviendrait à se précipiter, sans paraître grotesque, entre son mari et l'homme qu'on prenait pour son amant.

L'excellente actrice se montrait pleine de bonne volonté ; mais elle hésitait, avait peur, pleurait. Enfin elle se décida à répéter chez elle cette chute.

— Au moins, dit-elle, si je me trompe, maman sera là pour me faire des compresses.

Le dernier tableau causait aussi beaucoup d'inquiétude. On tenait à ce que Tentr'acte fût aussi court que possible. Pour stimuler le zèle des machinistes qui avaient à transformer un cabinet de travail en clairière de forêt, on leur donna une gratification, et les ouvreuses reçurent l'ordre de refuser énergiquement, pendant cet entr'acte réduit au minimum, chapeaux, cannes ou pardessus.

Enfin. cette» première » si attendue, annoncée par les mille vo -i de la publicité et dont on s'efforçait de faire un événement littéraire et mondain, eut lieu le 15 décembre 1883.

Le « Tout Paris » était là, conquis d'avance, prêt à applaudir. L'interprétation avec Damala (le Maître de forges), Jane Hading, Saint-Germain, Marthe Devoyod, Darlaud, fut excellente. La pièce eut un très gros succès.

Le public avait été empoigné par des tirades de feuilleton populaire et des^ effets de mélodrame. La critique, sauf quelques exceptions, loua sans mesure Fauteur adopté parla mode, pour affirmer ses tendances idéalistes et pour être désagréable à Zola, qui venait de publier Pot-Bouille.

« Voilà un grand succès, un très grand succès, écrivait le Petit Journal, ei obtenu par des moyens extrêmementsimples [sic). Après làreprésentalion mouvementée deFAmbigu, c'est comme qui dirait une réponse du berger à la bergère. »

Le Soir disait de son côlé .*(( Le Maître de /br^es relève d'un large coup d'aile notre littérature dramatique si dégénérée ; s'il passe îa frontière en même temps que Pot'Bouille^ il effacera au moins à l'étranger la fange des élucubralions malsaines de l'école réaliste. »

Pendant la première représentation, danslescouloirs où il se promenait triomphalement comme s'il eût été, lui aussi, l'auteur delà pièce, l'éditeur Oilendorff annonçait qu'il venait de mettre en vente la centième édition du roman.

Le 16 décembre 1883, en lisant les comptes rendus des journaux, Georges Ohnet éprouva une joie profonde. Il connut les douceurs de la gloire, et ce jour-là, dans cet enivrement que donne le succès, il put commencer à croire qu'il était un écrivain.

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