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Régner en maître

2. Humectait. Moi'.e. un peu humide, se dit toujours; df bas latin mustcus, « juteux >>, mustum, moût.

La poésie de Charles d'Orléans est la dernière fleur et la plus charmante de l'esprit chevaleresque; ou plutôt, dirai-je avec M. Géruzez (1), en style de moissonneur, — et dans une anthologie, quel autre style conviendrait davantage?, — c'est un regain, une floraison nouvelle.

Aucun lettré n'ignore, en effet, que le quatorzième siècle fut pour les sentiments tendres et délicatscomme une morte-saison. C'est justement que j'appliquerai à Charles d'Orléans le poétique hommage qu'il rendait lui-même, dans une satire de l'hiver, au printemps :

Yver fait le soleil es cieulx Du mantel des nues couvrir :

Or maintenant, loué soit Dieux, Vous estes venu esclersir Toutes choses et embellir; Yver a sa peine perdue,

1 . Histoire de la Littérature française depuis sa origines jusqu'à la Révolution, 2 vol. in-8°, t. I, p. 277. Paris, 1861.

Car Tan nouvel l'a faict bannir A vostre joyeuse venue.

Cette seconde et tardive floraison est due peutêtre à un rayon du soleil d'Italie. Charles eut pour mère Valentine de Milan,

Il n'avait pas encore dix-sept ans que son père, Louis d'Orléans, tombait sous le poignard de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, et que sa mère mourait de chagrin, Tannée même de son deuil.

Sur son lit de mort, Valentine de Milan avait chargé ses enfants de venger leur père. Charles se ligue avec les ducs de Bourbon et de Berrv : mais il n'était pas trempé pour ce rôle héroïque. Sans doute il paya de sa personne; il devint même le chef des Armagnacs; mais sa personne n'était taillée ni à vaincre ni à dominer.

A Azincourt, il est prisonnier des Anglais et conduit en Angleterre. Il y fut gardé vingt-cinq ans.

Cette captivité nous a valu le volume de poésie « le plus orignal du xve siècle », au jugement de Villemain, « le premier ouvrage où l'imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance prématurée, où le poète, par la douce émotion dont il était rempli, trouve de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas delà langue et de la mémoire d'un peuple. Sans doute, quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primitives; mais il n'est pas d'étude où l'on

puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrait déjà de créations heureuses (i). »

Toutefois, il faut en prendre son parti, et ne chercher dans les vers du prisonnier des Anglais ni un cri de douleur sur le meurtre de son père, ni une larme sur la mort de sa mère, ni un gémissement patriotique au souvenir d'Azincourt, ni un mouvement de pitié pour le supplice de Jeanne d'Arc (2).

Un jour, cependant, il lui est arrivé de s'attendrir au nom de son pays, et ses vers ont alors « le charme d'un demi-sourire au milieu des pleurs » (3) :

En regardant vers le païs de France,

Ung jour m'avint à Dovre sur la mer,

Qu'il me souvint de la doulce plaisance

Que souloyë ou (4) dit païs trouver.

Si commençay de cueur à souspirer ;

Combien certes que grant bien me faisoit ;

De veoir en France que mon cueur amer(5) doit.

Alors chargeay en la nef d'Espérance Tous rrî^s souhaitz, en les priant d'aler Oultre la mer, sans faire demourance, Et à France de me recommander.

Mais, ce qu'il regrette au fond et surtout, c'est

1. Tableau de la Littérature au moyen âge, 2 vol. in-12. t. II, p. 196. Paris, 1865.

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