FÉNELON, Première Lettre sur l'Éloquence
trastes, des convenances, des répugnances, des
proportions du moins au plus, du plus au moins, d'égal à égal, et enfin par des témoignages et des exemples.
Jinsisterai sur ces deux dernières choses.
Le premier témoignage que vous pouvez et devez invoquer à l’appui de votre enseignement apostolique, c’est celui de l’Écriture. Mais autre chose est de l’invoquer comme autorité, autre chose de s’en servir comme ornement.
Comme autorité en confirmation d’une doctrine, la citation biblique ne vaut et ne doit être invoquée que dans le sens de l’auteur ou dans un sens connexe. Or, le sens de l’auteur cest le sens direct des mots, sens dont il faut peser la signification et la valeur ; et aussi le sens conséquent, qui se rattache étroitement
au sens direct et en sort comme la conclusion sort des prémisses : sens voulu de Dieu dans
lPinspiration, car il voit les nnilpnces dans les prémisses.
Comme ornement, la citation biblique peut donner un relief sacré à notre parole, mais il
#5 Be | +
n’en faut user qu'avec de sages précautions.
« Rien de plus légitime, dit le Père Longhaye, que d'appliquer une parole de l’Ecriture à des cas moralement identiques, de transporter à tel personnage ou à tel peuple ce que l’écrivain sacré a pu dire pour une personne ou une nation de son temps. D’autre part, quoique fondée, non sur une identité morale, mais sur une pure analogie, tendant à créer un sens spirituel et à faire du texte ou de l'événement biblique la figure d’un objet différent, l’adaptation n’est que justice, et la critique n’y peut trouver à redire 1. » Mais l’adaptation entreprend quelquefois sur la signification même du texte et le transforme en quelque point.
C'est rigoureusement le sens accommodatice.
Nous ne devons ni le réprouver ni le mépriser, car l'Église en use souvent dans la liturgie. Toutefois ne l’employons qu'avec prudence.
€ L’accommodation, pour être bonne et sans reproche, doit s'appuyer sur le sens littéral,
Jamais sur un contre-sens ou sur un fait
1. La Prédication : Grands maîtres et grandes lois. Deuxième partie, 1, $ 3.
inexact ; jamais non plus sur un texte tronqué ou sur un récit écourté, si, en tronquant le texte ou en écourtant le récit, on induit le fidèle en erreur sur le sens biblique. » — Vous me direz peut-être que cette règle est souvent
violée et que maint contre-sens, mainte
inexactitude, mainte détorse, comme disait saint François de Sales, se rencontrent dans les œuvres des Pères et des prédicateurs célèbres. Eh bien, ne les imitez pas en cela. Ce n’est pas pour que vous reproduisiez leurs imperfections que je vous les ai proposés comme modèles. |
Afin de vous bien rendre compte du sens
littéral sur lequel vous devez vous appuyer
dans l’usage de l’Écriture, n’oubliez pas que bien des mots de la Vulgate traduits de l’hébreu ont un sens différent du sens latin ordinaire, par exemple : verbum, virtus, veritas, judicium, justitia, peccalum, mendacium, et beaucoup d’autres encore; que telles ou telles locutions ne doivent pas être prises trop à la lettre, par exemple : Jacob dilexi, Esau odio habui, dont le sens est purement comparatif et non pas exclusif; qu’il faut tenir compte de
certains tours et de certaines manières de dire particulières à l’hébreu, et ne pas chercher des raisons profondes et mystérieuses dans certains hébraïsmes conservés par la Vulgate; qu'on doit soigneusement s’enquérir du con-
texte, afin que, dégagé de toute idée pré-
conçue et de tout parti pris, on ne voie dans un texte que ce qu'il y a, et non pas ce qu'on y veut voir. Bref, « soyez fidèles aux règles de l’exégèse, mais surtout pas trop d'esprit. Il faut, en citant l’Écriture, vouloir donner son vrai sens, littéral ou légitimement accommodé ; pour y réussir, il faut savoir douter et chercher. » Ainsi parle l’auteur d’un excellent petit livre d’où j'ai extrait les conseils que je viens vous donner et dont je vous recommande la lecture. Il est intitulé : Les contre-sens bibliques des prédicateurs, par le R. P. Baimvel, de la Compagnie de Jésus‘. | Bien que les citations de l’Écriture soient utiles, nécessaires même, n’en surchargez pas votre discours. Liez-les adroitemententre elles, de manière à ce qu’elles ne forment qu’un