LES PRÉCÉDENS, LE VICOMTE
le vicomte , entrant.
Annoncez le vicomte de la Morlière,
LE GÉNÉRAL
Quel nom ai-je entendu?
LE VICOMTE
Monsieur le duc de Surgy!
LE GÉNÉRAL
Ce n'est pas moi, monsieur... je suis le général, comte de Surgy.
LE VICOMTE
Il serait possible!... ce petit chevalier... Je suis donc bien changé, si vous ne reconnaissez pas en moi, l'ami de votre frère... le compagnon de votre jeunesse? le général , le serrant dans ses bras.
Quoi! c'est vous?... vous que depuis si long-temps , nous croyons avoir perdu?
LE VICOMTE
Oui, ça fait événement... ça fait coup de théâtre !...
o Les morts après trente ans sortent-ils du tombeau ?»
Quand je dis trente ans, c'est pour le vers, car il y en a quarante et plus que je suis disparu et que je n'ai mis le pied en Europe.
LE GÉNÉRAL
Et d'où venez-vous donc ?
LE VICOMTE
De l'autre monde., du fond de l'Atlantide... Ne vous souvient-il plus que j'étais parti pour rejoindre les vaisseaux de La Peyrouse? que j'ai retrouvés à Botany-Bay, en février quatre-vingt-huit, et que je n'ai plus, quittés... J'étais abord de V Astrolabe^ au moment de son naufrage, et je fus jeté sur une des îles Malicolo , avec deux de mes compagnons.., des gens de qualité comme moi... le chevalier et le vicomte d'Osage, que vous connaissiez.
LE GÉNÉRAL
Vous n'étiez que trois ?
LE VICOMTE
Oui , etpuis deux matelots... Nous avons vécu là, pendant quarante ans , ignorés de toute la terre , qui nous croyait perdus... et j'y serais encore, si le vaisseau du capitaine Jarry n'y avait pas abordé par hasard.
LE GÉNÉRAL
En effet... les journaux anglais nous ont appris l'an passé qu'on avait découvert les derniers débris de l'expédition.
LE VICOMTE
Ces débris... c'était moi... Le capitaine Jarry est un homme fort aimable... pour un anglais... car il n'entendait pas un mot de français, ni lui, ni personne de son
équipage... impossible alors d'avoir aucune nouvelle de vous, ni de la cour... et arrivé au Havre hier, je n'ai eu que le temps de me mettre dans une chaise de poste 9 et de rouler toute la nuit... tant j'avais hâte de rne trouver à Paris.
LE GÉNÉRAL
Je le crois sans peine.
LE VICOMTE
J'ai dit au postillon de me mener à mon hôtel ordinaire l'hôtel Saint- Ferréol... Croiriez-vous qu'il m'a dit :« Je ne «connais pas l'hôtel Saint-Ferréol.... enclos des Capu- «cines, près les Feuillans, où nous descendions toujours, o nous autres mousquetaires quand nous venions de Ver- « sailles. » Alors , je me suis chargé de le conduire. Mais voici bien un autre événement... impossible de trouver le jardin des Capucines.
LE GÉNÉRAL
Vraiment !
LE VICOMTE
Disparu, enlevé... en plein jour dans le quartier le plus populeux... Ce jardin, si sombre et si agréable, où nous avions toujours des rencontres... Tous vous rappelez quand le soir il fallait mettre l'épée à la main , pour rentrer chez soi... au lieu de cela, qu'est-ce que j'ai trouvé? une grande rue qui n'en finit plus.
LE GÉNÉRAL
Celle qui mène place Vendôme, au ministère de la justice... la rue de ia Paix.
LE VICOMTE
Précisément.
aie : // n'est plus temps , etc.
Oui, c'est là son nom désormais,
Chez nous , où les lois sont chéries,
Ou voit la justice et lajaaix
Tout à côté des Tuileries.
Et le Dieu de nos libertés,
Qui veut qu'aujourd'hui tout s'accorde,
Met la chambre des députés
Près la place de la Concorde.
LE VICOMTE
Et puis le long des Tuileries, cette rue immense... comment nommez- vous?
LE GÉNÉRAL
La rue de Rivoli.
LE VICOMTE
On se perd là-dedans... C'est un amas de pierres. ..u horizon de moellons... ce n'est plus une ville... c'est une carrière... je ne reconnais plus mon Paris.
LE GENERAL
On vous l'a un peu embelli.
LE VICOMTE
On me l'a gâté. . . Mais où est donc le marquis ?. . . il me tarde de l'embrasser.
LE GÉNÉRAL
Mon frère... nous l'avons perdu, il y a dix-neuf ans, à Wagram.
LE VICOMTE
Wagram?... qu'est-ce que c'est que ça?... une de ses terres ?
LE GÉNÉRAL
Non, morbleu!... une bataille , où la victoire nous est restée... Le marquis, qui était alors duc et chambellan , fut ramené par moi à Vienne , où il a succombé.
LE VICOMTE
A Vienne?... en Dauphiné?
LE GÉNÉRAL
Non , la capitale de l'Autriche.
LE VICOMTE
Et comment vous y trouviez-vous là tous les deux?
LE GÉNÉRAL
Avec 3oo,ooo hommes, qui y étaient entrés en vainqueurs.
LE VICOMTE
Vous êtes entrés à Vienne?
LE GÉNÉRAL
Ce n'était pas la première fois... et à Berlin aussi... et dans toutes les capitales de l'Europe.
Qu'est-ce que vous me dites là? qu'est-ce que c'est que des folies pareilles?... Et au milieu de tout cela, mon pauvre chevalier, comment se sont trouvées vos affaires?
LE GÉNÉRAL
Assez bien... Je suis maintenant un des premiers propriétaires de France, grâce aux fabriques que j'ai établies, aux manufactures que j'ai créées.
LE VICOMTE
Vous!... dans le commerce!... Ah! mon cher ami!... qu'est-ce que vous m'apprenez là? Votre famille doit être dans la désolation.
LE GÉNÉRAL
Non vraiment... vu que nous partageons tout, et que je viens d'établir, en faveur de mon neveu Alfred , le fils de mon frère, un majorât de vingt mille écus de rente.
air : De sommeiller encor, ma chère.
Sans préjugé , chacun exerce Son industrie et ses talens ; Nos vicomtes font le commerce , Nos chevaliers sont fabricans...
Et dans ce siècle , où Ton respecte Le mérite , avec , ou sans nom , Un marquis est mon architecte, Et mon médecin est baron.
LE VICOMTE
Oui... mais la considération...
LE GÉNÉRAL
Maintenant, mon cher, on est toujours considéré quand on paie à l'état vingt-cinq mille francs d'impôt.
Vous payez la taille !
LE GENERAL
C'est ce qui arrive à tout le monde.
LE VICOMTE
Les bourgeois, c'est bien... mais le comte de Surgy. .. mais moi !... Je<ne paierai pas... je ne paierai jamais.
LE GENERAL
On vous fera saisir.
LE VICOMTE
Le vicomte de la Morlière!
LE GENERAL
Pourquoi pas?
LE VICOMTE
Un homme de qualité !
LE GENERAL
Tout comme un autre.
LE VICOMTE
Qu'est-ce que c'est donc qu'un régime comme celui-là ?
LE GENERAL
Celui des lois.
Nous sommes au-dessus d'elles, nous autres... et je m'en moque.
LE GENERAL
Prenez garde... et ne dites pas de mal de nos lois; car voilà mon neveu qui est pair de France, et qui en fait tous les jours.