OCTAVE, THÉRÈSE
THÉRÈSE
Oui, les saints, le bon Dieu, Je prierai tout le monde !
OCTAVE, se mettant à la table.
Et moi, je vais écrire.
THÉRÈSE
A qui donc?...
OCTAVE
A ma sœur.
THÉRÈSE
Pourquoi ne pas lui dire Que voilà le mari qu'il lui faut?
OCTAVE
Oh ! pourquoi?...
Parce que l'écriture a plus d'empire... Et toi. Toi, je te chargerai du soin de cette lettre...
THÉRÈSE
De votre main pourquoi ne pas la lui remettre ?
OCTAVE, avec hésitation .
Parce que je crains fort de revenir trop tard.
THÉRÈSE
Vous ne dînez donc pas ici?...
OCTAVE, avec embarras.
Non! Par hasard...
Une réunion grave !... Ah ! sur toute chose, Ne lui rends ce billet qu'à trois heures... pour cause I
THÉRÈSE
Mais je ne puis comprendre !...
OCTAVE
Et bien ! ne comprends pas 1,
Lui donnant le billet.
Tiens!
Vivement.
Si monsieurDelmas vient me chercher... Delmas... Un jeune peintre!...
THÉRÈSE
Eh bien?...
OCTAVE
Je suis chez lui.
Entendant la voix de Dubreuil,
Mon pèrel
A Thérèse.
Trois heures!...
Il sort.
THÉRÈSE, pendant que Maurice et Dubreuil entrent.
Sa figure est toute singulière!...
Elle sort sans faire de bruit dés que Dubreuil et Maurice sont entrés.
SCEiNK IV DUBREUIL, MAURICE
De grâce, écoutez-moi!...
DUBREUIL
Je ne fais que cela, Mon cher Monsieur, depuis qu'avec vous je suis h\.
MAURICE
Je l'aimo éperdùnn^iit !...
DUBREUIL
Oh! je vous crois sans peine!
Elle a d'assez beaux yeux pour que je le comprenne,
Et VOUS le répétez assez pour qu'on ait foi Dans vos discours...
MAURICE
Mais...
DUBREUIL
Mais, de grâce, écoutez-moi!
Vous êtes un charmant garçon : belle fortune ! Une éducation solide et peu commune !
Excellentes façons, de la grâce, du goût! En outre, des parents bien posés! enfin tout, Tout ce qui dans Paris forme un parti superbe; Et ma conclusion, c'est celle du proverbe : Vous n'aurez pas ma fille !
MAURICE
Et vos motifs?
Mon cher, C'est que vous n'avez pas d'état.
MAURICE
Mais...
DUBREUIL
Mais, c'est clair!
J'ai travaillé, je veux que mon gendre travaille. Pour faire une fortune à ma chère marmaille, J'ai sué sang et eau, s'il vous plaît, vingt-cinq ans : Je veux qu'il sue aussi pour doter ses enfants! C'est bourgeois, c'est crétin, comme on dit chez vous autres, Messieurs les jeunes gens! Mais tous vos grands apôtres Ne feront pas qu'ici soit jamais accepté Un jeune homme inutile à la société, Un oisif.
MAURICE
Un oisif! c'est trop fort! A quelle heure Vous levez-vous?
DUBREUIL
Ah ! ah ! vous raillez !
MAURICE
Que je meure Si j'y songe! En hiver, quand fait-on votre feu?
DURREUTL.
A sept heures, je crois!
MAlRICi:.
Sept heures! ah! bon Dieul Sept heures!... Quand au jour vous ouvrez la paupière. Moi, j'ai déjà brûlé pour vingt sous de lumière; Et j'ai beau me presser... ce qui reste du jour Pour ce que je veux faire est mille fois trop court.
nUBREUIL.
Parbleu! je voudrais bien savoir ce que vous faites!
MAURICE
Ce que je fais? Les arts n'ont pas de nobles fôtes
Que je n'en sois témoin! Un beau livre paraît;
Toujours à l'applaudir je suis le premier prêt.
Pas une invention que mon œil n'y regarde!
Pas une expérience où je ne Ime hasarde!
Et les fleurs? faut-il pas les respirer un peu?
Et le ciel?... Dieu, pour nous, la-t-il donc fait si bbni
Pour qu'on ne prenne pas le temps de lui sourire?
Ce que je fais? J'apprends, je contemple, j'admire!
La musique et les vers, la science et les arts.
Les voyages lointains et leurs raille hasards.
Tout ce qu'ont vu de grand les vieux temps et le notre.
Ce qu'on fait dans ce inonde, et môme un peu dans l'aulr
L'Ame humaine, en un mol, l'àme avec ses élans.
Ses travaux, ses espoirs, ses conquêtes, ses plans,
Je m'occupe de tout! j'aime tout! je m'enivre De l'univers entier! Ma vie enfm, c'est vivre !
Tudieu!... quel chapelet!... C'est sans doute fort beau,.. Mais cela n'entre pas dans mon petit cerveau. Je n'ai que du bon sens; et ce qui s'en écarte... Néant!... Que mettez-vous, dites, sur votre carte?
MAURICE
Eh! pourquoi voulez-vous savoir?
DUBREUIL
Je le voudrais.
MAURICE
Maurice de Yerdière.
DUBREUIL
Et puis après?
MAURICE
Après?
Rue Olivier !
DUBREUIL
Et puis après?
MAURICE
Numéro seize.
DUBREUIL
Et puis après ?
MAURICE
Après ? Rien.
Rien ! Ne vous déplaise.
Ma fille, cher monsieur, n'épousera jamais Quelqu'un qui ne met rien sur sa carte...
MAURICE
Mais...
DUBREUIL
Mais...
Prenez une carrière !
MAURICE
Eh! laquelle?
DUBREUIL
Laquelle ?
Dans le Conseil d'État votre oncle vous appelle. Passez vos examens d'auditeur.
MAURICE
Mais, hélas !
Si je vaux quelque peu, ne comprenez-vous pas Que c'est mon goût des arts, mon ardeur sympathique.
DUBREUIL
Eh bien ! faites-en donc, des arts, de la musique,
Voire même des vers, des tableaux î Écrivez
Othello, Jocelyn, tout ce que vous voudrez î
Mon Dieu ! je ne suis pas exigeant I Vers ou prose,
Mais quelque chose enfin, par grâce, quelque chose!
Ou, sinon, je dirai jusqu'à satiété
Qu'un jeune homme...
MAURICE, l'interrompant.
Inutile à la société !
Mais en quoi donc, enfin, trouvez- vous Dufournelle Plus utile que moi ?
DUBREUIL
Vous nous la donnez belle !
Lui qu'une compagnie élisait aujourd'hui Membre de son conseil !
MAURICE
C'est utile pour lui, Qui se fait adjuger des jetons de présence; Mais on quoi, je vous prie, est-ce utile à la France ?
DUBREUIL
Lui qui créa, fonda rot ôtablissemenl...
Un établissement de cuir bouilli î Vraiment,
Voilà qui bien importe au salut de l'empire !
Le sort du cuir bouilli, sans lui, sera-t-il pire?
Mon Dieu! s'il n'en fait pas, soit! quelque autre en fera...
Et ce cher cuir bouilli ne mourra pas pour ça î...
DUBREUIL
Je sais votre dédain, Messieurs, pour le commerce. Mais permettez que moi, qui comme lui l'exerce...
MAURICE
Vous ! c'est bien différent ! Vous avez simplement, Sans vous intituler homme de dévouement, Gagné dans le négoce une fortune honnête; C'est bien, c'est honorable, et j'incline la tête. Mais Dufournelle! mais tous ces vieux de trente ans, Qui se croient en tous lieux des hommes importants Pour s'habiller de noir ainsi que des notaires, Et mettre le matin, en personnes austères, . Une cravate blanche à déjeuner ! ces gens Qui, personnels, tranchants, insolents, intrigants. Usurpent vingt emplois dont ils sont incapables. Sous prétexte qu'on doit ses jours à ses semblables; Qui vendent leur denrée à quatre cent pour cent, Et veulent que l'État leur soit reconnaissant; Qui, gagnant en dix mois de quoi doter deux filles. Nomment cela nourrir trois cents braves familles !...
DUBREUTL.
Monsieur !
MAURICE
Je me défends ! Il m'a discrédité !
Qui, trafiquant de tout, même de piété. Prennent, dans leur ferveur hypocrite et savante, Des airs de marguillier qui poussent à la vente;
Et qui, n'ayant au cœur d'autre amour diligent
Que gagner de l'argent, entasser de l'argent,
Déshonorent du nom de têtes sans cervelles
Des gens... qui ne sont pas sans doute des modèles,
Mais qui, vrai Dieu I du moins ont quelque chose là !
Alors je me redresse, et je dis : Halte là I
Il gagne des écus ? Eh bien î moi, j'en dépense !
Que diable ! c'est utile aussi cela, je pense !
Et si j'étais un père, et si j'avais l'honneur
D'avoir à prononcer pour Tenfant de mon cœur,
Et que je rencontrasse en ce temps mercantile
Quelque jeune homme, à qui son savoir, inutile
Par hasard, par dédain, ou par infirmité
Si vous voulez, jamais n'aurait rien rapporté:
Ouvrant mes bras tout grands afin de les lui tendre,
Viens, lui dirais-je, viens, sois mon fils, sois mon gendr-
Toi qui, sous le veau d'or refusant de fléchir.
As vécu pour aimer et non pour t'enrichir !
nUBRKUIL.
Ohî que c'est éloquent! C'est du parlementaire I Faites-vous orateur... c'est le moment!
MAURICE
Un père...
DUBRHIUIL.
J'entends, je crois, ma fille, allez et dites-lui Votre désir...
MAIRICK.
Eh quoi ! vous voudriez?.
nt HREUIL.
Oui I oui!
Vous verrez sa réponse I
MAURICE
Ah ! Monsionr! m"' ^ In' 'iir»
UN JEUNE HOMME QUI NE FAIT RIEN. oto DUBREUIL.
Je la préparerai I