Paul et la comtesse
LA COMTESSE
J'attendais miss Suzanne.
PAUL, gatment.
N'oubliez pas de lui dire que je lui ai traduit trois pages d'anglais.
LA COMTESSE, avec joie. Ils s'asseyent s»ir le canapé.
Vraiment ! Comme je bénis ces leçons d'anglais qu'elle a consenti à te donner!... elles te permettent de travailler pour les mémoires de ton père!... elles te rapprochent de lui... de moi... elles t'apprennent tout ce qu'un Brignoles-Montluçon se doit à lui-même!...
PAUL, souriant.
Un Brignoles-Montluçon! Ah! quand vous avez prononcé ces deux mots...
LA COMTESSE
Kh ! comment ne serais-je pas fière, orgueilleuse, si tu veux, de porter deux noms qui représentent à la fois ce que l'ancienne noblesse française a de plus illustre et ce que l'aristocratie de la gloire a de plus éclatant 1
PAUL, la regardant .
Voyez un peu ces regards, cet accent : si on dirait que c'est une sainte qui parle ! Elle a tiré de cette union de l'ancien régime et de l'Empire un orgueil à double branche qui lui fait regarder l'héritier de ces deux grands noms... comme un être prédestiné.
llaille ! raille ! ïu ne sais pas ce qu'il y a de passion et de mystère dans le cœur maternel.
PAUL
Je le devine... Mon pauvre père m'a raconté que quand j'étais petit enfant, vous m'avez pris un jour dans vos bras en vous écriant : « 0 mon Paul 1 ne me demande jamais un crime, car je crois que je le commettrais !... »
LA COMTKSSE.
C'est pourtant vrai !
Comment !... vous avez dit cela?
LA COMTESSE, s« levant.
Tune le comprends pas?... je ne le comprends pas moi-même!... On vante l'amour maternel comme le plus pur de tous les sentiments, et on a raison, car il est capable de tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde... Mais faut-il te le dire? il peut être capable de tout ce qu'il y a de plus petit! (Paul seiove.) Pour sauver sonflls, on sacrifierait sa vie avec ivresse... on irait au martyre en chantant... on jetterait au vent sa fortune... ses passions... ses besoins... Mais, pour sauver son fils, on mentirait, on s'abaisserait. Regarde dans le monde, combien de fois Tamour maternel veut-il dire vanité et petitesse!... Une mère qui veut pousser son fils, qui veut marier sa fille, dépasse tous les diplomates en manèges et en intrigues... N'as-lu pas vu des mères presque insensées à force d'idolâtrie pour la beauté de leur fille la corrompant à plaisir par leurs sottes louanges, la perdant par leur faiblesse ! L'amour maternel a son ivresse, sa folie! notre pauvre cœur humain est si misérable qu'il trouve moyen de faire un vire avec une vertu.
Oh! ne vous confondez pas avec de pareilles mères!
LA COMTESSE, lui mettant les deux iiiaias sur les épaules.
Moi ! moi ! Ah ! si je te disais ce qui se passait dans mon cœur et dans ma tête... quand je te voyais chaque jour prendre le chemin de cette fatale rue de Ponthieu...
Ma mère !...
LA COMTESSE
Cette femme t'avait tellement subjugué, fasciné!...
Ma mère !...
LA COMÏKSSE.
Pardon !... pardon!... Ne parlons plus de ce passé... Avec inquiétude.) Car c'cst bien le passé, n'est-ce' pas?...
PAUL
Je vous l'ai dit!...
LA COMTESSE
Prouve-le-moi en pensant à l'avenir, au bonheur que tu pourrais trouver ici !...
PAUL
Ici!...
LA COMTESSE
Nous ne sommes pas riches, mon fils.
Vous oubliez mon majorât...
LA COMTESSE
Dont tu m'abandonnes la moitié?
PAUL
Dites que vous voulez bien m'en laisser une part, ma mère !
LA COMTESSE
Un grand nom ne se soutient qu'avec une grande fortune... Or, mademoiselle Edith, quoique immensément riche, est délicieuse de naïveté et de pureté... Madame Tavernier ignore ou feint d'ignorer tes foHes et désire notre alliance, le colonel te pardonne tout.
PAUL
Oh! le colonel ne doit pas être sévère. Vous savez son discours à ses officiers?... « Allons, jeunes gens, friands de la lame!,., et le cœur en écharpe!... » Il est d'un comique!
LA COMTESSE
Lui ! c'est un héros !
PAUL
Parbleu I je le sais bien! mais c'est un héros comique 1 On cite do lui, dans la campagne de France, des traits de bravoure qui font presque peur!... et je vous réponds que c'est encore un rude homme dans un duel!... Mais il devrait se nommer Valcour!... Tendre comme un vieux vaudeville! Nous avons voyagé ensemble : il prenait la taille des filles d*auberge en les appelant friponnes! Et dans le monde!... quand il regarde une femme... c'est avec des yeux... des yeux de l'Empire...
LA COMTESSE*
Comment?
PAUL
Oh! vous ne pouvez pas nier que ce ne soient des yeux particuliers dont l'espèce est perdue! On n'en trouve plus qu'au musée... dans les portraits de madame Lebrun... quelque chose de caressant, de luisant, d'insinuant... qui ne respecte ni le litre ni l'âge, (ii sassied.)
LA COMTESSE
Va, ris, ris; ta gaieté me fait tant de bien!
PAUL
Oh ! je ne riais pas ainsi, il y a deux mois, n'est-ce pas?
LA COMTESSE, debout près de lui, et lui prenant la tête.
Il est vrai! Ton front si sombre s'est éclairci! Je retrouve sur tes lèvres ton bon sourire d'autrefois! et tu as passé cette semaine doux soirées auprès de mon cher piano, avec Mozart et Suzanne ! Et pourtant... (Avec <'imoiioD.) et pourtant... (Avec inquiétude.) si tout cst rompu entre cette femme et toi, pourquoi donc, hier, à l'Opéra, sous le péristyle, t'es-tu approché d'elle?
PAULj vivement.
Quoi! vous avez vu? vous avez entendu?
l La comtesse, Paul.
LA COMTKSSK.
lMitendu?...Non!... rien I... Quand je passai près d'elle, avec Suzanne, elle nous regarda, et prononça en ricanant quelques mots qui m'ont échappé!... mais, en me retournant, je t'ai vu, toi, l'approcher d'elle, lui parler...
PAUL, avec embarras, se levant ' .
Laissons ce sujet, ma mère, de grâce!...
LA COMTESSE, avec inquiétude.
Ah!...
PAUL, changeaut de tou.
Vous n'avez pas vu le colonel?
LA COMTESSE
Il est chez la marquise de Blinval.
PAUL
Permettez-moi d'aller l'y trouver..., il faut absolument
que je lui parle. (Il fait un pas pour sortir.) LA COMTESSE.
Dînes-tu avec moi, aujourd'hui?
PAUL
Aujourd'hui..., non, chère mère!
LA COMTESSE, essayant de sourire.
Tu m'as déjà abandonnée hier...
PAUL
Hier, je n'étais pas libre...
LA COMTESSE
Et demain?
Demain?... Je tâcherai!... Pourtant je ne puis en répondre. Vous permettez?... le colonel m'attend!...
(Il sort.)
' . Paul, la comtesse.