POUR LA CONTINENCE
Peut-on s'imaginer qu'un homme qui joiie tout le jour et toute la nuit, et qui quitte tout pour s'attacher à trois petits os, puisse jamais s'attacher à la chair?
Ne croyez pas que le flambeau De ce Dieu qui porte un bandeau, Puisse jamais brûler une ame.
Qui ne chérit que son bourreau, Le jeu qui le pique et l'enflamme.
Et l'obsède jusqu'au tombeau ; Et qu'il ne trouve pas plus beau Un seize sur huit, que la flamme Qu'allume les yeux d'Isabeau ; Ny puisse approcher son museau, Pour baiser jamais d'autre Dame Que quelque Dame de carreau.
POUR l'humilité.
Si, pour couvrir sa nudité,
Leur Roy n'a qu'un pourpoint de toile,
A crû s'il va toujours botté.
Et ne dort qu'à la belle étoile,
Jugez de leur humilité.
POUR l'abstinence.
Nous l'avons veu nud comme un ver.
Plus fier qu'un Roy de Pampelune, Ce grand jouet de la fortune, Narguer trente ans, malgré l'hyver.
Du froid la rigueur importune.
Moins sensible qu'un ladre vert, Je l'ay veu trente ans sans pecune.
N'ayant que le Ciel pour couvert,
DE DÀSSOUCY. 55
Et pour hostesse que la Lune,
Dormir le rideau tout ouvert.
Ouy, j'ay veu cet incomparable
Ce protomartyr glorieux,
Qui ne mangeoit que par les yeux.
Ce favory d'un connétable
Préférer le son gracieux
Que font roulans sur une table
Trois petits dez harmonieux.
Aux mets que savourent les Dieux ;
Braver la fortune implacable.
Et, plus gras qu'un moyne otieux.
Vivre de ce son délectable,
Durant trente ans en ces bas lieux.
N'en croyez pas pourtant à mes vers, je l'ay veu dîner quelquefois d'une feuille de tabac ; je ne sçay pas s'il soupoit de mesme. Avouez donc , Monsieur, que vous avez tort de blâmer une profession si honneste , un art non-seulement le père de tous les arts, mais encore de toutes les vertus. Et avouez ensuite que, me ravissant par le droit de force ce que, dérobant comme les autres hommes, je m'estois justement acquis par le droit d'adresse, et bien mérité par mes longs travaux et mes longues études, vous avez ajouté l'injustice à la cruauté, et qu'en bonne conscience vous n'estes pas naoins sujet à restitution, que si vous me l'aviez pris au coin d'un bois. Alors se teut l'incomparable tueur de temps, et moy, reprenant la parole, non moins ravi de la naïveté que de la subtilité de son discours, je lui dis : — Véritablement vous m'avez fort édifié, et je tombe d'accord avec vous de plusieurs veritez que vous m'avez fait comprendre, mais si je n'entendois la voix de nos mariniers qui nous pressent d'aller au bateau, je vous ferois bien voir que tous les hommes ne sont pas larrons comme vous dites, et que, dans le jeu, il se rencontre plus de vices que des vertus. Mais puisque, selon vostre doctrine, il faut que chacun vive de son métier, larrons et autres, j'y consens de trés-bon cœur, et il ne sera
pas dit, après les grandes peines que vous avez prises à joiier contre moy et les honnestes soins que vous avez employez pour me dérober si galamment, que vostre travail vous soit tout à fait inutile, et que j'aye si peu de révérence pour vostre art, le grand-pere de tous les arts et de toutes les vertus, pour ravir à vostre mérite le prix qu'on doit à vos glorieux travaux et à vos longues études. Ce disant, je tiray de ma poche neuf écus blancs que je n'eus pas beaucoup de peine à luy faire accepter. Aussi luy, pour montrer qu'il n'estoit pas ingrat à ses bienfaiteurs, il me dit véritablement : — Monsieur, vous m'avez surpris, et je n'attendois pas ceci de vostre philosophique générosité, aussi je n'en seray pas méconnoissant ; je sçay que vostre passion dominante est le jeu, or écoutez : vous m'avez fait présent de neuf écus, et, pour vos neuf écus, je vais vous donner autant d'avis qui vous en épargneront neuf mille :
Ne joiiez jamais des sommes considérables sur la parole des gens qui sont beaucoup plus puissans que vous.
Gardez-vous surtout de ces gens qui portent de trop grandes manchettes, et qui, dessous de très-longues manches de chemise, ne montrent qu'à peine le bout des doigts.
Gardez- vous , dans une Académie , de l'heure du Berger, c'est-à-dire ne vous y engagez point de trop bonne heure et ne vous en retirez point trop tard ; car, dans ces forests de six et l'as, si l'on attrape la mignonne, c'est le matin ou sur la brune.
Deffiez-vous de ces gens qui, voulans joiier petit jeu, tirent beaucoup d'argent sans nécessité et font parade de monnoye toute neuve ou de grandes pièces d'or qui éblouissent les yeux d'un joueur, mais qui n'en remplissent pas le gousset.
Aimez les beaux joueurs, mais craignez-les par-dessus tous les autres , car les pacifiques sont ordinairement les plus dangereux, les plus prudens et les plus adroits ;
mais jouez hardiment contre ceux qui crient et qui tempestent, et qui mangent plus de dez et écrasent plus de cornets ; car ceux-ci sont ordinairement les duppes du jeu.
Ne feignez point aussi d'entrer en lice contre ceux qui, jouans au piquet, comptent un neuf pour un dix, car c'est signe qu'ils n'en sçavont pas davantage.
Deffiez-vous generallement de tout le monde , et surtout de vos plus grands amis ; car, quoyque tous les amis ne soient pas perfides, les grands coups ne se font jamais que par les grands amis.
Mais , sur toute chose , gardez-vous bien de jouer contre un homme que vous ne connoissez pas.
Jouant aux cartes, gardez-vous de la file*, de la toque, de la marque-, du pont', delà veille, de la ponce, de la tuille *, de la brèche ^, de la reserve ^ et du double écart. — Je vous remercie, luj dis-je, de vos bons avis; j'essayraj d'en faire mon profit; mais, en recompense, recevez celuy-cy de moy : ne joiiez jamais contre un Cadet aux Gardes, et moins encore contre un Valet de pied du Roy, et gardez-vous, tant que vous pourrez, de réduire un misérable à son dernier sou, ny de joiier sur ses bardes.
1 Filer la carte, retenir une carte marquée pour se la donneV au lieu de la donner à sa partie, à qui elle tomboit selon l'ordre naturel. Dict. de Furetière.
2 Se garder de la toque et de la marque, c'est se défier de la manière dont on bat les cartes, et dont on compte ses points.
3 On fait un pont, lorsqu'on courbe les cartes de telle sorte que celui qui doit couper soit presque contraint de couper à l'endroit que l'on veut.
4 Poncer, tuiler une carte : la marquer de noir, la plier, i» Faire une brèche : déchirer un des coins.
6 Faire la réserve : réserver trois as dans ses mains et les glisser sous le jeu.
{là LES AVANTURES