CHAPITRE IV
Dassoucy traverse la Bourgogne , et va à pied pour son plaisir ; il décrit son Grotesque équipage , et fait voir la simplicité de ceux qui se rendent esclaves du sot honneur.
Ces avis mutuellement donnez de part et d'autre, nous entendîmes pour la seconde fois crier au bateau, de sorte qu'estans contraints de nous séparer après avoir payé largement et régalé secrettement ces valeureuses gens du Roy, bénissant Dieu de ses bontez et de ses miracles, je rentray glorieux et triomphant dans la Coche d'Auxerre où, le mesme soir estant arrivé, je disposay toute chose pour la continuation de mon voyage. Mais, d'autant qu'ayant à marcher par un pays de traverse, j'avois quelque raison d'appréhender d'estre traversé dans le dessein que j'avois de garder mon argent, et que, pour le conserver, je m'en lîois beaucoup plus à la pointe de mon esprit qu'à la pointe de mon épée, au lieu de m'embarrasser d'un coutelas, me charger les reins d'un poignard ou les poches d'une paire de pistolets qui ne m'auroient servy, comme à beaucoup d'autres, qu'à augmenter les trophées et fournir des armes à ceux qui m'auroient dévalizé ; voyant que, pour mon dessein, mes écus blancs tenoient trop de place, je me contentay de les réduire en plus petit lieu. Je changeay donc mon argent blanc en belles pistolles d'Espagne, que je mis dans une bourse pour en disposer selon que je m'estois proposé; puis, ayant achepté un asne pour porter mes bardes, je me mis en chemin par la Bourgogne, que je traversay en cet ordre. Mon asne, qui, tant par le puissant organe de sa voix que par la vénération que l'on doit à ses grandes oreilles et à toutes ses qualitez musicales, estoit bien digne du premier rang, marchoit le premier en teste de ce corps simphonique. N'en déplaise à l'asne d'or et à celuy qui portoitle simulacre d'Oziris, si j'ose dire que le mien
DE DASSOUCY. 8w
devoit estre tout autrement fier que ceux-là, puisqu'il portoit une partie du Parnasse , Apollon et les Muses ; car, outre qu'il estoit chargé d'un coffre tout remply de Chansons, d'Epigrammos et de Sonnets, tout caparassonné de teorbes et tout bardé de luths, il estoit suivy de mes deux Pages de Musique, qui, revestus de deux roupilles* de vendangeurs, bordées d'un petit gallon d'argent faux, ne rehaussoient pas moins l'éclat de cette pompe, qu'avec un habit de mesmes livrées je contribuois, comme un Phebus incognito, à la magnificence de son train. Pour moy, comme le plus chargé de cette honnorable compagnie, j'allois toujours cinquante pas derrière après les autres ; mais ce n'estoit pas ny le poids de mes années, nj la gravité de mes pensées qui me faisoient ainsi servir d'arriere-garde à ce petit escadron des Muses. Je me tenois ainsi derrière , pour, en cas de mauvaise rencontre , éluder les mauvais desseins des ennemys de mon état et avoir le temps, feignant de me reposer, de jetter ma bourse en quelque buisson ou l'ensevelir sous quelque pierre. Je sçay bien que l'on me dira qu'ayant de l'argent de reste il m'eust esté plus commode et plus honneste d'aller en carrosse et de mener mes Pages à cheval ; mais, quoy que j'aime l'honneur pour le moins autant que ma vie , lorsqu'en des choses où il n'y va point de ma gloire ny de l'honneur de mon prochain, ce Monsieur l'honneur veut faire le petit tyran avec moy, je m'en moque, et, malgré sa tyrannie, je fais, en dépit de luy et de ses dents, ce qui contribue le plus à ma joye et qui convient le mieux à ma santé.
Donner ses soins et son cœur à son Dieu, Servir son Prince et chérir sa patrie, C'est là l'honneur qu'on estime en tout lieu, Et que l'on doit préférer à la vie.
L'autre n'est rien qu'un chimérique abus, Un honneur fat, un honneur de bibus,
1 Sorte de hongrelines serrées et courtes.
Qui, sans esprit et sans Philosophie, Au sage humain ne fait aucune envie ; Un sot honneur toujours enflé de vent, Une vapeur, une ombre, une manie, Dont l'homme, fol amy de son tourment, Et plus encor amy de sa folie, Fait le bourreau de son contentement.
Aussi, au lieu de m'accommoder à sa bizarrerie, je l'accommode tant que je puis à ma commodité et à mon humeur. 11 m'importe peu qu'on me voye aller à pied, pourveu que j'y trouve mon plaisir et ma santé. Quant je vais à pied, comme ce mouvement est naturel, et que l'autre est contre l'intention de la nature, qui nous a donné des pieds aussi bien qu'au reste des animaux, afin de nous en servir sans incommoder personne, j'éprouve toutes les douceurs que l'exercice communique à ceux qui, comme moy, en connoissent le profit et l'utilité.
Quand je fais un voyage à pied, ce n'est pas pour épargner le louage d'un cheval, au lieu d'avoir tous les jours les fers aux pieds et les entraves aux jambes, et les deux mains occupées , l'une à la bride et l'autre à enfoncer son chappeau. Quel plaisir d'aller les bras pendans avec une bonne paire de souliers plats, et, sans crainte de se rompre le col, ou de se crever les yeux à quelque branche d'arbre, de se promener dans une campagne comme un philosophe qui fait un tour d'allée dans son jardin; de marcher tantost sur le velours verd d'un tapis herbu, et, tantost costoyant un petit ruisseau, fouler aux pieds les mesmes traces que les Fées, dansant en rond, ont laissé empraintes dans l'émail d'une prairie ! Quel plaisir, au îieu d'estre tiré comme un chat qu'on traîne par la queue, à la suite d'un importun Messager, de rester tant qu'on veut et de contempler tant qu'il vous plaist chaque objet qui vous paroist agréable ; de cueillir l'aubépine ou la rose muscade sur un buisson ; si vous estes altéré, d'étancher votre soif sous la feuillade d'un cabaret ou dans le criâtal d'une fontaine, et, si vous estes las, vous reposer sur les bords d'un étang, d'un
ruisseau ou de quelque petite rivière, d'en voir couler les ondes et nager les petits poissons, de passer le chaud du jour tantost à la fraîcheur des eaux, et tantost à Tombre de quelque grand arbre touffu , et sans craindre qu'on vous ferme les portes d'une ville , s'endormir au doux murmure des Zephirs ou à la musique des oyseaux ! Quel délice, après avoir fait ainsi trois lieues à pied, de se trouver inopinément sur le haut d'un petit tertre , y voir son giste, et pour le contempler avec plus d'aize et do loisir, s'asseoir sur le tin et le serpolet, tandis que, pour j flatter vostre lassitude, un charitable valet vous chatouille la plante des pieds, ou vous frotte les gras des jambes durant cet extatique ravissement ! Est-il rien de plus agréable que de voir d'un costé le Soleil entrer dans son lit d'or et d'écarlate, donner le bon soir au monde, et l'asseurer par son teint de pourpre de la sérénité du lendemain, et de l'autre, ayant les mâchoires affilées et l'appétit aiguisé, de découvrir dans un fond le clocher du village destiné à vostre repas et à vostre repos ? Quel délice, ayant le ventre creux, d'en voir fumer les cheminées, et de ceste fumée qui est le symbole de l'espérance, se repaistre par avance de l'angelique apparition d'un succulent et proche repas, pour lequel attrapper n'ayant plus qu'à descendre dans vostre hostellerie , sans avoir quasi plus besoin ny de pieds ny de jambes, y glisser avec la mesme facilité qu'une pièce de via qui, par son propre poids, descend de soy-mesme au fond d'une cave ! C'est dans ce bienheureux centre où, si le ventre affamé qui n'a point d'oreilles pouvoit parler, il diroitbien, n'en déplaise aux puissances do la terre , que Messieurs les chartiers savourent des plaisirs dont les Roys et les Princes ne sont point capables ; c'est dans ce joyeux temple de Cerès et de Bacchus que , moyennant leur secours, réparant les esprits qu'en moy le travail du chemin avoit dissipez, chaque verre de vin que j'avallois me sembloit du nectar, et chaque morceau que je devorois me paroissoit de l'ambroisie. Pour en dignement parler, il faudroit avoir esté peregrinant comme moy, et pour le
persuader aux Roys qui manquent quelquefois d'appétit, il faudroit qu'ils eussent bii dans le pas d'un cheval avec autant de soif et de plaisir que le grand Alexandre. Ainsi, après avoir donné à la nature un peu plus qu'elle ne me demandoit, et avoir à grands coups do dents et de verres imposé silence à mes tripes, comme je suis en possession des plaisirs, que, hors certains enfans de la rare simphonie, autre que moy ne sçauroit se donner, je faisois venir mon teorbe et chanter mes Pages, et, de la mesme musique dont j'entretiens quelquefois les plus grands Monarques, je ravissoisles habitans du lieu, entre lesquels il y avoit toujours quelque agréable Jacqueline ou quelque gracieuse Alison, qui, n'ayant oiiy jamais chose pareille, n'ozant entrer dedans ma chambre, écoutoit mes chansons de la fenestre et de la porte, avec autant de ravissement que les enfans mornez à travers leurs fenestres treillissées écoutent les joyes de Paradis. Cette musique ne m'estoit pas tout à fait infructueuse, car, outre que j'en adoucissois la cruauté de mon hoste, qui, après cela, les jettons à la main, n'en estoit pas si terrible, elle me procuroit encore les grâces de la servante et du valet, et par conséquent toujours du bon vin et des draps blancs de lessive, dans lesquels étendu tout de mon long parmy l'odeur de la lavende, je m'endormois, au croassement des grenouilles, d'un sommeil de roze qui n'estoit jamais interrompu que par les premiers rayons du Soleil, ou par les chants des oyseaux. Outre cela, s'il y a quelque plaisir à estre honnoré, c'est là où je ne manquois pas de ce plaisir; c'est là que ceux qui n'ont point de honte des crimes, mais qui ont honte de vivre comme Aristote , et comme luy d'aller à pied, auroient pu connoistre la différence qu'il y a entre le faux et le véritable honneur, puis que je ne connois point d'autre honneur que celuy qui procède des bonnes actions, et qui est inséparable de la vertu. Ainsi, sans autre soin que de me divertir et faire grand'chere, je traversois la Bourgogne, lorsque le Ciel, jaloux de mon bonheur, pour s'oposer aux plaisirs
que j'avoiS d'aller à pied, me fit trouver cette rencontre pour me forcer d'aller à cheval. J'avois desja fait plus de cinq quarts de lieues, et desja pourveu d'un merveilleux appétit, du haut d'un petit tertre, je contemplois dans une agréable campagne le lieu de ma disnée, où, dans l'impatience que j'avois d'y arriver, remuant les mâchoires et mâchant à vuide, je devorois par imagination un grand potage aux choux, avec une grosse queue de mouton, lors que j'apperceus, dans des terres labourées, quatre ou cinq cavaliers fort bien montez, avec des fusils et des chiens. Je les pris d'abord pour des chasseurs, et je continuay mon chemin sans avoir aucune appréhension de leur rencontre ; mais je fus bien étonné, car, au lieu que je croyois qu'ils passeroient outre, je les vis traverser ces terres au grand galop et se joindre à moy avec tant de précipitation que, les prenant à cette fois pour cette espèce de Chasseurs qui tirent au gibier et visent aux bourses, je n'eus pas seulement le temps de penser à la mienne pour la mettre à couvert. Mais ce fut bien pire, quand après plusieurs interrogations qu'ils me firent pour sçavoir qui j'estois, et plusieurs réponses que je leur fis pour leur apprendre, ayans apris que je faisois des chansons et des vers, et que j'en composois des livres, le plus apparant de la troupe me pria d'ouvrir mon cofre. Jugez après cela quelle pensée je pouvois avoir du mérite du personnage, et de la capacité de ces Messieurs. Après avoir donc ouvert mon cofre avec une très-grande promptitude, ce prudent voleur, qui de tous les voleurs que j'aye jamais vous estoit à mon gré celuy qui avoit la meilleure mine, me pria fort courtoisement de luy faire voir quelque chose de mes ouvrages. Voyant donc que ce digne voleur, amateur des Muses, ne me parloit point de ma bourse, et ne me demandoit que des livres, m'estant un peu rassuré, je luy présentay tous mes ouvrages burlesques dans trois livres différons , bien reliez et bien dorez, dans lesquels après les avoir ouverts, il ne témoigna pas moins d'estonnement à la
64 LES AVA^'TURES
lecture de mon nom, que j'en avois témoigne à sa rencontre. — Quoj, me dit-il, estes vous TAutheur de ces livres ? — Oiiy, Monsieur, luy dis-je. — Vous estes donc Monsieur Dassoucy? — Pour vous servir. — Je ne veux pas, me dit-il, que vous passiez outre ; je vous retiens pour tout aujourd'huj, et je veux, s'il vous plaist, puisque la fortune m'a favorisé de vostro rencontre, faire connoissance avec vos Muses, et que nous buvions ensemble. Puis, me montrant dans un fond quatre gros pavillons couverts d'ardoises , environnez de plusieurs cyprès, et de quantité d'autres arbres touffus : — Voila, dit-il, un Chasteau où, s'il vous plaist, vous pourrez vous reposer tant que vous voudrez. Ce dit, après avoir parlé quelque temps à l'oreille d'un laquais : — Voila, dit-il, un garçon qui vous y conduira. Cependant ne vous ennuyez pas, je vous promets d'estre à vous dans une heure. Ce voleur
imaginaire estoit le Marquis de , l'un des plus galans
et des plus riches Seigneurs de la Bourgogne, qui, surpris par la nouveauté d'un Pegaze si extraordinaire, et d'un si crotesque Parnasse, autant pour rire que pour satisfaire à sa curiosité, nous estoit ainsi venu reconnoistre ; et qui, ayant appris que je faisois profession de Poésie et de Musique, me prenant dans cet équipage, pour un Poëte de la Samaritaine % et pour un Chantre du Pont-neuf, m'avoit fait ainsi ouvrir mon cofre, pensant y trouver, non l'Ovide en belle humeur, ny mes Airs imprimez chez Balard ^, mais les chansons
1 La Samaritaine était placée sous la seconde arche du Pont- Neuf, du côté du quai de l'École. Ce bâtiment hydraulique, chargé d'alimenter les fontaines des Tuileries, avait tiré son nom du sujet légendaire dont sa façade était décorée : la Samaritaine versant de l'eau à Jésus-Christ.
2 Pendant près de deux siècles, la famille Ballard eut le privilège d'imprimer les livres de musique. Robert Ballard, celui dont parle Dassoucy, avait été pourvu de sa charge d'imprimeur du roi pour la musique par lettres patentes de Louis XIII , en date du 24 octobre 1639.
du Savoyard *, et les Poésies du Baron de Plane j ^ : au lieu de ce Poëte ridicule, j'eusse pu mettre icy le nom du Satyrique ^ mais je ne suis pas assez fol pour emprunter de mon ressentiment des vengeances qui me seroient funestes, ny assez fat pour obliger le Lecteur à se moquer de moy, comme abusant de mon nom il a forcé toute la terre à se moquer de luy. M'estant donc engagé pour tout le jour à cet honneste Marquis, et le laquais ayant pris le devant pour exécuter les ordres de son Maistre, j'arrivay dans ce Chasteau, où, après en avoir monté l'escalier, estant parvenu jusque dans la sale, je vis sortir d'une chambre voisine, non une créature mortelle, mais un Ange, qui sans doute n'estoit pas des premiers faits, car c'estoit la femme de ce Marquis, qui ne paraissoit pas avoir plus de quinze ans. Elle vint au devant de moy, et comme je m'inclinois pour la saluer, ainsi que les gens de ma sorte ont accoustumé de saluer les personnes de cette qualité , elle me présenta la joue : je la baisay donc avec un très-grand respect ; elle , pour n'en pas demeurer ingrate, elle rendit fort gracieusement le baiser à mes deux Pages. Après cela elle me prit par la main, et, m' ayant fait asseoir auprès d'elle, j'eus tout le loisir, durant près d'une heure qu'elle daigna me favoriser de son entretien, de connoistre que les charmes de son esprit ne cedoient aucunement au mérite de son corps. Enfin , nostre conversation étant interrompue par le retour de nos chasseurs, nous vismes nostre Marquis, de qui l'aspect à ce coup me parut bien plus agréable que la première fois. Je ne vous diray pas les civilitez que je receus de cet honneste Seigneur; il suffit que, m'ayant conduit où le couvert estoit mis, après m'avoir fait laver avec luy, il ne se contenta pas de me donner
1 Voir p. 95. Note.
2 Dassoucy est le seul qui ait fait mention de ce personnage, en parle encore dans YOvide en belle humeur.
3 Boileau.
le haut bout de sa table , il voulut encore faire asseoir mes Pages auprès de sa femme, qui, durant tout le repas, furent servis par d'autres Pages bien plus bonnestes gens qu'eux. C'est ainsi que les véritables Grands ont accoustumé d'honnorer la vertu dans la pauvreté des Muses. Mais cet accueil, qui se rencontre ordinairement chez les personnes de grand mérite, et de haute naissance, ne se trouve que bien rarement chez les gens de basse naissance et de peu de mérite ; mais il ne s'en faut pas étonner, comme la présomption est inséparable de l'ignorance, l'orgueil est inséparable des gens de cette sorte.
Toujours une sotte fierté
Accompagne la vilité
De l'homme de peu de naissance,
Que les richesses ont gasté ;
Aussi ce n'est pas l'opulence,
Mais la seule affabilité
Qui fait toute la différence
Entre l'homme de qualité
Et le faquin plein d'arrogance,
Qu'on appelle un vilain botté.
Mais ce noble Seigneur sçavoit bien qu'honnorant en moy les bonnes qualitez dont le Ciel m'a voulu dolier, et donnant plus qu'il ne devoit à mon peu de mérite, il n'y alloit rien du sien. Je ne sçaurois exprimer icy ni les boutez qu'il eut pour moy, ny parmy tant de civilité, les grâces qu'il fit à mon pauvre Parnasse. Suffit qu'après l'avoir entretenu de mes chants une bonne partie du jour, il se trouva tellement charmé de la voix de Pierrotin, de mes chansons et de la lecture de mes ouvrages, que si je l'eusse voulu croire, je n'eusse jamais party de son logis. Aussi, quelque instance que je fisse envers cet autre Jupiter-Hamon pour me permettre de m'en aller le lendemain, comme je ne pouvois me deffendre de ses civilitez, je ne pus encore moins me deffendre de ses prières ; hongre , malgré , il fallut
luy promettre de demeurer encore huit jours auprès de luj, et, pour m'engager davantage à souffrir cette douce violence, il me pria de montrer quelques-uns de mes airs à sa femme, qui ayant, comme j'ay dit, toutes les qualitez d'un Ange, ne pouvoit pas manquer d'avoir une voix angélique. Durant tout le temps que je fus dans ce Palais enchanté, comme la dame du lieu estoit nouvellement mariée, je ne fis que des festins et que des nopces, et je peux dire
Qu'à cette table bien garnie.
Dans un large fauteuil assis,
J'y beuvois non la malvoisie,
Ny tous ces chiens de vins proscrits,
Ny le muscat que Dieu maudie,
Mais du Baune le plus exquis :
Et c'estoit dans ce Paradis
Où, quoy qu'on chante et que l'on die
Des merveilles de l'ambrosie,
La caille avecque la perdrix, ■
Qui n'estoit pas assez hardie
D'y venir sans la compagnie
Des hortolans les plus polis.
Me paroissoit assez jolie.
Et les perdreaux très-bien rostis.
Qui venoient toujours six à six,
Estoient fort à ma fantaisie,
Et me sembloicnt de très-beaux fils.