CHAPITRE V
Dassoucy, enncmy de la bonne chère, regrette son épaule de mouton , et décrit les incommoditez que l'on reçoit à la table des Grands.
Mais, comme Dieu qui a fait tant de galans hommes à un si beau tour, ne m'a pas tourné comme les autres, qui, pour la pluspart, sont plus amjs des bons morceaux que de leur liberté, moj qui suis plus amy de ma
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liberté que des bons morceaux et que de la bonne cherc, parmy ces continuels festins, n'ayant pas presque loisir de respirer, je m'ennujois d'une si longue séquence de bons repas; quoy que les viandes fussent exquises, et qu'il ne manquast rien à l'excellence de leurs sauces, je les trouvois insipides, pource qu'il me manquoit cette sauce des sauces qui se nomme l'appétit. Et je croy bonnement qu'ainsy que l'on contracte des cors aux pieds à force de marcher, qu'à force de manger il s'estoit fait dans mon estomach un calus de lard et do graisse qui causoit en moy cette insensibilité. C'est pourquoy comme les Israélites s'ennuyoient de manger la manne dans le Désert , et soûpiroiont après leurs marmites et leurs chaudrons, tout gorgé de venaison et tout farcy de petits pieds, je soupirois après la longe de veau et la pièce de bœuf, et, me ressouvenant de l'admirable saveur que, sans jamais me lasser, j'ay toujours infatigablement recherchée et trouvée dans la substantifique chair de ces gentils animaux, je trouvois la nature une fort bonne femme, et lui sçavois un merveilleux gré d'avoir fait un mouton plus gros qu'une aloiiette, et un bœuf plus puissant qu'une perdrix. Et, joignant à toutes ces considérations les interminables cérémonies et les fâcheuses incommoditez que ce fâcheux honneur a rendues inséparables de la table des Grands, il me sembloit que le plaisir d'honnorer ses amis à sa table surpassoit infiniment celuy d'estre honnoré à celle d'autruy, et principalement chez ces Nobles Seigneurs, où, si vous estes receu en qualité de bel Esprit, au lieu de savourer les viandes, il faut toujours avoir l'imagination tendue et l'esprit bandé comme une arbalaiste pour viser à quelque complaisance et tirer à quelque bon mot.
C'est à ces bonnes tables dont Dieu préserve tout esprit tourné comme le sien, où, bien loin d'ozer dire ce que l'on pense, il faut tout écouter, tout loiier et tout encenser, et bien souvent jusques aux colibets d'un Parasite effronté.
Où l'on n'ozeroit proférer une liberté spirituelle , parler que des yeux, ny rire que du bout des dents.
Où, si le repas duroit un an, il faut s'y tenir attaché comme si l'on y estoit cloiié ; où, hors de tendre la main et remuer les mâchoires , tout mouvement est interdit.
Où, dans la presse qui par fois s'y rencontre, bienheureux qui sur la moitié d'un siège trouve place pour la moitié d'une de ses fesses.
Où plus heureux est encore celuy qui , comme un manchot, ne pouvant disposer que d'un bras, peut porter en ligne directe le morceau jusqu'à la bouche sans péricliter.
Où la cérémonie de laver les mains et de prendre sa place est plus longue d'un tiers que le dîner, où l'on ne commence à manger que quand les viandes sont froides.
Où, de peur de s'échauder en mangeant sa soupe, on voit sans aucune pitié morfondre une misérable menestre % dans l'attente d'un tardif Bénédicité.
Où l'abondance engendre la sassieté, et la superfluité le dégoust.
Où, quand vous n'avez aucune soif, trois personnes tout à la fois vous portent à boire, et quand vous en demandez on ne vous regarde pas seulement.
Où, comme les Gourmets, on porte à un homme qui a coutume de boire pinte à son repas, autant de vin dans un verre qu'il en faudroit pour en rainser le godet, et de l'eau comme si l'on avoit la fièvre.
Où, avec un bassin de Barbier qu'on vous applique sous le menton, chacun est forcé en beuvant de représenter le Roy Artus.
Où, à moins de clouer vostre assiette à la table, vous ne sçauriez vous garentir des insultes d'un maudit Page, qui, sous prétexte de vous en donner une autre, vous ravit impitoyablement le plus beau et le meilleur de vostre dîner.
1 Menestre signifiait soupe ou toute espèce de ragoût.
Où, SOUS prétexte de vous faire honneur, un Ecuyer Tranchant vous sert du gras lors que vous voulez du maigre, et du maigre lors que vous voulez du gras.
Où vous n'ozeriez commander une grillade , faire réchauffer une sauce , porter une santé, ny dire une chanson à boire, faire un misérable carousse', ny seulement un pauvre rubis sur l'ongle. Bref, d'où Ton sort toujours enfle comme un balon^ farcy de ragoûts et crevé de viandes, et non jamais content ny rassazié»
Mais quoy que la table de ce généreux Seigneur fust exemte de la plus grande partie do ces incommoditez, comme on s'ennuye souvent d'estre trop aise, je ne laissois pas de m'y ennuyer. Il me sembloit que j'estois plus heureux à ma table, pource que j'y avois plus d'appétit, plus de joye et plus de liberté. Car enfin estil un plus grand plaisir au monde que de commander dans son petit Empire, d'y estre maistre de son plat, et d'y recevoir, au sortir de la broche , une éclanche de mouton encore toute brûlante ? Quel plaisir d'affiler un couteau contre un autre pour en faire la dissection, et, cette dissection faite, en voir au fond d'un plat nager les pièces encore demy sanglantes dans une chopine do jus ! Est-il quelque capilotade de perdrix qui, sans compter l'os de l'Advocat ^, vaille les précieux ragoûts qu'un sage friand comme moyy rencontre ? Quel plaisir, à l'exemple des sages chiens qui se mocqucnt de nous quand on leur en jette les os, premièrement de les bien ronger comme eux, et puis après les avoir bien rongez, les casser adroitement sur la paume de la main : et , pour montrer à ces sages chiens que nous sommes pour le moins aussi sages et aussi fins qu'eux, d'en tirer la moelle , et la convertir en nostre propre substance !
* Faire carouLsse : Faire la débauche , boire à tire-larigot. Dict. comique de Leroux.
2 Nous n'avons rencontré cette expression nulle part; mais nous trouvons quelque chose d'approchant dans les Curiositez françaises d'Oudin : L'Os du maistre clerc, un certain petit os au-dessous du manche d'un gigot.
Aussi quand je me souvenois du temps que, bonnet en teste, pantoufles aux pieds, armé d'un couteau bien affilé, je servois Messieurs mes Pages d'une épaule de mouton, que je tenois d'aussi bonne grâce par le manche, que Saumeur ou le petit Breton ayent jamais tenu raquette, parmj cette diversité de mets, d'entremets, et de salmigondis, je regrettois ma félicité passée, et, pensant à ma chère et bien aymée épaule de mouton, je poussois ces dolens et tristes regrets par cet air de Cour :
Comment ai-jo pu consentir A me séparer de ma vie ?
0 Ciel ! devois-je icy venir Sans l'honneur de ta compagnie ?
Chère épaule, épaule ma mie, Epaule je m'en vais mourir, Si promptement, pour me guérir, Dans la première hostellerie, Tu ne viens pour me secourir.
Et puis, adressant mes soupirs au gigot sur un ton plaintif et lamentable, je luj chantois ces tristes vers :
Et toy, cher et friand morceau, Ornement de la boucherie, Qui, du premier coup de couteau.
Au fonds d'un plat te liquéfie Et te resous dans un chaudeau * Qui nourrit et qui fortifie Le cœur, le foye et le cerveau ; Eclanche de moy tant chérie.
Prés de qui jamais étourneau Au sage humain ne fît envie ; Auprès d'une perdrix rostie.
Gigot, que tu me semblés beau.
Pour toy, mon gentil gigoteau,
1 Bouillon qu'on porte aux nouveaux mariés.
J'irois jusque en Paflagonie, Pour te faire le pied de veau.
Gigot, dont mon ame est ravie, Je te suivray toute ma vie, Et t'aimoray jusqu'au tombeau.