‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 22 sur 71 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dassoucy décrit plaisamment sa généalogie, et dit ce qui luy arriva en ses plus jeunes ans auprès d'une abbosse.

Dieu nous garde de l'approche des fous, et plus encore de la sottise du peuple, qui est souvent plus dangereuse que sa fureur. Dés mes plus tendres années, j'en avois déjà fait une merveilleuse épreuve parmy le sot peuple de Calais, et j'en fis à cette fois une autre encore bien plus étrange parmy le sot peuple de Montpellier ; et comme ces deux admirables avantures ont beaucoup de rapport ensemble, en l'honneur de l'impertinence de certains animaux qui s'imaginent être des hommes, à cause qu'ils en ont la figure, je veux te divertir par le plaisant récit que je te vay faire de ces deux plaisantes rencontres, mais d'autant qu'après tant d'étranges accidens que tu verras dans la suitte de mon Histoire , il pourroit manquer quelque chose à ton plaisir, si lisant mes avantures tu ne sçavois pas qui est ce merveilleux Avanturier qui a fait rire tant de fois ceux qui tant de fois l'ont si ingratement déchiré ; afin que tu ne croyes pas que je sois venu de la cuisse ou du cerveau de Jupiter, ou que je sois quelque Grenoiiille tombée des nues, je te diray quel est mon nom, mon pays, et ma généalogie. Comme il n'est rien de si beau que l'homme, il ne faut pas s'étonner si les hommes de toutes parts viennent à grandes troupes pour greffer un si beau fruit, et s'ils donnent jusques à la dernière goutte de leur sang, pour l'accomplissement d'un si digne Ouvrage. C'est pourquoy comme ma mère n'estoit pas des plus mal faites, et que l'amour qu'elle avoit pour la Musique et les vers attiroit chez nous tout ce que Paris avoit de gens de mérite et de vertu, comme je ne suis pas plus délicat que Thelemaque, je ne sçaurois t'assurer que je sois le fils d'un Avocat en Parlement

que j'appelois mon père, de Monsieur son clerc, ou de quelque gentil autheur, car dans le mélange des matières, la confusion des choses de ce monde est si grande, que tel qui se croit le fils d'un marquis n'est que le fils de son cocher, comme aussi tel qui croit estre fils d'un cocher a quelquefois un marquis, voire un duc et pair pour père. Je te diray donc à tout hazard que mon père estoit de Sens en Bourgogne, mon oncle de Paris, ma mère de Lorraine, et mon grand-pere de Crémone. Et afin que l'Italie et la France, qui dans la fabrique de mon composé ont égallement concouru, n'ayent après ma mort aucune dispute pour ma nativité, et qu'ainsi que la Grèce livra des batailles pour s'attribuer l'honneur de la naissance d'Homère, le monde en ma faveur ne s'aille point entre-tuer pour le mesme sujet, je ne te diray pas que j'ay comme luy la cuisse velue, mais seulement que j'ay la teste longue ^ c'est à dire que je suis enfant de Paris, né à l'Etœuf d'argent, rue saint Estienne des Grez ', et fait Chrestien sur les fonts de saint Estienne du Mont, auparavant que l'on m'en eust demandé mon consentement, ny donné aucun avis. Pour ma qualité, personne ne me sçauroit disputer le tiltre de noble, car je suis noble en deux manières, noble premièrement par les lettres du costé de mon père, qui estoit Homo Utteratus, item, noble encore d'extraction par mon grand père , qui estoit cavalier Cremonois nommé d'Agnanis, qui, outre mille preuves qu'il a rendues dans le monde de sa gentilhommerie, par autant d'actions gentilhommesques, a laissé pour monument à sa mémoire quantité de violons de sa façon, qui, parmy les violons de Crémone, feront durer sa renommée tant que le monde violonnant sçaura jouer du violon. Ce père donc, ne vous déplaise, estoit, comme j'ay déjà dit, un Avocat au Parlement de Paris, nommé maistre

1 « La maladie des enfans de Paris, la teste pas plus grosse que le poing, badauderie. » Curios. franc. d'Oudin.

2 Désignée en 1230 sous le nom de tme par où l'on va de l'église Sainte-Geneviève à celle Saint-Estienne.

Grégoire Coypeau sieur Dassoucj, non moins considéré dans le Barreau pour son esprit et pour son éloquence que mon oncle, qui ne sçavoit ni A ni B, estoit remarquable pour une grande et vénérable barbe qui luy venoit jusqu'à la ceinture, et plus encore pour cinquante mille écus qu'il avoit plus que son frère l'Avocat mon père, qui n'avoit que l'esprit et le code en partage. Pour sa femme, laquelle, si je n'ay point esté changé en nourrice, estoit sans doute ma mère, c'estoit un petit bout d'Amazone, prompte et colère, qui pour reparer les defFauts de sa petite taille, portoit des patins si hauts, que qui en auroit fendu le liège, en auroit fait aisément de fort beaux cotraits de l'école ; si bien qu'elle ne se déchaussoit jamais sans perdre justement la moitié de son illustre personne. C'est pourquoy mon père, qui n'estoit pas tant spirituel qu'il ne fust encore attaché à la matière, disoit que ma mère estoit si petite, qu'elle se perdoit dans le lit, et ne la trouvant point dans les draps, se plaignoit qu'elle n'avoit point de corps, et qu'elle estoit tout esprit. Mais en recompense, outre la qualité qu'elle avoit de chanter comme un ange, et de jouer divinement du lut, elle estoit doiiée d'un si merveilleux esprit de contradiction et d'une humeur si impérieuse, que durant quarante ans, n'estant encore jamais convenue avec mon père l'Avocat d'aucune chose. Monsieur l'Avocat mon père n'ozoit presque plus ouvrir la bouche de peur de faire un outrage à sa capacité. Et quoy que je fusse encore bien jeune, il me souvient qu'un jour mon père parlant des loix, et ma mère en voulant parler aussi, ils eurent un si furieux contraste sur un passage de Justinian, qu'ils mirent tous deux l'épée à la main, et se battirent en duel pour l'explication de la loy, Frater a fratre ^ Aussi comme l'esprit dans ces sortes de femmes est une qualité insupportable, cette simpatie qui produit l'amitié ne se rencontrant point dans la disconvenance de leurs humeurs, après avoir partagé leurs

1 L. XXXVIII, ff., liv. XII, t. VI.

enfans et leurs biens, ils se séparèrent volontairement Tun de l'autre. Ma mère se retira avec ma sœur dans une maison qu'elle avoit en Lorraine, et mon père me retint auprès de luy dans Paris. Et ce fut dans ce fatal instant, qu'estant soumis au caprice d'une servante, je commençay à goûter les aigreurs de la vie auparavant que d'en avoir ressenty les douceurs. Car cette servante, ou plutost cette maistresse, qui avoit des libertez avec mon père que je puis bien donner à penser, mais non pas à lire, ayant autant de hainepourmoy que j'en avois pour elle, il n'y avoit point d'heure du jour que nous ne fussions aux couteaux. Elle m'appeloit petit diable, et je l'appelois carogne; elle me jettoit les pincettes à la teste, et moy la cuiller du pot. Et quoy que dans ce combat inégal, je fusse toujours l'aggravé, pour ce qu'elle joiloit des griffes et qu'elle me tiroit aux cheveux, quand mon père revenoit du Palais j'avois beau plaider ma cause, j'estois toujours le délinquant. Comme mon père estoit Docteur en droit, et que cette servante qui estoit aimée de mon père disposoit du code, elle avoit toujours le droit de son costé. Si bien que ne croyant point trouver de pire maison que la mienne, je faisois souvent des escapades; et quoy que je fusse quelquefois réduit à d'étranges extremitez, je trouvois plus d'appas dans cette misère que dans l'abondance de ma maison. Le premier voyage que je fis fut à Corbeil auprès d'une Abbesse, qui après m'avoir trQuvô assez joly et assez bien vestu, pour me témoigner l'estime qu'elle faisoit de mon mérite, m'envoya d'abord garder les codindes, mais depuis m'ayant oiiy parler Grec, et jugeant, tant par mon discours que par les traits de mon visage, que j'estois quelque enfant de famille, pour montrer la révérence qu'elle avoit pour les Grecs, elle me tira de cette condition trop vile et trop abjecte, pour me charger non seulement du soin de ses souliers, de son pot de chambre et de son éponge, mais encore de son empoule * au fard, et

* Petite bouteille.

de la boëte où elle tenoit le lierre précieux de son cautère. Et pour me combler encore de plus d'honneur, elle ne dédaigna point de m'honorer de ses couleurs, et me couvrir les épaules d'une mandille * tannée, chamarrée de quatre beaux passeraens verds qui n'avoient encore servy qu'à vingt-quatre lacquais, parce qu'elle n'en changeoit que toutes les semaines. Mais le Ciel ne permit pas que je joiiisse long-temps d'un si précieux bonheur : car comme cette Abbesse alloit souvent à Paris, et que j'estois obligé de luy faire cortège, il avint que je fus rencontré dans les rues par un clerc de feu mon père, qui, m'ayant attrapé par la mandille, me ramena triomphant à mon logis, où n'y pouvant encore compatir, le Printemps estant de retour, je fis comme les hirondelles : à cette fois je pris mon vol jusques à Calais, où voici ce qui m'y arriva.

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